CHAPITRE IV
cère et complète pour le bien de rhomme, pour la dignité de sa vie, pour sa vraie grandeur! — Platon, celui de tous les philosophes qui s'éloigne le plus des doctrines empiriques, pour qui la morale n'est que la ressemblance de f homme à Dieu! C'est l'idéaliste Platon, idéaliste jusqu'à l'utopie, celui qui veut régler le plan divin de sa république sur le type de l'âme ordonnée, de l'âme parfaite, pour qui toute dissidence individuelle est une révolte contre l'ordre identique à la raison éternelle; c'est tui que M. de Girardin invoque parmi les témoins de cette opinion en contradiction manifeste avec toute son âme et toute sa doctrine, que la justice et la force sont identiques, c'està-dire qu'il n'y a pas de justice ! — M. de Girardin a tort de ne pas indiquer les sources avec précision. Dans toutes ces citations paradoxales, la vérification serait nécessaire, et j'estime que, dans la plupart des cas, nous aurions à constater quelque grave malentendu, une erreur fondamentale sur le texte ou sur la pensée.
Je ne veux pas insister plus que de raison sur ce qui est de l'érudition dans la polémique de M. de Girardin. C'en est évidemment la partie faible, la part trop marquée de l'improvisation journalière. Il passe comme un ouragan à travers les livres et les auteurs, les dévastant à son profit, brisant sur son passage tout ce qui lui résiste, emportant tout ce qui peut accroître sa force. Les textes plient devant lui comme les roseaux sous la violence du vent. Mais quand cette tempête dialectique a passé, tout se relève, et le sillon, trop légèrement creusé sur la route qu'il a parcourue, s'efface aussitôt.
PBOBLfinS DB HOIALI SOUALI. 8
Il faut voir la pensée de M. de Girardin en ellemême, non dans ses origines, qui sont chimériques, ni à travers ses autorités, qui sont illusoires. Ce que j'y vois de plus clair, c'est lapologie, ce n'est pas assez dire, Ts^othéose du raisonnement. « Raisonner est le droit, tout le droit, rien que le droit. . . . Quelle plus grande puissance qu'une telle faculté I C'est la puissance du levier qui ne demande qu'un point d'appui pour soulever le monde. . . Garantissez-moi l'inviolaJ^ilitér' du droit de raisonner, et je vous garantis non-seulement la conquête de tous les droits, mais encore la destruction de tous les risques. » Il n'est pas, dit-il encore, un abus, si invétéré qu'il soit, qui puisse résister aux coups du raisonnement et à la clarté de l'évidence. C'est l'évidence qui sera l'unique arbitre du monde régénéré.
Ici se produit dans tout son jour l'erreur fondamentale qui pèse sur l'esprit de M. de Girardin, comme sur celui de beaucoup de ses contemporains : la confusion des sciences sociales, avec les sciences positives.
Dans les sciences positives, il n'y a pas d'autre critérium que celui du raisonnement et Tévidence qui en est le résultat. C'est là qu'il est vrai de dire que le plus fort intellectuellement est toujours celui qui finit par avoir raison. C'est là que règne l'autorité sans limite de la démonstration. Dans les sciences sociales, la chose n'est pas aussi simple ni la conclusion aussi rigoureuse. Il faut tenir compte ici des éléments multiples de la nature humaine, de leur jeu si compliqué, et du fait de la liberté qui marque le point de départ d'un ordre de phénomènes soustraits, dans une certaine mesure, aux prévisions et aux