Année philosophique, t. XVII
pas probable que la mémoire affective peut devenir la cause primitive ou secondaire d'états pathologiques dont nous avons trouvé un exemple dans la nostalgie?
Il est certain que ce sujet *, en outre de son étendue et de ses limites incertaines, est plein de difficultés; mais il semble que, malgré tout, on ne se risquerait pas à l'étudier sans profit.
1. J'extrais d'une lettre de M. Dugas quelques remarques suggestives sur ce sujet : « Il me semble que les catholiques ont connu la mémoire affective et l'ont même soumise à une culture méthodique. Ils ont pratiqué, selon moi, une double mnémo thérapie : l'art d'oublier et celui de se souvenir ; la première non moins précieuse que l'autre.
« L'art d'oublier les émotions jugées dangereuses ou funestes, c'est l'art de combattre ce qu'ils appellent la « tentation ». Ils ont très bien vu qu'on ne fait pas sa part à la mémoire affective, qu'on ne transige pas avec les sentiments, qu'il faut arriver pour eux à l'oubli total; autrement on est victime de la loi de réintégration. Gela me paraît très juste et très bien observé. La littérature mystique serait à consulter sur ce point; on la trouverait, je crois, abondante et explicite.
« Quant à l'art d'entretenir les bons sentiments, de les faire revivre, et de les fixer, c'est la direction spirituelle tout entière considérée dans sa partie positive. Pillon a cité à cette occasion les Exercices spirituels d'Ignace de Loyola; c'est très juste, mais ce n'est qu'un échantillon du genre — l'échantillon le plus matérialiste d'ailleurs et le plus grossier. Les écrivains qui ont étudié à plusieurs reprises le mysticisme dans la Revue philosophique pourraient nous renseigner là-dessus. Pour moi qui ne suis pas versé dans la littérature mystique, j'ai rencontré quelqu'un qui est bien remarquable sous ce rapport : un philosophe de race et d'éducation catholique, Auguste Comte. Il y aurait une étude curieuse à faire sur lui, comme organisateur de la religion du sentiment, du culte des morts, de la commémoration, etc. C'est bien connu quoique peu exploité. Je suis de plus en plus persuadé que la psychologie-sc/e/ice a beaucoup à attendre de la psychologie-arf : ainsi, il n'y a pas en un sens de plus grands psychologues que les catholiques, ces pétrisseurs d'âmes. C'est leur force et la condition de leur succès. Et je ne parle que de la mémoire affective. Vimagination affective, ses créations savantes seraient encore bien mieux représentées par les mystiques. »