‹ Problèmes de morale socialeChapitre 63 sur 228 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

tés en présence, également respectables et sacrées. Si vous écartez Tidée de la personnalité humaine, inviolable dans son essence et liée par la communauté de nature, de loi et de fin à d'autres personnalités, la société n'est plus qu'une collection d'organismes vivants, exprimant la même nécessité de vivre par les mêmes besoins. Si je ne rencontre en moi et devant moi que des faits physiologiques, pourquoi mon besoin personnel, qui est la seule mesure de mon droit, s'inclinerait-il devant le besoin d'un autre? Est-ce parce que celui-ci prétend représenter l'espèce? Qu'est-ce que cela me fait et qui me le prouve d'ailleurs? Qui me prouvera que de deux droits en présence, l'un doit primer l'autre? Vous dites que c'est une nécessité que le corps social vive. C'est là une vaine formule, inerte et pâle comme une abstraction à côté de mon droit bien réel, le fait de vivre et les besoins multiples par lesquels ce fait s'exprime. Le droit d'une abstraction peut-il limiter le droit d'un être réel qui est moi-même? Que l'on n'espère pas obtenir, au nom d'un oracle aussi obscur, l'abandon d'une chose aussi claire que mon plaisir immédiat ou mon intérêt. L'abeille et la fourmi sont à cet égard mieux partagées que l'homme. Il se fait en elles, sous la forme de l'instinct, une sorte de révélation indiscutable, d'indication infaillible de ce qu'exige l'intérêt de l'association. Mais dans le groupe humain, quel homme pourra jamais faire l'exact calcul et le discernement de tous ces besoins complexes, placés en présence ou plutôt en conflit les uns avec les auti'es, dont la réciprocité ou le choc doivent engendrer la lutte ou rharmonie? Qui osera déclarer lequel de ces '

deux besoins doit se subordonner, c'est-à-dire se sacrifier aux autres? Qui aura l'autorité nécessaire pour faire respecter ces déclarations? C'est toujours, on le voit, c'est infailliblement la guerre sociale fondée sur l'inégalité des tempéraments et des forces, à moins que ce ne soit la plus atroce des dictatures, se constituant le mandataire infaillible des exigences de l'espèce, créant arbitrairement la justice et l'imposant par la terreur. Voilà l'extrémité où se réduisent ceux qui veulent à tout prix se passer de la révélation d'une loi de justice à la conscience universelle, de ce dictamen de la raison qu'on ne réussit ni à remplacer ni à détruire.

Les positivistes seront-ils plus heureux? L'exclusion de toute idée de justice primordiale leur étant imposée par l'esprit de leur philosophie et par leur méthode, comment feront-ils éclore la morale de l'analyse d'un fait de sensation? M. Littré s'y est appliqué à plusieurs reprises. Le titre seul d'une des études qu'il a consacrées à cette recherche est significatif dans sa brièveté : /es Origines organiques de la morale\ C'est donc encore dans l'organisme que M. Littré se condamne à chercher les éléments et les principes de la moralité humaine.

N'est-ce pas une entreprise chimérique? On peut le croire, si l'on se donne le spectacle des vains

Page 1