Sophie Bryant : article cité
2. Il est à peine nécessaire de faire remarquer que la perception €t la représentation ne sont pas des états neutres, indifférents; ils ont nécessairement un ton affectif qui est le facteur capital dans la genèse de l'antipathie.
L'antipathie est une négation] mais, si instantanée qu'elle soit, cette négation, dans ses formes supérieures, repose sur l'expérience, reviviscence de senti ments déjà éprouvés et conservés en nous. La cause extérieure les ramène dans la conscience par suggestion, en termes plus précis, par ressemblance.
Cependant, il ne me parait pas certain que l'antipathie naisse toujours sous cette unique forme. Dans quelques cas d'ordre inférieur ou supérieur, il semble qu'elle naît d'emblée, sous la forme d'un instinct, c'est-à-dire d'adaptation inconsciente à un but. Nous produirons plus tard des faits et des exemples. La thèse de l'imitation sympathique posée comme universelle me paraît trop absolue. L'antipathie est quelquefois une répulsion immédiate d'emblée, antérieure à toute expérience, ne dépendant que de l'organisation de l'individu.
Je n'insiste pas sur ces généralités. L'étude de l'antipathie, à ses divers degrés de développement, sera un meilleur éclaircissement. Si, en effet, on la considère dans son intégralité, on découvre, malgré l'opinion courante, que cette disposition répulsive est capable d'une évolution complète que nous diviserons en quatre principaux stades, du simple au complexe : organique, instinctive, consciente, sous la forme individuelle, sous la forme sociale.
L'antipathie organique a été généralement méconnue. Je désigne sous ce nom une répulsion de nature purement vitale, physiologique.
« Les psychologues, dit Baldwin, s'accordent pour la plupart à reconnaître une distinction nécessaire entre la sympathie organique et la sympathie réfléchie. La prompte apparition de violentes manifestations organiques chez l'enfant, l'expérience irrationnelle et confuse de son émotion, la disparition des phénomènes de sympathie aussitôt que l'expression physique a disparu en partie; l'insuffisance du développement mental à cette période de la vie : toutes ces indications tendent à justifier l'opinion que nous avons affaire à une modification organique héréditaire que les animaux possèdent aussi à un haut degré. » {Développement mental, § 143.)
Ces remarques s'appliquent tout aussi bien à l'antipathie, bien qu'on ne Fait pas fait jusqu'ici. Quoique cela puisse surprendre, nous avons l'intention d'insister sur ce premier stade du développement total, parce qu'il permet de mieux comprendre les autres. La nature essentielle, foncière de l'antipathie apparaîtra clairement, si nous la considérons d'abord sous sa forme la plus simple, la plus élémentaire : on voit qu'elle a ses racines dans la nature sensible et motrice de la vie animale, et que ces manifestations primitives persistent sous tous les perfectionnements qu'y ajoutent la conscience et le développement de la conscience individuelle ou sociale.
On sait que la matière vivante sous sa forme indifférenciée, la masse protoplasmique, manifeste des attractions et des répulsions. Je crois inutile de rappeler les observations et expériences très nombreuses et très variées qui semblent indiquer une sensibilité organique avec tendance à réagir par des mouvements. L'important, c'est de noter que dans
les êtres vivants tout à fait inférieurs, le stimulus externe agit sur une masse homogène, directement, sans intermédiaire, puisqu'il n'existe ni muscles ni nerfs. — A un degré supérieur, quand une différenciation s'est produite et qu'un système nerveux s'est constitué, d'abord très simple, ensuite de plus en plus complexe, le mouvement défensif — de rétraction, d'éloignement — se complète par des mouvements offensifs — de répulsion. Mais dans les deux cas, le phénomène reste identique au fond : l'excitation extérieure agit toujours sur la masse protoplasmique soit directement, soit indirectement par le moyen du système nerveux.
Ces faits ont été interprétés de deux manières différentes : Tune psychologique, l'autre chimique.
