Le mécanisme des émotions, p. 155-156 (F. Alcan
fonde, en un regret incessant, causé par l'éloignement des personnes qui nous sont chères, du milieu où nous avons vécu et dans le désir irrésistible de les revoir.
Ses variétés médicales, légères ou graves, primitives ou secondaires, nées immédiatement après le départ, ou se greffant plus tard par suite d'affaiblissement sur un sujet qui paraissait acclimaté, ses symptômes physiques et ses suites : tout cela est négligeable pour nous.
Le fait psychologique brut reste le même : c'est une mélancolie de forme précise qui a sa cause unique dans le rappel du passé. L'immense majorité des nostalgiques se nourrit de souvenirs assez simples : la famille, la maison paternelle, les anciennes habitudes. Quelques-uns plus affinés regrettent leurs paysages et leurs montagnes. Un ami, possédé pendant son adolescence d'un transport poétique qui s'est transformé avec les années, m'écrit :
« Je me souviens que je fus envoyé à dix-sept ans au lycée de... où j'ai souffert plusieurs mois d'une nostalgie que des retours fréquents au lieu natal ont guérie peu à peu. Ma tristesse venait moins du souvenir des personnes que de celui d'une campagne où, logé chez une vieille tante, j'errais librement dans les bois, au bord des cascades, adressant mes vers à tout ce qui m'entourait comme à des êtres vivants. C'était surtout le regret d'une ivresse esthétique qui ne pouvait plus se satisfaire. »
Mais chez tous, le sauvage, le paysan, le poète, la Mignon de Gœthe, le mécanisme psychologique est identique : antagonisme entre le présent et le passé. Il surgit des désirs dont la satisfaction actuelle est
impossible, mais qui là-bas deviendraient une réalité. Le passé nous enveloppe de son charme affectif, mais pour nous tenter1. Il n'est pas nécessaire d'insister pour établir que la situation repose tout entière sur la mémoire affective. Tandis que pour la plupart des hommes le souvenir des personnes et des choses reste intellectuel ou du moins que la quantité de sentiment qui l'accompagne est faible, souvent nulle; pour le nostalgique, la mémoire du cœur est tout et, sans elle, sa maladie est incompréhensible et inexplicable. Si, par impossible, on hésitait sur la cause, la nature du remède en indiquerait la nature : la certitude d'un prompt retour rend le calme; le retour guérit.
Cependant, il est intéressant de noter des cas où le nostalgique revenu dans son pays, aussitôt guéri, retourne sans regret au régiment ou à l'atelier, « n'ayant pas trouvé les choses telles qu'il se les imaginait ». Ici, la mémoire a dépassé la mesure ou plutôt le travail de l'imagination a grandi à l'excès l'attrait des gens et des choses. En tout cas, ces faits prouvent que d'une part le souvenir affectif, d'autre part le sentiment suscité par l'impression actuelle des mêmes personnes et des mêmes choses sont — quoi qu'on ait dit — distincts et indépendants l'un de l'autre.
Bien que les causes ou conditions de la nostalgie aient un intérêt surtout médical, elles méritent quelques remarques psychologiques. J'omets les causes
i. Beaucoup de voyageurs recommencent un voyage pour essayer de revivre le passé, pour retrouver les lieux parcourus dans leurs années de jeunesse. Cet embryon.de nostalgie serait-il explicable sans la mémoire du sentiment?
extérieures qui sont plutôt adjuvantes que déterminantes : l'éloignement chez le soldat, le marin, l'exilé, l'esclave. L'âge importe : la nostalgie est une maladie d'adolescence et de jeunesse, rare après trente ans. Le sexe aussi : elle est plus fréquente chez l'homme que chez la femme; ce fait singulier est reconnu par tous les auteurs qui l'expliquent, faute de mieux, par une plasticité plus grande de la nature féminine. Tous les tempéraments paient leur tribut, le nerveux plus que les autres. Quelques peuples semblent prédisposés (les Suisses, les Tyroliens), d'autres sont généralement réfractaires (Anglais, Américains du Nord).
De ces documents confus, il est difficile d'extraire quelque conclusion. Cependant, abstraction faite de ces causes qui ne sont que des moyennes de statisticiens, il semble qu'il s'en dégage d'abord une de nature affective. Elle tient au caractère individuel, indépendamment de toute autre circonstance : c'est l'attraction vers le home, consciente ou non, mais solide chez les prédestinés à la nostalgie et que l'absence doit renforcer.
