CHAPITRE IV
différent. Il y a tels de ces esprits d'élite, qui dominent leur siècle par la grandeur de leurs conceptions, à qui, pour ma part, je ne confierais pas sans effroi le gouvernement de nos destinées. Dans cette apothéose de Tintelligence, je vois encore Tadoration de la force et je n'en Veux sous aucune forme. Je suppose, en voyant M. de Girardin exalter et glorifier Tintelligence, qu'il ne serait pas éloigné de créer un nouveau droit divin, le droit divin du génie. Qu'un homme vienne à le convaincre de la supériorité de ses lumières et de la grandeur de son esprit, il lui déférera avec enthousiasme la dictature. Le droit divin du génie à la dictature avec le progrès de la civilisation comme but exclusif et justification suprême de ses moyens et de ses actes, n'est-ce pas là une des conséquences, la moins déraisonnable à coup sûr, du système des Questions philosophiques ? Elle résulte avec évidence de cette glorification sans mesure de la force intellectuelle.
En tout cela, je vois l'effort d'un esprit vigoureux et dévoyé qui s'obstine à édifier un système politique en se passant de l'idée qui seule peut donner à un pareil système sa consistance et sa solidité, l'idée du droit. Descendons maintenant dans le détail de cette vie sociale qu'il imagine et qu'il s'est engagé à nous représenter comme fonctionnant, en dehors de toute conception de droit et de devoir, sous la seule garantie de l'évidence logique, sous la protection exclusive du raisonnement.
Il n'y a ni bien ni mal dans le monde, nous dit M. de Girardin ; il n'y a que des risques sociaux qu'il s'agit de prévoir et de prévenir, en s'attaquant non à l'effet, comme la loi pénale, mais à la cause. Pour
cela, il suffit d'établir clairement dans les esprits Taxiome de la réciprocité; il faut élever une humanité nouvelle qui comprenne avec précision ces aphorismes si simples : ne tue pas, si tu ne veux pas être tué ; ne frappe pas, si tu ne veux pas être frappé ; ne vole pas, si tu ne veux pas être volé ; ne trompe pas, si tu ne veux pas être trompé ; ne calomnie pas, si tu ne veux pas être calomnié. « La réciprocité, c'est la force destituée par le raisonnement ; c'est la justice existant par elle-même et prenant son niveau, comme le fleuve prend le sien ; c'est l'équité. »
Qu'il n'y ait ni bien ni mal, nous ne nous arrêterons pas à réfuter gravement une pareille thèse. Ce serait prêter à rire, u force de naïveté, à nos lecteurs, sinon à M. de Girardin lui-même. C'est assurément là le dernier effort de simplification par lequel on puisse réduire à son minimum la vie sociale. M. do Girardin ne veut pas s'occuper de conceptions morales, mais seulement de faits ; à ce point de vue tout extérieur et empirique, il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises consciences, pas d'intentions vertueuses ou criminelles ; il n'y a que des faits, utiles ou nuisibles, et tout le commerce des sociétés humaines se réduit a un échange de services et de risques.
Au moins, dans cette société ainsi simplifiée, débarrassée de la conception mystique du bien et du mal, que vaudra pratiquement cette idée de la réciprocité? Quelle en sera Tefficacité?
On ne volera plus, nous dit M. de Girardin, parce qu'y/ est évident que le voleur s'exposera à être volé à son tour. Espérez-vous vraiment que cette évidence arrêtera le voleur? la possibilité d'un risque futur à