Pour les uns, il y a un rudiment de conscience, les premiers éléments de toute vie psychique; la sensibilité confuse du plaisir et de la douleur, le mouvement élémentaire d'attraction et de répulsion. Puisque les mouvements sont adaptés, variables suivant les circonstances, il faut, disent-ils, qu'il y ait un choix; la motilité est la révélation d'une « psyché » obscure douée de tendances attractives et répulsives.
Pour les autres, tout est réductible à des explications physico-chimiques. Sans doute, il y a attraction et répulsion, mais au sens scientifique. Ces mots sont des métaphores dérivées du langage de la conscience, qui doivent être purgées de toute conception anthropomorphique.
Sur ce point, comme sur toutes les questions d'origine, on ne peut opter que d'après des vraisemblances ou un goût personnel. Au reste, ceci n'a pour notre sujet qu'un intérêt secondaire.
Si l'on préfère l'hypothèse du panpsychisme, on est forcé d'admettre que l'antipathie sous sa forme complète (à la fois vitale et psychique) existe dès l'origine de la vie à l'état embryonnaire.
Si Ton choisit l'hypothèse physico-chimique, on dira que la vie élémentaire contient déjà les éléments de l'antipathie, tout au moins son substratum et ses conditions organiques.
Indépendamment de ces hypothèses, un point de fait reste établi : c'est que l'antipathie est une disposition primordiale de l'être vivant, une propriété biologique au sens complet, c'est-à-dire un attribut commun à la vie de l'organisme et à celle de la conscience1.
Il nous faut maintenant produire des exemples de cette antipathie organique. La vie de nutrition les fournit, nombreux, nets, très connus. Ce sont les tendances à forme négative qui consistent en une aversion, une défense de l'organisme et se résume dans l'état désigné sous le nom de dégoût.
Physiologiquement, c'est une excitation du pneumogastrique qui produit le vomissement, la nausée ou un simple malaise. Cette disposition répulsive est liée directement et immédiatement au goût et à l'odorat — deux sens préposés à la surveillance de ce qui entre dans l'organisme : indirectement et par association d'idées aux sensations tactiles (corps gluants, visqueux) et aux sensations visuelles (corps en putréfaction, saleté sordide comme celle des Esquimaux). Par extension, le dégoût est causé par
1. Nous rappelons pour mémoire les habitudes à tendance négative de certains végétaux et les tropismes qui se manifestent par un éloignement.
certains objets qui n'ont plus rien de commun avec les fonctions nutritives : le laid, l'immoral, etc.; nous n'avons pas à nous en occuper pour le moment : ces cas marquent un stade beaucoup plus élevé dans l'évolution de l'antipathie.
Sous cette forme organique, elle se traduit par des attitudes qui sont toutes négatives, répulsives : mouvements de recul, les yeux clos, le nez bouché, les mâchoires obstinément serrées, comme on le voit si bien chez les animaux et les petits enfauts. A l'intérieur du corps, l'organe ne peut pas reculer; mais il agit par expulsion, par vomissement : ce qui est un équivalent *-.
Le dégoût est lié à la conservation de l'individu. C'est une réaction presque réflexe de l'organisme, qui se protège. Dans sa teneur générale, la thèse de la finalité du dégoût est incontestable. Ce n'est pas une disposition capricieuse et sans portée; il a sa racine dans les profondeurs inconscientes de notre organisation. Il y a sans doute beaucoup d'exceptions et de faits difficiles à expliquer; mais les objections s'affaiblissent si l'on tientcompte de la complexité de la question et si on se rappelle que, dans la psychologie, les lois ne sont que des répétitions fréquentes.
