CHAPITRE V
représailles et de vengeance, le même au fond que rinstinet de défense de l'animal, mais moralisé par rintelligence et tempéré par la sympathie. Ce qu'on appelle les devoirs et les droits comprend certaines catégories de règles d'expérience, qui, plus rigoureuses que toutes les autres, servent à diriger la vie ; ce sont celles qui se rapportent aux éléments primordiaux de la félicité humaine. La notion qui est l'essence de la justice implique et atteste cette obligation plus forte. L'idée du droit est ainsi, pour chaque homme, l'idée de son intérêt le plus indispensable, celui dont on ne peut le priver sans lui ravir la condition essentielle de son bonheur. La justice, en dernière analyse, n'est donc que la partie la plus importante et la plus impérative de l'utilité.
On peut s'étonner de la facilité avec laquelle les idées se transforment dans cette théorie. Je sais ce que c'est que la partie la plus importante de l'utilité, la condition essentielle du bonheur de chacun : mais pourquoi M. Stuart Mill ajoute-t-il ce mot : la partie impérative de ce bonheur ou de cette utilité? C'est sortir du principe posé; je dirais presque, s'il ne s'agissait d'hommes et de systèmes si graves, que c'est jouer sur les mots. L'utilité n'impOse le respect qu'en supposant tout un ordre d'idées que le désir et la sensation ne contiennent pas, elle ne peut devenir impérative qu'en se transformant. Il ne peut rien y avoir, il n'y a rien d'impératif dans l'intérêt qu'à la condition que cet intérêt recouvre le droit d'une personnalité libre, qui veut être, qui doit être respectée, et c'est précisément ce qu'expriment les idées et les mots antiques de devoir et de droit. Mais c'est alors le droit
qui devient la partie impérative de Tintérêt et qui, en rélevant jusqu'à lui, le transforme et le rend sacré.
Dans cette théorie, comme dans toutes les autres plus ou moins analogues, deux choses restent inexpliquées et inexplicables : le respect moral d'abord, je veux dire Tobéissance au devoir par respect pour le devoir; — puis le caractère même de la loi. Toutes ces doctrines offrent ce caractère commun de ramener à un fait expérimental et historique l'origine de l'idée du devoir, depuis M. Stuart Mill qui dérive la moralité du désir du bonheur individuel lié au bonheur général, jusqu'à ces a uniformités d'approbation ou de désapprobation, » qui servent de base au système de M. Bain. La loi morale ne peut être et n'est, en effet, dans tous ces systèmes, qu'une résultante de l'éducation, du milieu, des nécessités sociales, des conditions vitales de la famille et de la tribu. Que d'ailleurs elle soit transmise sous forme d'instinct par l'hérédité, à travers les générations d'un groupe humain, ou qu'elle se soit formée dans chacun de nous, son origine est dans tous les cas un fait sensible, un fait d'expérience, soit générique soit individuelle. Le devoir ainsi expliqué n'est plus le devoir; c'est une règle de conduite relative et conditionnelle, qui ne peut avoir en sa faveur que l'autorité toujours contestable du temps ou la sanction précaire de l'intérêt public. Or, ni l'autorité du temps, ni l'importance de l'intérêt public, si grand, si général qu'il soit, ne transformeront jamais le caractère empirique de cette règle et ne relèveront au rang d'un principe universel.
Sous quelque forme que cette doctrine s'exprime,