CHAPITRE III
Tandis que, depuis Adam Smith, la sympathie a été étudiée sous ses multiples aspects, à l'état normal et pathologique, dans l'individu et dans les foules, par les psychologues, les médecins, les sociologistes, je ne vois pas que l'antipathie ait suscité le moindre zèle1. Cette extrême différence s'explique assez facilement. Le sujet de la sympathie (au sens étymologique et complet du mot, non au sens populaire qui l'identifie avec la bienveillance) est pour ainsi dire sans limites, car l'homme peut sympathiser avec tous les êtres et toutes les choses ; il peut ressentir ou refléter en lui-même [la joie, la tristesse, la peur, la colère, bref, tous les états affectifs des autres. A ce polymorphisme, l'antipathie oppose une uniformité fondamentale et un champ d'action restreint. Son étude est courte et assez monotone, si on s'en tient à elle seule — comme nous le ferons
1. La bibliographie de ce sujet est à peu près nulle. A part quelques lignes dans les dictionnaires spéciaux, je ne connais qu'une note de cinq pages : Antipathy and Sympathy de Sophie Bryant, publiée dans le Mind : juillet 1895.
rigoureusement — et sans la confondre avec des émotions ou passions qui poussent sur son terrain, mais ne sont pas elle : la haine, la jalousie, la colère, l'envie, etc.
Aussi entre les définitions qu'on en donne il n'y a guère que des différences de rédaction : « C'est un mouvement aveugle et instinctif qui, sans cause appréciable, nous éloigne d'une personne qui souvent nous apparaît pour la première.Jbis ». « C'est une aversion mentale profonde et irraisonnée1. » Il n'est pas certain que ces formules et d'autres analogues embrassent tous les cas. Mais, de sa forme presque physiologique, à travers des transformations, jusqu'à sa forme collective et sociale, l'antipathie conserve toujours le même caractère : elle est un ensemble de mouvements répulsifs, instantanés, sans jugement explicite qui raccompagne.
L'étude particulière des principales formes de l'antipathie est évidemment le meilleur procédé pour en connaître la nature; mais, par anticipation et au risque d'être un peu schématique, on peut essayer d'en déterminer les principaux caractères.
L'antipathie est une disposition affective. Ce terme me paraît le plus convenable, pour commencer; parce que, étant vague, il enferme tous les cas. C'est une attitude répulsive de l'individu qui n'a pas de matière propre et peut s'appliquer à tout. Par là, elle est analogue à d'autres manifestations psychiques, par exemple à l'attention qui est une attitude conver-
1. Cette définition est celle du Dictionary de Baldwin. On trouve dans le Journal des Goncourt cette réflexion d'une psychologie très exacte, sous sa forme littéraire : « Les antipathies sont un premier mouvement et une seconde vue ».
gente de l'esprit, dont le transfert est possible à un nombre infini d'objets.
Mais disposition et attitude sont des termes trop généraux et quoiqu'on ne puisse assigner à l'antipathie des caractères aussi nets que pour telle émotion ou telle passion, on peut préciser davantage. Si donc on pose cette question : à quelle manifestation de la vie psychique est-elle assimilable ? Sous quelle rubrique la classer? une réponse simple n'est pas facile.
Il est clair que les définitions précédentes, en l'assimilant à l'instinct, indiquent la voie à suivre; mais quoique, à tous ses degrés, l'antipathie conserve sa marque de répulsion spontanée et irréfléchie; à mesure que l'on s'élève des formes inférieures et simples aux formes supérieures et complexes, il y a, comme nous le verrons, d'autres facteurs qui dépassent le pur instinct. Toutefois, en raison de la permanence de ce caractère, il convient de déterminer les principaux éléments de cette attitude répulsive qui est le fond nécessaire de toute antipathie.
L'attitude antipathique se présente d'abord sous une forme indifférenciée que le procédé un peu factice de l'analyse résout en trois éléments principaux : un acte de connaissance, un état affectif,, des mouvements ou tendances motrices.
L'acte de connaissance est intuitif, c'est-à-dire immédiat et spontané comme une sensation ou un jugement très simple .-quelquefois juste, quelquefois faux, étranger à tout calcul, à toute logique discursive, du moins consciente; ce qui confère à cet acte, indépendamment des éléments moteurs, une des marques essentielles de l'instinct.
L'état affectif est toujours pénible, à rencontre des phénomènes sympathiques qui peuvent parcourir toute la gamme des sentiments. Pour des raisons qui seront indiquées au cours de cet article, l'antipathie est quelquefois à la limite de la peur; mais sans se confondre avec elle.
Les éléments moteurs sont de nature plutôt inhibitoire : les tendances sont arrêtées, repoussées; il y a retrait sur soi-même, attitude défensive. Si l'offensive prévaut, c'est ou une émotion comme la colère, ou une passion comme la haine. La disposition antipathique s'est renforcée par l'adjonction d'autres facteurs et par suite s'est transformée.
Tout cela forme un bloc cohérent dont l'unité et la raison d'être sont dans la sauvegarde de l'individu. En effet, V antipathie est une forme atténuée de l'instinct de conservation, agissant par anticipation.
Si, au lieu de ses éléments constitutifs, on considère son mécanisme, ou, suivant la formule favorite des Américains, si l'on passe de la psychologie structurale à la psychologie fonctionnelle, on se heurte à la difficulté d'une analyse applicable à tous les cas.
Le moment initial est une perception (visuelle, auditive) ou une représentation antipathique (morale, religieuse, esthétique, politique). Cette cause, sensorielle ou intellectuelle, comment agit- elle ?
Pour la sympathie, le problème est plus simple. De quelque manière qu'elle se produise, elle est, en fin de compte, une imitation, c'est-à-dire, suivant la définition de Baldwin, « une réaction sensori-motrice ayant ce caractère particulier que c'est une activité circulaire : la réaction musculaire reproduit le stimulus initial. L'imitation fait du cerveau un organe
à répétition ». Or, on a soutenu que l'antipathie commence de même par une imitation affective. « A est en face de B. B produit en A un état qui porte le désordre dans son système. Il y a réaction de A contre cette partie hostile qui, transférée à sa cause B, tend à expulser l'état de B comme antithétique et engendrant une répulsion violente1. »
Cette thèse — que la présence d'une personne nous dispose à limiter (à l'état naissant) comme dans la phase initiale de la sympathie — est très soutenable. On pourrait même alléguer en sa faveur que de même que le contraste suppose un fond de ressemblance, l'antipathie suppose une certaine affinité, mais superficielle, avec des divergences profondes. Toutefois, c'est une induction plutôt qu'une constatation. Si en effet, on s'en tient au fait brut, écartant toute hypothèse sur un moment sympathique, que se passe-t-il? Un visage, une attitude qui expriment la dissimulation, la dureté, la lubricité, la mysticité, l'orgueil, l'humilité (l'antipathie est amorale, la vertu comme le vice la suscite); la voix, le ton de la parole; une opinion émise sur la morale, la religion, l'art, etc. : tout cela cause instantanément une disposition pénible quant à sa marque affective, répulsive quant à sa marque motrice. Le sujet inducteur, loin de pouvoir faire pénétrer ses tendances et ses sentiments dans le sujet récepteur, éveille une résistance, une réaction due à la différence de nature affective : de là un antagonisme irréductible 2.