En résumé, le dégoût est une antipathie organique. Par l'odorat, le goût, le toucher, la vision — simples portes d'entrée — les phénomènes extérieurs pénètrent et agissent dans le tréfonds de l'organisme, produisent un effet totalement contraire à celui de la faim et de la soif. Sous sa forme animale, on
1. On trouvera une bonne monographie du dégoût dans Ch. Richet, L'Homme et V Intelligence. Voir aussi notre Psychologie des Sentiments, 2e partie, ch. i.
trouve les caractères essentiels de répulsion, de négation, de protection qui, au cours de son évolution ascendante, restent invariables et inébranlables dans l'antipathie, malgré le développement de la conscience et de la vie sociale qui l'intellectualisent et la raffinent.
Dès qu'on dépasse les formes d'antipathie liées à la vie de nutrition, il est difficile de trouver des cas organiques purs; on se rapproche peu à peu des antipathies instinctives. Rien d'étonnant, puisque, dans tout développement, il y a nécessairement des formes de passage et que par suite, la séparation entre les principaux moments est un peu factice et superficielle. C'est donc, sous cette réserve, que les faits qui suivent sont mentionnés, comme un passage de l'organique à l'instinctif :
L'antipathie des gens actifs, remuants, à mouvements rapides, pour les gens inertes, apathiques, qui remuent à peine — d'un être chétif et souffreteux pour un individu solide et bien bâti — ; souvent aussi les hommes sains et vigoureux ont une répulsion spontanée pour les malades et leurs langueurs — l'aversion invincible pour les monstres et les cas tératologiques qui pour d'autres sont au contraire un spectacle attrayant et qui réjouit leur curiosité. Ces perceptions qui, entre deux organismes de nature analogue, bien accordés entre eux, produirait un état identique, c'est-à-dire une sympathie, suscite, par suite d'un désaccord de tempérament, de constitution, un état de répulsion qui, par le mécanisme décrit précédemment, fait avorter l'envahissement sympathique.
Plus importante est l'antipathie sexuelle, au sens
physique. Elle n'est pas rare. Elle se résume tout entière dans ce mot d'une femme qui, en face d'un inconnu, ni difforme, ni laid, ni d'aspect malveillant, dit simplement : « Il m'est antipathique, son corps me déplaît ».
La nature de cette aversion qui ne dépasse guère la physiologie, ne surprend pas si Ton considère la nature de l'amour physique. Il est admis que la reproduction est une forme prolongée de la nutrition; que le besoin sexuel est l'analogue du besoin nutritif, d'où quelques auteurs concluent que la physiologie qui correspond aux éléments incon scients de l'amour sexuel est la répétition des conditions générales de la faim et de la soif. Ces deux états, quoiqu'ils soient principalement localisés, l'un dans la région épigastrique, l'autre dans la cavité buccale, sont l'expression d'un état du corps tout entier, la résultante d'une multitude de sensations partielles, vagues, obscures, mal définies qui surgissent des diverses parties de l'organisme : de même le besoin sexuel a sa source dans tout notre organisme, il est lui aussi totius substantiae et l'on peut dire sans métaphore « que nous aimons physiquement avec tout notre corps ».
Sur la cause de ces antipathies soudaines, on ne peut que faire des hypothèses ou proposer des explications fragiles. Ceux qui essaient de se rendre compte de leur dégoût (car c'est une forme du dégoût physique) ne l'expliquent que par des raisonnements de justification, une forme de la logique des sentiments qui se prête à tout avec complaisance. On a supposé une attraction chimique qui dans l'être complet serait la répétition en grand de ce que
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les deux éléments, mâle et femelle, font en petit dans leur conjugaison. D'autres partisans du magnétisme animal préfèrent l'hypothèse d'un fluide vital, d'effluves agissant à distance : d'après les allégations de certains médiums, leur pouvoir est suspendu ou entravé par la seule présence d'une personne antipathique.
Quoi qu'il en soit, dans son ensemble, le fait d'antipathie sexuelle est un réflexe composé, intercalé entre deux termes extrêmes qui sont conscients : la perception, la répulsion. La partie essentielle du phénomène, la transformation du stimulus en mouvement, est hors de nos prises; elle est inconsciente, ce qui équivaut pour moi à physiologique. Cette transformation, qui est le plus souvent de valeur positive (attraction), est, dans le cas actuel et par exception, de valeur négative (répulsion)1. Or, si Ton écarte toute hypothèse supra-normale, quelle cause admettre sinon la constitution propre, l'individualité de l'organisme modifié par son rapport brusque avec un organisme de l'autre sexe?
