CHAPITRE IV
calculs du déterminisme. Ce n'est plus sur des quantités abstraites que Ton opère, comme dans les mathématiques, ni sur des phénomènes purement mécaniques, comme dans la physique; ce n'est même pas sur des phénomènes comme ceux de la vie, que la science s'efforce de résoudre dans les phénomènes plus simples, en les rattachant à la chaîne du mécanisme universel. Ici Tobjet, c'est la personne hu maine; ce sont ses intérêts, sans doute, et ses passions, mais ce sont aussi ses sentiments et ses attributs dont il faut. tenir compte; ce sont les relations si compliquées et si délicates des personnes entre elles qu'il s'agit de régler, en les faisant toutes concourir à un résultat commun, tout en sauvegardant l'individualité de chacune. L'œuvre est singulièrement difficile, et l'objet en est à la fois si complexe et si subtil, que l'on comprend qu'il ne se laisse jamais entièrement saisir et qu'il échappe toujours par quelque endroit aux plus vigoureuses comme aux plus délicates étreintes.
Voilà pourquoi l'on a discuté et l'on discutera sans fin dans les sciences sociales. Résoudre un problème de cet ordre, soit la question de la meilleure constitution possible, soit la question du prolétariat, et toutes les autres de ce genre, n'a rien d'analogue à la démonstration d'une loi physique ou d'une vé« rite mathématique; il faut une singulière dose d'il^ lusion pour soutenir qu'au fond le procédé est le' même et peut obtenir la même évidence^ Ici, bien qu'en puissent penser M. de Girardin et les autres publicistes de la même école fourvoyés dans cette chimérique assimilation des sciences politiques et sociales aux scien^
116 PROBLÈMES DE MORALE SOCL/VLE.
ces positives, le raisonnement ne présente plus la même garantie d'infaillibilité. On peut raisonner trèslogiquement, comme l'a fait J.-J. Rousseau dans le Contrat social^ et arriver comme lui à des conclusions très-contestables, quelques-unes chimériques, d'autres révoltantes.
Mais pourquoi aller chercher des exemples en dehors de notre sujet? M. de Girardin devrait être édifié à cet égard, par son propre exemple. Evidemment il croit avoir raison, et son traité de la Politique universelle représente à ses yeux la vérité absolue. Eh bien, avec toutes les ressources de l'esprit le plus fertile en arguments, le plus délié, le plus exercé au raisonnement, qui a-t-il convaincu? Sur une quantité inimaginable de lecteurs, combien a-t-il gagné d'adhérents à ses idées? Que de rares adeptes pour un si grand nombre de curieux 1 Or, s'il était vrai que le raisonnement eût le même genre d'évidence dans les questions sociales que dans les sciences positives, par quelle inconséquence arriverait-il que la fortune des idées de M. do Girardin restât si incertaine? Depuis combien de temps l'évidence dont il les aurait entourées aurait dû dompter l'indifférence systématique ou l'hostilité! Si M, de Girardin a cette confiance absolue dans la force du raisonnement, son dernier livre ne devrait pas s'intituler : Questions philosophiques^ naais bien Théorhnes politiques. Pourquoi n'a-t-il pas osé bravement l'intituler ainsi? Il n'y a pas de mauvaise foi qui tienne contre la démonstration d'un théorème de géométrie. Il n'y a pas de légèreté de l'esprit public qui résiste à la découverte d'une loi nouvelle en physique ou en chimie. Comment donc se fait-il que M. de