CHAPITRE IV
douteux : substituer à la raison, cette dernière idole, le raisonnement fondé sur l'expérience, le calcul et la prévision des risques, la vraie science sociale, en dehors de laquelle il n'y a, nous assure-t-on, que déclamations, préjugés, tyrannie mystique, tantôt celle des prêtres, tantôt celle des systèmes.
Cet argument historique me touche peu, je l'avoue. Que prouve cette longue énumération des contradictions de la raison? Prouve-t-elle que la raison n'existe pas? Nullement, mais qu'elle existe dans l'homme, c'est-à-dire dans un être mobile et complexe, sujet à mille influences contraires, esclave et jouet de mille passions diverses, et qui, trop souvent, usurpant les noms les plus sacrés, les profane au service de ses intérêts ou de ses convoitises. J'accorde sans peine à M. de Girardin qu'il s'est fait dans le monde un déplorable abus de ce mot le Droit : que ce nom a été souvent invoqué comme l'hypocrite excuse des plus grands crimes contre les individus ou les nations. J'accorderai même volontiers que cette notion ne s'est pas révélée d'abord avec la clarté des axiomes à l'humanité, et que pendant de longs siècles elle a semblé sommeiller au fond de la conscience humaine, dans ces monstrueuses civilisations de l'Orient, où la grandeur d'un seul était établie sur l'esclavage de tous. Les institutions de la liberté à Athènes et la philosophie socratique, en habituant les esprits à la conception de la justice, les préparèrent à celle du droit, qui en est une conséquence. Cependant, il a fallu que le stoïcisme en promulguât l'idée claire dans quelques âmes d'élite, et que le christianisme, le consacrant par un caractère
nouveau, le proclamât comme un dogme dans l'humanité pour qu'elle devînt le principe et la règle des civilisations modernes et qu'elle régnât, théoriquement au moins, sur le monde moderne, non toutefois sans de grandes résistances et de mémorables combats.
Oui, je l'avoue, l'histoire du droit est un long martyrologe continué à travers les siècles, et qui sans doute n'est pas près d'être terminé. Qu'importe ? Si ce nom a été tant de fois profané, si on Ta fait servir à voiler les plus tristes attentats, tout cela prouve-t-il que l'idée qu'il représente soit une chimère ? Ce qui me touche, au contraire, c'est de voir que ceux qui violent le droit l'invoquent; en agissant contre la justice, ils ne peuvent se passer d'elle. C'est reconnaître encore son autorité que d'essayer de tromper ainsi l'humanité et l'histoire. C'est au nom du droit qu'on jetait les martyrs aux bêtes ; c'est en son nom qu'on a tant de fois asservi des provinces ou égorgé des nations. Cela prouve-t-il que le droit n'existe pas? Bien au contraire, cela prouve qu'il existe, comme le mensonge prouve la vérité.