Je désigne sous le nom iï instinctives les antipathies
[ui sont étrangères à toute réflexion, antécédente ou
'onséquente, et qui ont la spontanéité et la stabilité
de l'instinct. Ce n'est pas le lieu de disserter sur les
1. On peut remarquer que ces hypothèses sont toutes dans le sens de l'attraction, de la sympathie; mais il serait facile de renverser les termes pour qu'elles s'appliquent à la répulsion, à l'antipathie.
instincts, leur nature, leur origine, leurs variations et autres problèmes relatifs à cette forme d'activité, ni s'ils sont accompagnés d'une conscience à degrés variables ou s'il en est totalement dépourvu. On paraît admettre généralement — ce qui nous suffit — qu'il y a dans tous les instincts deux éléments : une sensation externe ou interne, une perception, une image, — c'est la stimulus initial; puis une réaction motrice de complexité variable qui est l'essentiel, le proprium quid de l'instinct. En assimilant donc un groupe d'antipathies à l'instinct, nous lui appliquons la définition suivante : « Une réaction héréditaire de typesensori-moteur, relativement complexe, ayant un caractère marqué d'adaptation, commun à un groupe d'individus1 ». Ajoutons seulement que, dans les antipathies, la réaction motrice est toujours négative : répulsion, éloignement, suspension ou arrêt de tout mouvement d'attraction.
Les exemples purs de tout alliage sont fournis par les animaux. Certes, quand on entre dans la psychologie animale, il faut toujours se méfier des interprétations au sens humain; mais dans notre cas, la tâche est assez facile. Un auteur qui dans ces études à montré le plus de réserve, Lloyd Morgan, n'accorde aux animaux que la colère, la peur, l'antipathie, l'affection et quelques formes de la sympathie. Il ajoute que si, sur la foi d'anecdotes familières, on leur attribue aussi la jalousie, l'envie, l'émulation, le ressentiment, la cruauté et autres émotions plus complexes, nous ne devons pas oublier que chacun de ces états, tels que nous les connaissons, est essen-
1. Dictionary of Philosophy and Psychology de Baldwin : art. Instinct.
tiellement humain1. Au reste l'antipathie, à tous les degrés de développement, est une manifestation si simple, si invariable dans son fonds et dans son mode d'expression, qu'elle ne prête guère au risque de tomber dans l'anthropomorphisme
Il n'est pas nécessaire d'être très versé dans la psychologie zoologiqne pour savoir que l'antipathie instinctive des animaux naît soudainement dans divers cas :
1° Entre individus de la même espèce : deux chiens ou deux chevaux qui se rencontrent pour la première fois. Ordinairement, la tendance contraire, l'attraction, se manifeste.
2° Entre individus d'espèces différentes (le chat et le rat) ou qui sont des variétés d'une même espèce (fourmis, abeilles).
3° Entre individus de même espèce, mais de sexe contraire. L'antipathie sexuelle paraît aussi forte et aussi fréquente chez les animaux que chez les hommes, sinon plus. Je ne parle pas seulement des combats amoureux si connus par les descriptions de Darwin et de Groos : la femelle ne paraît céder qu'à la longue; mais ce fait a été interprété de plusieurs manières. Ce qui est plus clair, c'est l'aversion, invincible, de tel mâle pour telle femelle (et inversement) qui a été constatée tant de fois chez les animaux supérieurs, notamment par les éleveurs.
A ces cas typiques d'antipathie qui ne donnent prise à aucune équivoque, on pourrait, selon moi, en ajouter beaucoup d'autres qu'on décore du nom de jalousie. Je crois que la jalousie vraie, contraire-