Voici une autre cause, de nature intellectuelle, qu'on a formulée comme il suit : « La fréquence de la nostalgie est en raison inverse de la multiplicité et de la fréquence des relations sociales ». Le sauvage, le montagnard, le paysan passent leur vie dans un milieu très restreint qui est le foyer unique de leurs émotions. Plus le cercle de leurs idées est restreint, moins ils sont plastiques et plus il est difficile pour eux, si la nécessité les éloigne du pays natal, de s'adapter, de modifier, de changer le cours de leurs idées. La faiblesse de leur intelligence assure le
maintien de leur disposition mélancolique par l'impossibilité de franchir leur étroite limite l.
Enfin, il faut admettre, en outre de ces deux causes, une faiblesse de la volonté, une absence de réaction énergique. Sur les caractères bien trempés, la nostalgie n'a pas de prise.
En résumé, la prédominance de la mémoire affective est la marque psychologique essentielle de cet état mental. Si, reculant la question, on recherche les causes de cette prédominance, on voit qu'il y en a plusieurs possibles. Mais ce qui reste acquis, c'est que l'existence de cette manifestation pathologique est un des meilleurs arguments qu'on puisse opposer à la négation de la mémoire des sentiments.
L'expérimentation. — Le meilleur procédé d'expérimentation en psychologie, à mon avis, est la maladie avec ses désordres, mais comme il dépend du hasard et est rarement à nos ordres, on essaie de le remplacer par des expériences instituées dans les laboratoires. Je ne veux pas incidemment soulever une grosse question, — la valeur de cette méthode, — ni
1. Quelques auteurs ont posé cette question : Les animaux (supérieurs) peuvent-ils éprouver la nostalgie? Tous répondent affirmativement : ils s'appuient sur des faits que tout le monde connaît et ils voient dans cette affection une des causes principales qui s'opposent à l'acclimatement. 11 est possible que, dans la conscience animale, la mémoire affective, sous sa forme simple (douleur, plaisir, peur, attachement, etc.), soit relativement plus développée que la mémoire intellectuelle. La psychologie zoologique est trop pleine de ténèbres pour discuter en passant ce problème obscur.
rechercher si, comme quelques-uns semblent l'admettre, tout problème de psychologie quel qu'il soit peut être mis en expérience; s'il n'y en a pas qui par leur nature s'y dérobent ou s'y prêtent malaisément, notamment les phénomènes affectifs. Kulpe s'est risqué dans cette tentative et a communiqué les résultats de ses recherches au Congrès international de philosophie de Heidelberg (1908).
Avant de les résumer et de les apprécier, une remarque est nécessaire. Nous avons indiqué ailleurs les trois marques fondamentales que Wundt assigne au sentiment. Dans ses expériences, Kulpe s'est proposé de vérifier par l'expérience la théorie de son ancien maître, notamment la possibilité de reviviscence pour ces trois attributs : plaisir-douleur, excitation-dépression, tension-relâchement.
Les expériences forment quatre séries distinctes : elles ont été faites sur sept personnes totalement ignorantes du but poursuivi.
La première série consistait à provoquer des sensations ayant un ton affectif (couleurs, sons, piqûres). Lorsque ces sensations ont disparu, les sujets sont priés d'en reproduire l'image en essayant de déterminer si elle a un caractère affectif ou purement sensoriel.
Dans la seconde série, on devait reproduire dans sa mémoire des situations agréables ou désagréables, les unes déjà éprouvées réellement dans le passé, les autres futures, attendues comme vraisemblables dans l'avenir, en se préoccupant surtout de la manière dont le plaisir et la peine étaient ressentis.
Dans la troisième série, on devait se représenter vivement des émotions complexes, telles que la colère,
la joie, le chagrin, l'étonnement, l'attente angoissante, etc. Dans cette reproduction, on devait s'appliquer à analyser la facture : plaisir-déplaisir, excitation, tension.
Enfin, dans la quatrième série, on agissait par la présentation de portraits de personnes inconnues, expressifs, dont le sujet devait ressentir par sympathie l'état d'âme. L'auteur regrette de n'avoir pu employer les ressources de la musique pour de pareilles épreuves.
