CHAPITRE IV. m
me comprendra sans peine. Ceux qui manient les textes savent tout le parti qu'on en peut tirer contre la pensée de leur auteur, même avec une entière bonne foi, dominée par une idée fixe.
Or, la méthode de travail de M, de Girardin n'est pas favorable à une interprétation scrupuleuse des textes. Il ne faut pas voir en lui un écrivain exact, consultant patiemment les auteurs, interrogeant leur pensée secrète, essayant de la démêler sous les plis et les replis du voile qui la recouvre, s'efforçant de lever les contradictions apparentes par une étude plus rigoureuse ou par une interprétation plus approfondie. C'est un publiciste, c'est un polémiste, jeté tout d'un coup et sans y avoir pris garde dans le tumulte d'une controverse qu'une bruyante publicité agrandit démesurément, hors de toute proportion avec son point de départ, et qui s'y précipite, le plus souvent seul contre tous, avec la froide violence de son tempérament et sa logique fougueuse. On comprend que cette rapidité de travail convienne mieux à la discussion des faits et des hommes qu'à la discussion historique et philosophique des principes. Aussi quelle facilité à déplacer le véritable objet du débat et surtout quel abus de citations, prises à droite et à gauche, sur la foi d'une similitude apparente dans les mots, d'une analogie inattendue dans quelque détail ! M. de Girardin, au lieu d'augmenter sa force personnelle, l'affaiblit par les secours équivoques qu'il emprunte à cette érudition hâtive et superficielle. Sa propre pensée a sa valeur qui doit lui suffire. Pourquoi la compromettre en l'appuyant sur de chimériques témoignages? J'ai peur que M. de Girardin ne cherche
beaucoup moins dans ses lectures la pensée des auteurs qu'il étudie que la sienne propre. Il lit rapidement comme tous les publicistes ; il lit comme tous les esprits absolus, avec la préoccupation de trouver des témoins en faveur de sa thèse. Le châtiment du parti-pris, en fait d'enquêtes et d'informations, c'est de trouver toujours ce qu'on désire.
Evidemment, pour ne prendre que cet exemple, c'est avec des idées préconçues qu'il a feuilleté Platon. S'imagine-t-on Platon défenseur de cette thèse qu'il a combattue toute sa vie : qu'il n'y a qu'un seul droit au monde, le droit du plus fortM Platon, l'auteur de GorgiaSj l'auteur de l'admirable réfutation de Calliclès! C'est Calliclës que M. de Girardin aurait dû citer, comme il cite ailleurs Protagoras : voilà les véritables aïeux de sa doctrine. C'est Calliclèsqui soutient, avec les expressions mêmes dont se servira plus tard M. de Girardin, qu'il n'y a pas de droit naturel, que la nature n'a créé qu'un seul droit, la force, que les lois positives, au lieu d'être l'expression de la nature, sont en flagrante contradiction avec elle, qu'elles constituent une insupportable tyrannie, le despotisme le plus odieux, celui de la légalité.
Mais Platon, le disciple de ce Socrate qui a proclamé par un discours continu qu'il variait sans cesse, et par sa vie aussi bien que par sa mort, l'inviolable autorité des lois innées, des lois inscrites, non sur le marbre et l'airain, mais dans la conscience vivante de l'homme, des No'pt aypa<poi, dont les lois positives doivent être la traduction de plus en plus sin-