CHAPITRE I
La Morale indépendante ^ a dû son succès momentané à la défiance de la métaphysique, au moins autant qu% l'antipathie contre les religions positives. Personne n'ignore qu'il s^est formé un groupe de mo-* ralistes, dont la prétention est d'établir la théorie des droits et des devoirs, non-seulement en dehors des dogmes religieux, ce qui ne serait pas une nouveauté, mais en dehors de l'idée de Dieu, en dehors même de toute doctrine et de toute conception rationnelle, sur la base expérimentale d'un fait. Elle se présente devant la critique philosophique avec un prestige de popularité qui tient à certaines circonstances accidentelles, aisées à deviner. Ce qui est sûr, c'est que, dans cette anarchie des consciences, elle a réussi à grouper autour d'elle un certain nombre d'esprits distingués et un bien plus grand nombre encore de ces sympathies plus instinctives que raisonnées, qui, sans avoir une sérieuse valeur au point de vue de la scienée, ne sont pas cependant inutiles au succès d'une idée, et réussissent à lui donner, par les démonstrations bruyantes dont elles l'entourent, l'attrait d'une cause libérale à défendre.
Quoi de plus engageant en apparence que le programme de cette école ? Quoi de plus propre, semble-
1. La Morale indépendante, recueil hebdomadaire, 1865-69. — La Morale indépendante, par G. Coignet, etc.
l-il, à réconcilier tous les esprits ? « Ce qui divise les hommes, nous dit-on, c'est la fureur de dogmatiser sur des objets inaccessibles ou chimériques ; ce qui doit et ce qui peut les réunir, c'est la morale ; mais à une condition, c'est qu'elle soit affranchie une bonne fois de toute sujétion funeste. Eh quoi ! faudrait-il donc attendre que toutes les religions révélées se fussent mises d'accord entre elles, ou que le chaos des systèmes philosophiques eût cessé, qu'on eût concilié Platon et Aristote, l'empirisme et le rationalisme, le déisme et toutes les variétés des doctrines contraires? En attendant cette heure, si elle doit jamais venir (ce qui est bien douteux d'après l'expérience des siècles passés), occupons-nous d'établir sur des fondements désormais immuables une merale vraiment universelle. L'humanité a besoin de morale et n'a besoin que de cela. Or, que faut-il pour arriver à cette unanimité si désirable ? Tout simplement éliminer de la doctrine des mœurs cet élément de contradiction, l'idée métaphysique, au même titre que la croyance religieuse ; prendre les principes, non dans les systèmes, mais dans la conscience ; écarter avec soin tout ce qui en altère ou en corrompt le témoignage naturel. Que le juif, que le chrétien, que le musulman, cessent donc d'avoir chacun sa morale à part et d'étouffer la voix de la nature sous le tumulte discordant de leurs préjugés religieux. Ainsi s'apaisera cette déplorable anarchie juridique à laquelle l'humanité est livrée. C'est l'autonomie de la morale qui en garantit la stabilité future. La morale dépendante d'un système ou d'une croyance a pour conséquence nécessaire la variété des opinions, d'où naît le scepticisme