Voici les résultats des 240 expériences contenues dans ces quatre séries :
1° Quatre personnes ont été incapables de se représenter le plaisir et la douleur. Par contre, elles peuvent très bien se représenter l'excitation et la tension. A leur témoignage, Kûlpe ajoute le sien.
2° Une personne n'a pu déterminer exactement si elle éprouvait une image affective (Gefûhlsvorstellung) ou un sentiment actuel de plaisir et de douleur. Elle pouvait se représenter l'excitation et la tension : il lui était cependant difficile de distinguer entre les sensations et les représentations cinesthétiques.
3° Deux personnes seulement ont paru dans quelques cas évoquer des images affectives.
L'une se représentait avec effort le ton affectif d'un son, mais cette représentation lui apparaissait comme donnée au sujet en dehors de lui-même, sous une forme flottante et labile.
L'autre trouvait très difficile de distinguer entre un plaisir actuel et un plaisir reproduit; mais elle croit avoir réussi, occasionnellement, à ressusciter une image agréable. Fait remarquable, elle ne pouvait réussir pour les images pénibles.
Les deux se représentaient facilement la tension. En ce qui concerne l'excitation, Tune croyait que dans la sensation il y avait quelque chose manquant dans la reproduction ; l'autre pouvait se la représenter sans restriction.
4° Tous les sujets peuvent se représenter la douleur corporelle et la distinguer du déplaisir.
5° Plusieurs ont fréquemment observé que le plaisir ou déplaisir attaché à la représentation d'une impression sensorielle avait la même intensité que le sentiment joint à la sensation antérieure.
6° La reviviscence du plaisir et de la peine se produisent chez certaines personnes de la manière suivante : ou bien le sentiment paraissait ravivé réellement; — ou bien c'était une simple connaissance sans intuition y contenue. Il est à remarquer que cette connaissance, d'un caractère très marqué, paraissait à un sujet comme hallucinatoire, à un autre comme analogue à un sentiment (gefiihlmassig). Dans la quatrième série (présentation des portraits exprimant des émotions) des expériences, les sujets ne paraissaient en avoir conscience que sous la forme claire d'une connaissance.
La conclusion à tirer de ce travail est embarrassante. Faut-il rejeter la mémoire affective? Faut-il l'admettre partiellement soit pour les états algédoniques seuls, soit aussi pour les autres (excitation, tension)? Faut-il décider qu'elle se manifeste chez certains sujets, qu'elle fait défaut chez d'autres * ?
1. Il convient de remarquer que ces recherches sur la mémoire ont été pour Kiïlpe un moyen plutôt qu'un but principal, car il se propose avant tout « d'établir la distinction entre les sensations et les sentiments sur une base expérimentale » et il croit la
La situation n'est pas claire, parce que Ton agit sur une matière instable et parce que Ton ne pratique pas ici l'expérimentation au sens rigoureux, comme en physique où toutes les conditions du phénomène étudié sont déterminées sans exception.
Quoique le nombre des personnes soumises à l'expérimentation soit très restreint, on est frappé d'abord par les différences individuelles. Ceci nous met en face de la difficulté principale.
Si la mémoire affective était départie communément à tous les hommes comme la mémoire intellectuelle, il n'y aurait pas de débat; mais je ne vois pas grande témérité à supposer le contraire. Indépendamment de sa nature fuyante, c'est une raison pour que beaucoup en doutent. Il faudrait donc choisir avec soin ses sujets d'expérience. On sait que la mémoire visuelle n'a été étudiée fructueusement que chez les peintres, dessinateurs et autres privilégiés de la nature pour les formes et les couleurs; que la mémoire auditive ne révèle ses richesses que chez des chefs d'orchestre, des musiciens professionnels ou quelques individualités rares. De même il faudrait choisir des types émotionnels : ce qui théoriquement parait simple, mais est difficile en pratique : car, à quelles marques les reconnaître? On serait enclin à préférer les sensitifs et les impulsifs, les natures impressionnables et agitées. Mais la tendance à être fortement secoué par les événements, à s'exciter ou à se déprimer facilement, n'est pas une
trouver dans « l'actualité » qui est propre au sentiment, tandis que la sensation a un substitut dans l'image. Il en tire aussi d'autres conclusions générales que j'omets pour ne pas embrouiller la question déjà très confuse de la mémoire affective.
garantie indiscutable du choix. La capacité affective d'un individu n'est pas toujours mesurable par les manifestations extérieures. Tout le monde connaît des gens qui sont remués de fond en comble par le chagrin, la joie, l'amour, l'indignation; ils en semblent possédés pour longtemps; quelques semaines plus tard, il n'en reste nulle trace.
