‹ Problèmes de morale socialeChapitre 57 sur 228 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Girardin, qui pense avoir raison, ne finisse pas par avoir raison, et que lui-même semble parfois clouter, sinon de ses idées, du moins du succès de sa démonstration ?

Il faut bien qu'il en convienne, dans cet ordre de questions le raisonnement ne s'impose pas avec la même rigueur et la même autorité, n'ayant ni les mêmes procédés ni le même critérium. Il n'y a pas ici de mesure fixe ni d'élément de précision qui détermine d'une manière irréfragable la part d'erreur ou de vérité contenue dans chaque proposition.

Je me trompe. Même dans cet ordre des problèmes économiques, sociaux ou politiques, il y a un critérium^ un seul ; mais c'est précisément celui que M. de Girardin récuse : c'est l'idée du droit. Voilà la seule évidence qui mesure la valeur relative des systèmes. Plus une théorie s'inspire du sentiment raisonné du droit, plus elle a de chance de prévaloir tôt ou tard. Un système politique qui porte quelque atteinte indirecte à ce sentiment peut vivre d'une vie précaire, jusqu'à l'heure où le sophisme et l'expédient qui le soutiennent seront démasqués, et dès lors il est condamné à disparaître; ce ne sera plus pour lui qu'une question de jours. Un système qui serait en contradiction ouverte avec l'idée du droit ne pourrait absolument régner que par la force contre la réprobation unanime de ceux mêmes qui le subissent.

L'idée du droit, voilà donc la vraie mesure de la valeur des théories politiques et sociales. Par malheur, M. de Girardin se refuse à la concevoir, et dès lors à cette clarté morale, la seule qui puisse nous guider dans l'obscurité et la confusion de ces problè-

mes, il s'efforce — avec quel âpre et stérile labeur ! — de substituer Tévidence purement logique du raisonnement qui n'est ni de la même nature, ni du même ordre, et qui est parfaitement impuissante à la remplacer.

Cette grave confusion amène M, de Girardin à proclamer comme le seul droit possible « le droit individuel du plus fort intellectuellement, scientifiquement, industriellement, commercialement ». Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que nous autres, la foule, nous tous qui ne son^mes ni les élus de la puissance industrielle ni ceux du génie, nous ne ferons que changer de domination ? Au lieu du triomphe brutal de la force matérielle, individuelle ou collective, nous verrons le triomphe définitif de la force immatérielle, c'est-à-dire de l'intelligence. L'avenir est à celui-là qui sera le plus fort par l'industrie ou par la science ; celui-là seul aura un droit et tout le droit.

Je redoute pour ma part ce despotisme d'un nouveau genre. Je ne suis pas complètement rassuré par ce simple fait que ce sera le despotisme des hommes d'intelligence. Quel qu'il soit et de si haut qu'il vienne, j'en conçois de légitimes alarmes. La supériorité intellectuelle est-elle une garantie suffisante, un gage assuré des bonnes intentions de celui qui la possède ? Est-il rare de voir, dans l'histoire, la perversité associée au génie, et là même où l'on ne peut supposer la perversité, n'a-t-on pas remarqué mille fois dans les plus hautes intelligences un développement exagéré du sens propre, un orgueil immodéré, une absorbante personnalité ? Penser fortement et bien agir ou même vouloir le bien sont deux choses d'ordre entièrement

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