CHAPITRE I. li
moral. Indépendante et séparée avec soin de toute conception étrangère, l'Éthique pourra se constituer scientifiquement, positivement, au même titre que les sciences exactes ou les sciences physiques. Une fois placée dans les mêmes conditions que la géométrie, elle pourra prétendre à la même exactitude. Un positiviste, un athée, un spiritualiste, peuvent avoir, malgré leurs dissidences philosophiques, la même notion du droit et du devoir, comme ils ont la même notion du nombre et de Tétendue. C'est cette notion qu'il faut saisir, analyser, et qui deviendra le gage de la paix entre les hommes de bonne volonté. Abandonnons à jamais la région des contradictions. Neutralisons un territoire accessible à tous, et sur ce territoire privilégié élevons un temple au droit, à la dignité humaine, à l'harmonie universelle. Ce sera le sanctuaire inviolable de la conscience, le refuge de l'humanité fatiguée des luttes stériles, avide de lumière et de paix. »
Nous ne croyons pas faire tort aux représentants les plus autorisés de la Morale indépendante en traduisant ainsi leurs convictions et leurs espérances. Nous nous garderons bien de méconnaître ce qu'il y a de spécieux dans de pareils souhaits. Les intentions sont d'ailleurs hors de cause. Ce que nous devons examiner, c'est la tentative scientifique annoncée dans ce programme. Quelle est la valeur de ce programme, étant donné les conditions et la nature de la science morale ? Est-il réalisable ? A-t-il été réalisé, même partiellement, et s'est-il produit autre chose dans l'école que de magnifiques promesses, Tapologie sans cesse triomphante de la méthode nouvelle et deux ou trois formules qui
assurément ne peuvent avoir la prétention de constituer un corps de doctrine ? Ce qui nous amènera à poser la question dans toute sa généralité, et à nous demander s'il est possible d'établir une théorie des droits et des devoirs en dehors de toute conception métaphysique sur la nature, l'origine et la destinée de l'homme, comme s'il s'agissait d'une science exacte ou positive, de la physique ou de la géométrie.
Le même problème a été discuté avec éclat, à un autre point de vue, dans la chaire, par des voix éloquentes, et récemment dans un livre de haute philosophie religieuse par un illustre écrivain qui a étudié avec autorité les rapports du christianisme et de la morale*. A peine avons-nous besoin de marquer le caractère tout différent de notre entreprise. C'est du point de vue purement scientifique que nous examinerons cette question. Nous avons voulu nous priver de toutes les inspirations puisées aux sources vives du sentiment et de la foi. Notre dialectique, restreinte au terrain choisi par les représentants de cette nouvelle école, ne fera appel, entre eux et nous, qu'à une seule arme, le raisonnement, à un seul arbitre, la raison. Entre eux et nous, c'est la science seule qui jugera.
1 . Médilations sur la religion chrétienne dans ses rapports avec Vêlai actuel des sociétés et des esprits, par M. Guizot.