Ceci nous conduit à une autre remarque. On distingue dans la mémoire : la conservation, l'état statique et la reproduction, l'état dynamique. Beaucoup d'événements de notre vie sont en nous, qui ne reviendront jamais dans notre conscience. Qu'on se représente comme on voudra cette persistance inconsciente, cela n'importe pas ici. On ne peut guère nier la mémoire affective statique. Sans elle, comment saurions-nous qu'un sentiment actuel est la répétition du passé, qu'il a été déjà senti, éprouvé?
Reste la reproduction. Sur elle seule le débat peut porter. Encore faudrait-il distinguer, dans cette réintégrante complète du souvenir conscient, deux modes d'apparition : spontanée, volontaire. La première forme paraît la plus fréquente, la seconde semble irréalisable chez beaucoup de personnes.
Le problème, non pris d'un bloc, mais décomposé en ses variétés individuelles, est donc très complexe : c'est peut-être la conclusion la plus sûre qu'on puisse tirer des précédentes expériences.
Preuves indirectes. — Comme les précédentes, elles s'appuient sur l'expérience et elles peuvent se
résumer en cette formule générale : La vie individuelle et sociale de l'homme est pleine de faits qui, sans l'existence de la mémoire affective, sont inexplicables.
Supposons, comme nos adversaires le soutiennent, qu'il n'existe que la mémoire intellectuelle des événements passés, des lieux, du temps, des circonstances, sauf cet élément additionnel : que nous savons que ces événements ont été accompagnés d'un sentiment qui rentre actuellement dans la conscience, mais comme connu, non comme senti; en d'autres termes, supposons qu'il ne reste aucune trace des états affectifs comme tels. Cette hypothèse, si absolue qu'elle soit, n'est pas chimérique; car, si beaucoup admettent que ce qui est entré dans la conscience (perceptions, images, idées) reste acquis et gravé d'une manière indélébile, rien ne le prouve. Des faits bien connus montrent au contraire que ce qui a été perçu n'est pas, ipso facto, fixé, enregistré. Ainsi, dans les cas de chocs violents, il se produit ordinairement une amnésie rétrograde — l'ignorance complète d'une période, courte ou longue, immédiatement antérieure à l'accident — qui montre que la période de fixation a fait défaut. Supposons donc que les éléments affectifs s'évanouissent ainsi sans retour possible, ne laissant d'autre trace de leur passage que ce souvenir intellectuel, — qu'ils ont été. Dès lors on est en perpétuelle contradiction avec l'expérience journalière. Supprimez cette fixation si faible et si précadre qu'elle soit et, dans la vie affective, rien ue s'acquiert, toute répétition devient inutile, chaque fois tout est à recommencer.
Je n'ai pas besoin d'insister sur ce fait incontes-
Ridot. — Problèmes. »>
table que la mémoire intellectuelle ou motrice s'organise par une répétition plus ou moins fréquente et à la condition que chaque impression ou chaque acte laisse dans l'individu une disposition particulière. A priori, quels motifs a-t-on d'admettre que les sentiments fassent exception à cette loi biologique? En fait, ils lui obéissent. La preuve est fournie par deux processus importants : l'un statique, la consolidation; l'autre dynamique, Vévolutiondes sentiments.
1° On désigne couramment sous le nom d'images génériques (ou récepts) le résultat d'une fusion spontanée d'images produite par la répétition d'événements semblables ou très analogues. Elle consiste en un procédé d'assimilation presque passif; elle n'est pas intentionnelle et n'a pour matière que les grosses ressemblances ; elle a été comparée aux photographies composites ou portraits génériques par Galton.
