‹ Problèmes de morale socialeChapitre 59 sur 228 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

courir le décidera-t-elle à se priver du bénéfice actuel, de la jouissance présente d'un vol impuni ? Le résultat est immédiat, certain, la réciprocité est éventuelle; d'ailleurs, le voleur espère bien se mettre à Tabri de risques semblables. Et pourquoi ne concevrait-il pas l'espoir de s'y soustraire, comme dans le régime actuel il conserve l'illusion d'échapper aux conséquences pénales de son acte ? L'évidence purement logique de cette réciprocité est une bien fragile barrière contre la convoitise ardente ou la passion exaspérée.

Mais on fera une société nouvelle, une humanité toute neuve, dans laquelle le vol ni le meurtre n'auront plus de raison d'être. Le vol, par exemple, on le supprimera en étudiant les causes ordinaires qui le produisent, comme on a diminué le risque des incendies en l'étudiant dans ses causes, soit la chute de la foudre, les explosions de gaz, la pression de la vapeur. — Qu'est-ce que le vol? L'appropriation par la force ou la ruse du bien que l'on convoite. Rendez le travail moins pénible et le vol deviendra plus rare. Plus le vol sera rare et moins il y aura de risques de meurtre. Tout se tient et s'enchaîne. — Soit; mais nous sortons de la question; nous en sortons par l'idée du travail attrayant et de la société régénérée. Ce n'est plus ici la réciprocité qui nous protège ; c'est l'utopie qui vient au secours de la logique expirante. Et quelle utopie I La suppression de la paresse, par exemple, pour laquelle le travail même le moins pénible sera encore une insupportable charge.

Alors même qu'il se trouverait des hommes assez fous pour rester malfaisants, à supposer que le nom-

bre s'en élevât aussi haut qu'il s'élève aujourd'hui dans les statistiques criminelles, on prétend que le dan^ ger serait conjuré si tout acte de violence était consigné sur cette fameuse police d'assurance ou inscription de vie^ que M. de Girardin appelle « la clef de voûte du nouveau régime^ et dont l'immanquable résultat est de réduire le malfaiteur à la condition méritée d'animal nuisible, de bête errante. >> Mais que devient la fameuse théorie de l'impunité? Que deviennent tant d'éloquents morceaux contre la pénalité sociale? Vous punissez, vous aussi; vous substituez simplement une pénalité à une autre. Au lieu d'enfermer le malfaiteur, vous le condamnez au triste sort d'une bête errante, d'un animal nuisible, partout reconnu, évité, repoussé de partout avec une juste horreur pour le crime dont il porte avec lui l'ineffaçable marque et le fatal signalement. — Mais de quel droit frappez-vous de ce signe infamant le front de cet homme ? De quel droit paralysez- vous l'activité de son bras ou de son esprit, qu'on ne voudra employer nulle part, quand on saura de quoi sont capables ce bras ensanglanté ou cette pensée criminelle I Vous avez dit mille fois que la société n'a pas plus de droit sur le maUfaisant^ c'est-à-dire sur le mal-pensant, que sur le mal-portant ^ chaque délit ou crime n'étant qu'un vice d'ignorance ou une erreur de calcul. Dès lors, comment osez-vous le condamner à l'horreur des autres hommes et à l'isolement? Ici encore, ce qui vous protège, ce n'est pas la logique illusoire, inefficace de la réciprocité, c'est une inconséquence

Il semble bien, d'après cela, que la réciprocité ne vous semble pas suffisante à vous-même pour défen-

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