‹ Problèmes de morale socialeChapitre 52 sur 228 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Frapper autrui, c'est appeler sur soi le risque d'être frappé. Voler autrui, c'est appeler sur soi le risque (l'être volé. — La réciprocité est à la liberté ce qu'en arithmétique la preuve est à la règle. La réciprocité, c'est la raison à l'état de formule arithmétique.

M. de Girardin ne veut pas que l'on se trompe sur le vrai caractère de la réciprocité; c'est un calcul, rien de plus. Il ne veut pas qu'on la confonde avec la fraternité. Il y a entre elles la différence qui existe entre le calcul et le sentiment. Or, depuis qu'on apprend aux hommes à s'aimer, il ne parait pas qu'ils aient fait aucun progrès. C'est à peine si deux fils de la même mère se conduisent en frères. Il en est autrement de l'art qui apprend aux hommes à compter. Cet art n'a plus de progrès à faire. Il n'est aucun problème qu'il ne puisse résoudre, aucune probabilité qu'il ne puisse mesurer, aucun risque qu'il ne puisse évaluer. Conséquemment, ce qu'il y a à faire, c'est d'enseigner à tout enfant à calculer et à raisonner avec lui-même, dès qu'il a atteint l'âge du raisonnement et du calcul. Le calcul traduisant tout en risques est le principe et la fin de la science sociale.

Donc pas de droit absolu, de droit mystique de l'homme sur l'homme : il n'y a qu'un droit empirique, conséquence d'un fait, qui est le risque et dont l'unique sanction est la réciprocité.

Le droit moderne, qui au fond n'est qu'une affaire de simple calcul, en se substituant au droit ancien qui n'était que la force matérielle, a déterminé le passage de la barbarie à la civilisation ; ce droit n'est encore que la force, on l'avoue, mais c'est la force immatérielle, le calcul et le raisonnement, substitués à la

force matérielle. L'idée la plus haute à laquelle nous puissions nous élever, dans cette sphère, c'est l'idée de la force spéciale qui se manifeste par le raisonnement. « Il n'y a qu'un seul droit : c'est le droit du plus fort. La force, c'est le droit ; il n'y a pas d'autre droit que la force; car ce droit est le seul qui soit inviolable, le seul qui porte en lui-même sa garantie nécessaire et sa sanction efficace. » Mais le progrès consiste à transformer la force ^ à faire prédominer la force intellectuelle sur toutes les autres, et pour cela il faut l'affranchir de toute entrave. Là où la barbarie règne encore, à quelque degré que ce soit, on la reconnaît à ce signe que l'homme n'a l'entière propriété ni de son corps ni de son esprit. La civilisation est l'état social qui donne à l'homme cette propriété absolue de soi.

Posséder son esprit, en user et en abuser, c'est le signe le plus manifeste du droit réalisé dans les sociétés modernes. D'où cette formule qui revient à chaque instant dans l'argumentation de M. de Girardin : Raisonner est le droit ^ tout le droit .

De là encore la suppression de toute pénalité. Le droit n'étant que la force immatérielle, ou il n'est rien, ou il assure l'inviolabilité absolue de la pensée. Un homme n'a pas plus le droit d'empêcher un autre homme de penser, celui-ci pensât-il mal, qu'il n'a le droit d'empêcher un autre homme de vivre, celui-ci fût-il difforme et infirme. La sociélé n'a pas plus de droit contre le mal-pensant qu'elle n'en a contre le maUporlant. Or tout délit et même tout crime étant une faute de calcul, une erreur d'arithmétique, c'està-dire un vice de pensée, la société n'a aucun droit

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