CHAPITRE IV
dre contre la fraude ou la violence la propriété ou la vie des citoyens de votre État idéal. C'est qu'en effet la réciprocité ne serait une garantie qu'à une condition : l'égalité absolue des forces. Ce^ ne serait là encore qu'une garantie matérielle ; c'en serait une cependant. Mais qui ne voit combien cette égalité est chimérique ? Pour faire saisir à M. de Girardin luimême l'insuffisance de cette garantie, nous n'avons qu'à imaginer comment sa théorie se comporterait en dehors du milieu social où l'on conçoit qu'à la rigueur la réciprocité soit toujours possible. Si la théorie est exacte, elle doit régler non-seulement les rapports de l'homme avec l'homme au sein de la société, mais les rapports de l'homme avec l'homme partout où il se rencontre avec lui. Supposez une île déserte où deux hommes vivent réunis par le sort commun d'un naufrage. Dans cette théorie, quelle sera la garantie du plus faible contre le plus fort? En l'absence de tout intermédiaire et de tout arbitre entre ces deux forces nécessairement inégales, où sera du moins, pour combattre l'idée du risque, la chance de la réciprocité? Le plus fort opprimera le plus faible, sans aucune crainte d'être opprimé à son tour. Tout droit ayant disparu, aucun scrupule ne l'arrêtera ; tout se réduira à un calcul de forces matérielles et de chances de risques; il y aura un esclave et il y aura un maître, et cela naturellement, légitimement, par l'effet nécessaire de ces deux forces inégales en présence.
La théorie de M. de Girardin, en matérialisant le mal dans le risque et la garantie contre le risque dans la réciprocité, arrive à légitimer l'oppression, la violence, là où sera supprimée toute chance
possible de risque réciproque. En face de cette théorie, le droit proteste. M. de Girardin nie son existence, mais en vain. Le droit, supérieur au fait, est une de ces réalités qui n'ont besoin que d'être défi nies pour être démontrées.
Mais, pour reconnaître le droit dans son essence et son origine, il faudrait reconnaître ou la conscience universelle ou la raison, révélatrice de la justice. C'est ce que ne veut feire à aucun prix cet adversaire de tout absolu, idée ou principe, implacable dans son empirisme. Sa grande, son unique objection contre une raison supérieure ou une conscience universelle* c'est que cette prétendue révélatrice du droit a constamment varié dans ses oracles et varie encore selon les temps et les pays. Dans cet ordre d'argumentations spécieuses, il ne tarit pas. Avec une ironie inépuisable dans ses formes comme dans ses ressources d'érudition facile, il somme les défenseurs* de cette raison de lui dire au juste ce qu'elle réprouve ou ce qu'elle admet, et abusant à outrance de son procédé interrogatif combiné avec la méthode des énumérations accumulées, il demande impérieusement pourquoi ce qui fut flétri est glorifié, ce qui fut glorifié, flétri; pourquoi ce qui est défendu ici est permis là, ce qui est ici permis, ailleurs défendu. Et triomphant de ces perplexités de la raison, s'emparant de ses défaillances et de ses contradictions historiques, la pressant de questions captieuses, l'embarrassant dans ses réponses, il nous la montre transigeant partout, plus ou moins, dans tous les temps et tous les pays, avec l'erreur et l'injustice. C'est un acte d'accusation en règle, poursuivi avec ténacité, et dont le but n'est pas