Il en est de même pour les éléments affectifs. Les impressions de joie, de tristesse, de peur, de tendresse, d'irritation, plusieurs fois suscitées par une personne ou un objet tendent à s'additionner, à se cumuler ; la succession devient une intégration ; le sentiment est solidement associé avec son objet et renaît avec lui. Sous cette forme, « la mémbire affective peut être conçue comme un état obscur, profond, analogue à l'habitude ; elle est alors comme une disposition acquise de l'organisme, une imprégnation et, du point de vue subjectif, comme une modalité, une forme du sentir qui se mêle désormais à tous nos sentiments, à toutes nos idées, les colore, les anime, les suscite et les dirige,, mais qui n'est pas elle-même sentie ou n'apparaît à la conscience que par exception, sous la forme originelle de l'émotion privilégiée qui
Fa créée en nous. La mémoire affective ainsi entendue diffère naturellement de la mémoire représentative. Telle est vraisemblablement la cause pour laquelle certains psychologiques se refusent à en admettre l'existence '. » Paulhan, lui aussi, élimine tous les états qui sont devenus des habitudes, parce que dans la mémoire « au sens étroit » le caractère de reproduction est le plus important, tout en reconnaissant leur influence sur notre manière de sentir et d'agir. Sans doute cette mémoire organisée est une forme inférieure, mais elle a les caractères fondamentaux de toute mémoire : conservation, reproduction; il ne
tanque que son couronnement psychologique : la -econnaissance précise, la détermination dans le temps. Ainsi, le souvenir d'un lieu souvent fréquenté
ious enveloppe quelquefois d'une tristesse dont on ne peut indiquer la marque d'origine. N'y aurait-il que
les faits de ce genre, l'existence de la mémoire affective serait établie; nous savons qu'il s'en rencontre
'autres plus complets. Au reste, ce ne sont pas les
loins influents dans notre vie. On peut le montrer par
[uelques exemples.
D'abord, ils contribuent à la formation ou du moins la consolidation du caractère. Être optimiste ou
>essimiste, c'est posséder une bonne mémoire des états agréables ou des impressions pénibles. « A cet
îgard, remarque B. Perez, l'enfant donne de très
>onne heure son ton, sinon sa mesure. Ce que l'un sent et se remémore le mieux, c'est la catégorie des impressions douces, riantes, bienveillantes; un autre celle des impressions tendres; un autre
i. Dugas, Loc. cit., p. 648.
celle des impressions malveillantes, haineuses. On a depuis longtemps classé les caractères selon la prédominance de ces sortes de mémoire. Je retrouve à trente ans d'intervalle mes compagnons d'enfance ce qu'ils étaient à six ou sept ans : enjoués ou tristes, audacieux ou timides, pacifiques ou agressifs, rusés ou candides, généreux ou vindicatifs 1. » En un mot et sans entrer dans les détails, on peut dire que tout caractère net, bien tranché, a une forme de mémoire affective qui est à son service ou plutôt qui fait partie intégrante de lui-même.
Un critique très pénétrant, M. Faguet, a bien vu que dans la mémoire des sentiments se trouve la solution de plus d'un problème psychologique. « Il y a là, dit-il, entre mille choses, une explication de la tendance polygamique de l'homme et de la tendance monogamique de la femme. Pourquoi? Parce que la mémoire affective est plus forte chez la femme et la mémoire intellectuelle chez l'homme. Autrement dit, l'homme est fait dans une certaine mesure pour oublier ses émotions d'amour, la femme pour s'en souvenir. Donc la première émotion amoureuse de la femme doit retentir éternellement dans son être et l'attacher indéfiniment à celui d'où elle lui est venue. »
C'est une remarque juste, quoiqu'elle ne me paraisse pas acceptable sans restriction. On peut même aller plus loin et poser une question de responsabilité en ce qui concerne la constance en amour et la fidélité aux serments. Un romancier qui a mis récemment en action « la mémoire du cœur - »
1. B. "Perez, L'enfant de trois à sept ans, p. 48 suiv. (F. Àlcan).
2. M. Michel Corday, dans son roman qui porte ce titre. Paris, 1907.
m'écrivait, il y a quelques années, ce qui suit : « Assister dans une grande gare au départ d'un des grands rapides du soir. Prendre plusieurs couples que ce départ va séparer. Étudier selon les cas ce que va produire Y absence sur ces différents êtres, les uns fidèles à leurs sentiments, les autres plus vite oublieux, sans que ce soit de leur faute. Je crois que c'est sur ce terrain affectif que le lecteur sera le plus près d'admettre qu'il n'y a pas, dans les défaillances, responsabilité, libre arbitre ».
