‹ Problèmes de morale socialeChapitre 76 sur 228 · chapitre: V · texte numérisé non relu

chapitre: V

théorie rigoureuse du devoir et du droit sur la sanction de Tutilité sociale. En voici le résumé : la conscience se fait son éducation à elle-même, elle se lie, elle s'enchaîne elle-même par le sentiment subjectif qu'elle se forme du devoir. Les éléments qui entrent dans ce sentiment complexe sont le désir instinctif d'être en harmonie avec nos semblables, la conception de la solidarité humaine, la vue plus ou moins nette que nous avons de l'impossibilité d'un état social où l'on ne tiendrait pas compte des intérêts d'autrui, l'habitude que Ton prend de coopérer avec autrui, de collaborer à l'utilité générale, comme condition de la nôtre, enfin Tinfluence de la civilisation

qui finit par donner un caractère auguste et sacré à cette nécessité du sentiment social. Tout cela se mêle profondément, tout cela s'intègre pour ainsi dire et ne fait plus dans notre conscience qu'un tout indivisible. Le bien d'autrui devient pour nous une chose dont il est naturel de s'occuper; naturel est trop peu, il faut dire nécessaire. Et voici l'idée d'obligation qui commence à poindre dans les obscures profondeurs de la conscience. On arrive graduellement à donner au service du genre humain le pouvoir psychologique et l'efficacité sociale d'une religion. C'est ainsi que se retrouve, on l'espère du moins, le principe de l'obligation; il tient à un ordre de sentiments qui ne sont pas innés au sens métaphysique du mot, mais qui sont naturels^ au sens expérimental. Pourquoi donc, nous demande-t-on, l'obligation seraitrcUe plus forte, dérivant d'un fait transcendantal et d'une réalité objective, que si elle vient d'une série de faits d'expérience, si elle procède de sentiments élaborés par la conscience

et qui finissent par faire partie intégrante de 8a substance?

Voilà Tobligation retrouvée. Voici maintenant le droit naturel tout entier qui va reparaître et sortir inopinément d'un simple fait d'expérience. L'utilité ne nie pas la justice, nous dit-on ; au contraire, elle la reconnaît comme une partie essentielle d'elle-même. Voyez cette idée de la justice naître et se développer dans la conscience des races et dans l'intelligence progressive des civilisations, exprimées par les lois positives. L'étymologie du mot justice (Jussum) indique clairement que l'origine de l'idée se rapporte aux ordonnances, aux prescriptions de la loi. L'idée de la contrainte légale est donc celle qui précède et produit la notion de la justice : le devoir de justice est une chose que l'on peut exiger de nous, comme le payement d'une dette ; le droit est une chose que nous pouvons exiger des autres, même par la force. Avoir un droit, c'est avoir une chose dont la société me doit la possession. Or, pourquoi le doit-elle? Pourquoi l'a-t-elle fait dans tous les temps au moyen d'ordonnances et de prescriptions positives qui impliquent la contrainte légale? C'est que la société a reconnu, depuis qu'elle a pris conscience d'elle-même, que cette chose, devoir pour les uns, droit pour les autres, fait partie de l'utilité générale, en ce sens que personne n'en peut être privé sans un grave préjudice pour l'ordre ou le bien public.

Tous les cas de justice sont incontestablement des cas d*utilité; seulement ce sont des cas plus importants que d'autres et donnant naissance, lorsque nos intérêts de cet ordre ont été violés, à un instinct de

Page 1