‹ Problèmes de morale socialeChapitre 8 sur 228 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Jéhovah que procèdent directement la souveraineté, le sacerdoce et la loi. La règle des mœurs se confond ici étroitement avec le dogme. Il n'y a pas de place pour une distinction possible entre le précepte divin consigné dans les saints livres et le gouvernement de la vie humaine.

Mais sortons de l'Orient, arrivons en Grèce. Aussitôt nous voyons éclore la philosophie dans tout Téclat et la gloire de sa jeune liberté, avec les périls qu'elle comporte et les responsabilités qu'elle impose. La morale devient une science, non plus un dogme mystérieux et surnaturel. Si la mesure de cet affranchissement est douteuse encore pour les premiers moralistes de la Grèce, à la fois poëtes, philosophes et théologiens, tels qu'Orphée, Homère, Hésiode, assurément il n'y a plus matière à doute ni à controverse, quand nous arrivons à Socrate. Avec lui la morale est entièrement affranchie. Lisez plutôt YEuiyphrorty et voyez avec quelle sagacité l'idée du juste est distinguée de l'idée du saint, cette dernière idée représentant ce qui plaît aux dieux, c'est-à-dire leur volonté arbitraire ; voyez avec quelle netteté le principe moral est rétabli dans son essence propre, égale sinon sypérieure à celle des dieux ; avec quelle hardiesse de critique le grand railleur juge à la lumière de la conscience les impures légendes et les biographies scandaleuses de l'Olympe. La morale est sortie du temple, elle n'y rentrera plus pendant tout le cours brillant et tourmenté de la civilisation grecque. Et cependant les prêtres d'Athènes n'abdiquaient pas devant cette émancipation des consciences. Us s'efforçaient par tous les moyens possibles de retenir au fond des sanctuaires l'autorité qui

leur échappait, de rattacher par la chaîne sacrée des oracles et des mystères la foule ignorante ou superstitieuse, sans épargner les moyens de terreur qui n'avaient pas encore été arrachés à leurs mains et dont ils usaient de temps en temps sur les représentants les plus illustres de cette minorité éclairée, ironique ou rebelle. Anaxagore, Euripide, Socrate, bien d'autres, éprouvèrent ce que pouvaient encore les rancunes de rOlympe méconnu. C'est certainement pour avoir afTranchi la conscience, c'est pour avoir établi la science rationnelle des mœurs que Socrate, poursuivi par des haines inexpiables, dut boire la ciguë. Si donc la Morale indépendante ne représentait que l'indépendance de la morale à l'égard des dogmes religieux, elle pourrait se réclamer d'une illustre origine ; Socrate en serait le premier héros et la première victime.

Du siècle de Socrate à l'âge des Pères de l'Église, la morale philosophique resta la maîtresse presque absolue des consciences et la véritable directrice des âmes, au moins pour l'élite du monde civilisé, qui seule a laissé sa trace distincte dans l'histoire. Ce sont les Epicuriens ou les Stoïciens qui dominent dans cette sphère élevée de la vie antique, encore visible à nos yeux. Ce sont eux qui par leurs théories et leurs préceptes inspirent, animent, règlent toute l'existence humaine. C'est d'eux que procède la seule autorité vraiment législatrice, dans la décadence profonde des religions officielles et du sacerdoce qui les représente. J'excepte, bien entendu, de ce jugement sommaire, les premiers âges de la civilisation romaine jusqu'aux Scipions, ces jours de la vertu et de la foi antiques, où la vertu

Page 1