La mémoire affective est, pour les croyances religieuses, une grande force conservatrice, grâce à laquelle elles résistent longtemps à l'assaut des démonstrations logiques et scientifiques. « Ces croyances que nous tenons de notre première éducation ont été et restent associées, incorporées à des sentiments. De cette association vient leur résistance aux idées qui les menacent. Ce sont les sentiments et les souvenirs de ces sentiments qui les retiennent et luttent en nos âmes pour en prolonger l'empire. » (Pillon, art. cit., p. 134.) Il y a un cas particulier qui mériterait une étude. On sait que l'affaiblissement de Page produit souvent une régression de la mémoire qui ravive et renforce les souvenirs de l'enfance et de la jeunesse. Certain pour la mémoire intellectuelle, ce fait n'est- il pas aussi probable pour la mémoire affective, quoiqu'on ne l'ait pas remarqué? Les retours religieux de la dernière heure ne seraient-ils pas souvent un cas de régression de la mémoire des sentiments?
2° Les souvenirs affectifs font mieux que se condenser et s'organiser solidement; ils sont susceptibles d'évolution. On sait que les images intellec-
tuelles ne sont pas des empreintes figées en nous ; mais que, semblables à toutes les choses vivantes, elles se modifient, même quand nous les croyons immuables; elles subissent des additions et des pertes : on en a fourni maintes preuves. Combien ce travail interne d'érosion ou d'expansion ou d'éclosion d'éléments parasites doit être plus grand pour les images affectives qui, par nature, sont fluides et évanescentes !
La forme la plus importante de cette évolution et la plus riche en conséquences est la tendance du souvenir à grandir, augmenter, s'amplifier — à mesure qu'on s'éloigne de l'événement originel — par l'effet d'une reviviscence spontanée et d'une rumination intérieure. Il fait « boule de neige ». J'en ai donné plusieurs exemples, entre autres celui de Chateaubriand {art. cit.), et j'ai observé le fait sur moi-même : « Dans certains cas, écrit Paulhan, j'ai constaté chez moi l'exaltation progressive d'un sentiment se rapportant à un événement passé, à mesure que cet événement s'éloignait. Il est des choses qui m'ont laissé presque indifférent sur le moment, contrarié ou charmé à peine et dont le souvenir s'est accompagné d'une impression beaucoup plus forte. C'est une remarque souvent faite que la faiblesse ou la nullité de l'émotion au moment du péril et son accroissement considérable quand le péril est passé. » Par contre, un accident très grave, un événement tragique devient assez vite un souvenir dénudé de tout caractère affectif, si le drame a été court et sans conséquences nuisibles. Cette remarque ne s'applique pas aux malheurs irréparables. »
Une communication de Mme A..., contenant plusieurs observations personnelles, mérite une mention
particulière : révolution des sentiments se produit en elle sous deux formes, inverses Tune de l'autre. « \roici, m'écrit-elle, comment évoluent en moi les souvenirs des émotions agréables et ceux des émotions pénibles; leur marche est tout à fait différente. Tandis que le souvenir des émotions agréables faiblit graduellement, mais ne s efface presque jamais complètement, le souvenir des émotions pénibles croît en intensité pendant quelque temps, arrive à un maximum pendant lequel l'émotion renouvelée dans la mémoire est beaucoup plus intense que celle ressentie primitivement;*' puis l effacement se fait et est complet au bout de quelque temps *. »
Le lecteur remarquera de lui-même et sans commentaires que cette évolution des images affectives et même leur régression sont, plus encore que leur consolidation, une preuve satisfaisante de la persistance du souvenir. Sans doute, ces métamorphoses
