‹ Problèmes de morale socialeChapitre 7 sur 228 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

En quoi consiste au juste la nouveauté de la thèse soutenue par la Morale indépendante ? C'est un point sur lequel il importe de s'expliquer avec précision. Il s'est produit à cet égard de singuliers malentendus. Un grand nombre de ces spectateurs attentifs, mais médiocrement compétents, des luttes intellectuelles, qui apportent dans ces questions plus de zèle que d'intelligence, s'imaginent qu'il ne s'agit ici que d'une démonstration de la société laïque et civile contre les Eglises établies. J'incline même à croire qu'une grande partie de la popularité qui s'est attachée à cette école vient de ce que l'on suppose qu'elle est une revendication de la morale philosophique contre la morale révélée. Cette indépendance si hautement proclamée flatte les instincts antithéologiques^ attire les intelligences détachées, groupe les antipathies même politiques contre une Eglise ou un culte. C'est un point de ralliement, non-seulement pour des convictions scientifiques, mais encore pour des hostilités de nature fort diverse. Il a suffi que l'on pût croire qu'il y avait là quelque chose comme une tentative d'affranchissement à l'égard du Christianisme, même dans ces domaines de la morale où son règne semblait se prolonger encore, pour que l'on vît se coaliser autour de ce drapeau les plus vives ardeurs. C'est ainsi que trop souvent les choses se passent en France. Une doctrine, une théo-

rie quelconque réussit ou échoue dans notre pays par des raisons étrangères à la raison et dans lesquelles les sympathies politiques ou religieuses ont plus de part que la science. Je crains bien qu'il n'y ait dans notre esprit national un grand fond d'indifférence philosophique, qui ne s'émeut que sous le souffle des passions venues du dehors et se porte alors presque au hasard d'un côté ou de l'autre, au gré de nos émotions passagères.

Assurément, c'est un des principes de la nouvelle école que la morale ne doit pas être dans la dépendance de la religion. C'est peut-être le principe le plus apparent et le plus populaire de l'école, ce n'en est certainement pas le plus original ni le plus important au point de vue de la science.

Si l'on se contentait d'établir l'indépendance de la morale à l'égard des religions, il n'y aurait là qu'un phénomène philosophique très-ancien dans le monde et qui n'aurait pas mérité d'être signalé comme l'avénement d'une école nouvelle, comme une phase importante dans l'évolution de la conscience moderne. Il faudrait remonter bien haut dans l'histoire des âges antiques pour trouver la date de cette revendication. Sans doute, dans les vieilles théocraties de l'Orient, dans les civilisations brahmanique, égyptienne, bouddhiste, la morale émane du temple ; c'est du fond des sanctuaires que se promulgue la loi régulatrice des mœurs; le prêtre absorbe en lui toutes les forces intellectuelles, toutes les lumières, tous les genres d'autorité hiératique et législatrice. De même dans la grande théocratie hébraïqut il ne faut pas ohercher de morale en dehors de la théologie révélée : c'est de

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