‹ Problèmes de morale socialeChapitre 51 sur 228 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

escadrons serrés. Il est certain qu'il avait déconcerté et fatigué l'ennemi par ses tours et détours, ses voltefaces d'argumentation, cette tactique qui change à chaque instant l'ordre prévu, attaquant plus qu'elle ne se défend, procédant par images çouttes, par aphorismes, multipliant le8 interrogations, les antithèses spécieuses, dérobant le but principal sous l'incident, faisant illusion par la clarté des détails sur la suite et l'ensemble de la controverse qui restent fort obscure Au demeurant, voici les résultats qu'il pense avoir obtenus et qui sont devenus pour lui définitifs.

Son but est de fonder une société rationnelle, un droit social et scientifique en deîiors de toute idée métaphysique, de toute inspiration ou suggestion de conscienco*ou de raison , -de toute distinction primprdiale du bien et du mal. Il veut en finir, une fois pour toutes, répète-t-il sans cesse, avec tous ces mots, Droîty Raison^ Justice ^ dont le sens varie et se oontredit selon les temps et les pays.

Il suppose que le bien et lemal n'existent pas par eux-mêmes; ce sont de pures entités verbales qui n'ont qu'une existence nominale, relative, arbitraire. Dans le fait, il n'existe que des risques, contre lesquels l'homme, obéissant à la loi de conservation qui est en lui, cherche à s'assurer par les moyens dont il dispose. Or, les risques sont de deux sortes; ils dépendent du double milieu dans lequel la vie liumaine est enfermée, le milieu physique et le milieu social. Les risques de la première classe existent par eux-mêmes : de ce nombre sont le naufrage, la foudre, l'incendie, la grêle, la gelée, l'inondation. Ceux de la seconde espèce sont ceux qui n'existent que par le fait de la 80-

ciété telle que rhomme Ta instituée: de ce nombre sont le vol, la fraude, le viol, le rapt, le meurtre, la guerre, la piraterie.

Déjà la science, par ses progrès, et lassurance, par la solidarité qu'elle établit, ont singulièrement diminué la part des risques physiques. Il reste à la science à accomplir son œuvre en supprimant les risques qui viennent de l'homme et de la société. Or, il suffit pour cela de faire triompher sur la misère et l'ignorance humaines l'idée de la réciprocité. Il suffit de concevoir et de fonder une société qui, réduisant tout mathématiquement à des risques prévus et |à des probabilités calculées, aurait pour unique pivot l'assurance universelle. Une société tournant sur ce pivot vaudrait mieux, on nous l'assure, que la société qui repose sur la distinction du bien et du mal, distinction arbitraire, puisqu'elle a varié et qu'elle varie encore selon la diversité des temps et des pays, des religions et des lois.

Tout se réduit, pour obtenir ce merveilleux résultat, à graver dans la mémoire et la raison de l'enfant cette idée que le meurtrier, s'il pouvait tuer impunénrient, serait exposé à être impunément tué ; que le voleur, s'il pouvait voler impunément, serait exposé à être impunément volé ; que s'il y a une probabilité sur mille pour que le voleur et le meurtrier ne soient pas découverts, il y a neuf cent quatre-vingt-dix-neuf probabilités contre une pour qu'ils soient reconnus. Serait-ce plus difficile que d'apprendre à l'enfant que deux multipliés par deux égalent quatre, et que la ligne la plus droite est toujours la plus courte. ? Tuer autrui, c'est appeler sur soi le risque d'être tué.

Page 1