1. J'indique sommairement quelques-unes des observations communiquées.
I. « Le départ de mon amie Mme Z... me causa un immense chagrin. Il augmenta de jour en jour et devint si grand que j'en fus malade pendant plusieurs semaines. Pendant une année, je ne pus me résoudre à passer dans la rue où elle demeurait; une l'ois ayant aperçu de loin sa maison, je fus prise subitement d'une crise de larmes, mes genoux fléchissaient, etc. Mon chagrin diminua peu à peu et disparut après deux ou trois ans. »
II. « A Allevard-les-Bains, j'ai été réveillée une nuit par un tremblement de terre; j'en fus très effrayée. La crainte augmenta pendant les jours suivants et, pendant plusieurs semaines, ma peur se ravivait au moindre bruit. Cela dura plusieurs mois, s'effaça graduellement et disparut en tant qu'émotion. Le souvenir seul du fait reste très vif jusqu'à présent, mais je n'éprouve plus la moindre peur en pensant aux tremblements de terre. »
Je crois, avec d'autres psychologues, que dans les cas de ce genre, il y a un mélange de souvenir affectif et d'émotion actuelle, et qu'il est impossible de faire le départ entre les deux : la mémoire du sentiment n'est pas à l'état pur.
sont sollicitées par les événements de la vie intellectuelle (perceptions, réflexions, idées), mais nous savons que le souvenir affectif est évoqué par contiguïté ou, pour parler plus rigoureusement, comme partie d'un tout dont il est un des facteurs1.
Les faits qui précèdent n'ont été produits qu'à titre d'éclaircissement et choisis un peu au hasard; car, grand est le nombre de ceux qui pourraient fournir des preuves indirectes. Mais ici commence un autre sujet que je m'abstiens de traiter : la portée et les conséquences de la mémoire des sentiments dans la vie individuelle et collective de l'humanité. C'est une étude digne de tenter un psychologue ; elle a été déjà effleurée par quelques auteurs, Paulhan, Dugas.
Récemment, J. M. Baldwin a montré l'importance de la mémoire affective dans la création et la jouissance esthétiques2. Pillon la considère comme un des éléments essentiels de l'évolution des sentiments. « II se produit ce que Ampère appelait le phénomène de la concrétion, de telle sorte que les sentiments
1 . L'évocation peut avoir lieu par ressemblance (cas cité dans le paragraphe I de cet article). Voici un autre exemple plus complexe : « Un de mes amis, m'écrit le professeur Carliste, relevant d'une maladie de trois mois, en voyant pour la première fois la verdure fraîche des arbres bourgeonnant, éprouva des émotions qu'il n'avait ressenties auparavant qu'à, la vue de personnes aimées dont l'image lui apparut ». Sans craindre de paraître trop subtil, je ferai remarquer que le fait cité n'est pas identique au cas très connu où une disposition affective prédominante régit l'association : ainsi la joie ravivant les souvenirs joyeux à l'exclusion de tous les autres, il y a ici un état affectif actuel causé par la nature qui ravive un état affectif passe causé par des êtres humains; par conséquent un fait de mémoire affective.
2. « La mémoire affective et l'art ». Revue philosophique de mai 1909. Il nous promet dans sa « Logique expérimentale » une étude plus complète sur ce sujet.
LA MEMOIRE AFFECTIVE 8i
actuels sont renforcés par des souvenirs de même nature. La mémoire affective détermine en une certaine mesure l'habitude et l'hérédité affectives. Ainsi s'explique la production de certains faits psychiques nécessaires à la conservation de l'espèce humaine : tels que l'amour des parents plus grand pour leurs enfants que l'amour des enfants pour leurs parents; l'amour de la mère plus vif que l'amour du père. Ainsi s'explique aussi pourquoi certains esprits n'abandonnent pas la croyance aux dogmes religieux, bien qu'ils connaissent la valeur des arguments qui les critiquent1. »
Remarquons, en effet, que l'existence de la mémoire affective étant solidement établie, en éliminant ceux qui ne l'ont pas et sont par conséquent hors de cause, on peut appliquer à cette faculté la méthode d'étude employée avec succès pour les diverses modalités de la mémoire sensorielle et intellectuelle.
D'abord elle a ses variétés qui semblent indiquées par les variétés de caractère. La mémoire des optimistes n'est pas celle des pessimistes; chez l'un le souvenir est tenace pour l'amour, chez l'autre pour la haine, etc.
Autre problème : quel est son rôle dans la genèse et la durée des passions, dans la stabilité de nos croyances, dans la vie morale, religieuse, esthétique?
Enfin, on sait combien l'étude des mémoires spéciales a servi à comprendre la perte des images visuelles ou auditives ou motrices, les variétés d'aphasie, la cécité et la surdité verbales. N'est-il