‹ Problèmes de morale socialeChapitre 62 sur 228 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

THEORIES CONTEMPORAINES SUR LES ORIGINES DU DROIT NATUREL. — LES MATÉRIALISTES. — LA PHILOSOPHIE POSITIVE. — l'ÉCOLE DE L*âV0LUTI0N. — LES UTILITAIRES.

Revenons aux écoles régulières, à celles qui se prétendent scientifiques , et voyons, dans un tableau comparé, comment chacune d'elles, avec d'autres arguments et d'autres procédés de discussion, mais aussi fatalement, altère ou détruit l'idée du droit naturel .

Au point le plus opposé de notre conception se présente l'école qu'il faut bien appeler, faute d'un mot meilleur et plus clair, l'école matérialiste, celle que l'on peut désigner suffisamment par les noms de M. Moleschott et de M. Biichner et caractériser par ces traits : un dogmatisme absolu dans ses affirmations comme dans ses négations, l'affirmation de l'unité des phénomènes, de l'équivalence et de la corrélation des forces, soit physiques soit mentales,

la négation des causes premières et des causes finales, de rame distincte et du libre arbitre. Dans un monde ainsi fait, où règne la nécessité mécanique, que devient Tidée d'une justice régulatrice du fait social et s'imposant à Thomme avec une autorité indiscutable? Où peuvent se rencontrer Tobjet ou le sujet d'un droit quelconque? Si Thistoire de Thumanité n'est qu'une branche de la physique, si l'homme, tout l'homme, n'est qu'un phénomène naturel comme les autres, il semble qu'il n'y ait pas plus de devoir ou de droit pour l'atome humain que pour la molécule minérale qui cristallise dans certaines conditions et sous certaines lois. L'ordre moral n'est plus qu'une dérivation et qu'une dépendance de l'ordre physique, il y retourne et se confond avec lui.

Voyons donc comment les adeptes de cette école prétendent constituer une morale sociale. Nous résumons leurs explications. Le droit, comme toutes les autres idées, se résout à l'analyse dans un fait organique. A travers toutes les variations possibles, apportées dans les mœurs par les conditions naturelles ou adventices dans lesquelles se développe la vie, comme le climat, le tempérament, le sol, la nourriture, la race, il y a un grand fait persistant, le besoin. Voilà l'origine unique du droit. Le droit est le besoin clairvoyant, opposé au besoin aveugle. Mais alors qu'est-ce que le devoir ? C'est le besoin d'autrui, quand il est supérieur au nôtre et que notre besoin personnel doit céder devant lui. Or, le besoin personnel doit céder devant un autre, quand l'intérêt de l'espèce ou du groupe social l'exige. De là sort et se déroule ' toute une morale physiologique, qui n'est que le dé-

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veloppement des instincts de certaines espèces, celles qui vivent en associations. Dans ces espèces, l'associé, le collaborateur de la communauté, abeille ou fourmi, est tenu à certains actes, à certains services, sans lesquels la communauté périrait. Il est tenu envers ses alliés comme eux envers lui, par la raison que tous les orfî;anes d'un corps se doivent un concours actif, sans quoi le corps se dissoudrait. Pour Thomme il en est de même que pour l'abeille ou la fourmi, avec la clairvoyance en plus qu'apporte la réflexion. La société n'est qu'une sorte d'organisme plus compréhensif, dans lequel vivent et se meuvent les organismes individuels. Il y a donc comme un concours efficace et nécessaire, une solidarité organique des membres de la société, qui les oblige les uns envers les autres, sous peine de la dissolution sociale qui entraînerait celle des individus. Voilà le principe et voilà aussi la sanction. C'est le fait de vivre qui crée le droit; c'est la nécessité de vivre qui crée le devoir, l'un né des besoins de l'organisme individuel, l'autre des besoins de l'organisme social qu'il exprime et traduit avec l'autorité naturelle que le groupe ou l'espèce a sur l'individu. La société a transformé en lois de iiwrale ces nécessités organiques de l'espèce, ces exigences spécifiques qu'elle nous impose sous le nom de devoirs ; elle discipline l'individu sous la loi de réciprocité qui garantit la vie sociale, elle fait avec ses codes ce que les groupes d'abeilles et de fourmis font avec leurs instincts. Les droits et les devoirs ne sont donc que des instincts raisonnes, et la justice qui les résume n'est que la mesure exacte des besoins

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organiques de chacun dans leur rapport avec les besoins des autres.

Voilà toute l'explication du droit naturel : rien de supérieur ni d'antérieur à Thomme ; Torigine en est toute physiologique, c'est le besoin, le fait de vivre. Soit, mais dès lors on peut soutenir qu'il n y a plus de droit social^ qu'il n'y a plus que des droits individuels, chacun étant le seul juge de ses besoins, la seule mesure du fait physiologique qui se passe en lui. Dès lors aussi, chacun devenant l'unique arbitre du droit et le mesurant à ses besoins, c'est la guerre acharnée des appétits et des passions contraires, cette guerre qui constitue l'état sauvage à son degré le plus bas. En vain prétendra-t-on que le besoin individuel doit, dans certains cas, se subordonner à un besoin supérieur, qui devient à notre égard un devoir. — Pourquoi cela? Qu'appelez- vous un besoin supérieur? S'il y a un ordre moral, je reconnais des besoins supérieurs à d'autres. Non, s'il n'y a qu'un ordre de phénomènes physiques, nécessairement égaux entre eux, comme le sont l'électricité et la lumière. Un besoin est un fait égal à tout autre besoin, qui est un fait organique comme lui. C'est le conflit de deux faits et de deux forces, voilà tout. A ce point de vue encore, l'inégalité des droits ne peut signifier qu'une chose, 1 inégalité des tempe* raments.

Mais la nécessité sociale, dites-vous, la solidarité organique des membres d'un groupe, d'une tribu, d'une espèce, voilà ce qui crée le droit. — Cette nécessité sociale est une pure abstraction en dehors de l'idée d'un ordre moral qui se compose de volon-

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