CHAPITRE IV
les plus sacrés avec les sentimentalités niaises, les théories les mieux établies avec les lieux communs, tout y tombe confondu, mêlé, anéanti dans la même fournaise. Quand Tincendie s est éteint, que Ton pèse ce qui reste à la place où il s'est allymé : un peu de cendre, voilà tout.
M. de Girardin appelle cela simplifier. C'est qu'en effet de toutes les simplifications, la plus radicale, c'est le néant. Il arrive trop souvent à cet esprit absolu de croire qu'il simplifie, quand il nie simplement ou qu'il détruit. C'est ce qui lui advint dans la longue controverse qu'il soutint, en 1854, contre M. Lourdoueix, et d'où l'idée du droit sortit méconnaissable.
Sans doute M. Lourdoueix avait fait la partie belle i son adversaire; avec un dialecticien pareil, il faut bien so garder des métaphores et des expressions mystiques. Il est clair que c'était bien peu connaître le genre d'esprit de M. de Girardin que de croire qu'on le contenterait avec une définition semblable à celle-ci : « Le droit est la ligne la plus courte qui va de la raison de Dieu à la raison de l'homme. » C'était préparer un facile triomphe à son adversaire, qui ne manqua pas une si belle occasion de railler sans pitié :
« Si le droit, selon votre définition, est la ligne la plus courte qui va de la raison de Dieu à la raison de l'homme, comment expliquez-vous qu'il ait fallu à l'homme tant de siècles pouf faire si peu de chemin? Qu'appelez- vous la raison de Dieu? A quel signe se reconnaît-elle ? Par quels effets se manifeste-t-elle?Et comment, étant toute puissante, ne s'impose-t-elle pas? — La raison de Dieu n'est donc qu'un mot qui, imprimé dans la Gazelle de France^ signifie : la raison de M. Ho-
104 PROBI.ÈMES DE MORALE SOCIAI^.
noré de Lourdoiieix. Ce mot n'a pas d'autre signification, car s'il en avait une autre, il signifierait impuissance. En effet, que serait un Dieu qui n'aurait pas la puissance d'imposer sa volonté, de dicter sa loi, ou qui, ayant la vérité dans ses mains, les fermerait à l'homme égaré à sa poursuite?* — Grand prêtre de la raison de Dieu, dites-moi donc, vous devez le savoir, ce que réprouve celte raison et ce qu'elle admet? Admet-elle l'esclavage? Admet-elle le servage corporel? Admel-ellele servage intellectuel? — Admet-elle que le petit nombre ait le superflu sans même l'avoir acquis par le travail, lorsque rimmcnse nombre manque du nécessaire? « On comprend comment sur ce thème l'ironie raisonneuse de M. de Girardin put se donner carrière.
M. Blot-Lequesne, qui intervint avec force et non sans éclat dans la discussion, eut le tort d'en sortir trop vite en la généralisant à l'excès; la controverse, avec ce nouveau combattant, alla se perdre dans les terrains vagues d'une discussion sur le principe révolutionnaire. M. Thiercelin, un autre surven?intdans la bataille, produisit en faveur du droit méconnu des idées puisées aux sources d'une excellente philosophie. Mais il en compromit la fortune par une exposition trop exclusivement technique et juridique qui ne sut pas s'emparer suffisamment de l'attention de son adversaire. M. de Girardin ne me semble pas en avoir saisi alors la sérieuse portée, et cette fois encore les épisodes emportèrent le fond.
Il ne faut donc pas s'étonner si M. de Girardin se crut victorieux, rest<int maître du champ de bataille, sur lequel il avail fait manœuvrer tant d'arguments en