‹ Problèmes de psychologie affectiveChapitre 15 sur 30 · L'âme de V enfant, p. 258 et suiv. (F. Alcan · texte numérisé non relu

L'âme de V enfant, p. 258 et suiv. (F. Alcan

Nous arrivons aux formes de l'antipathie propres à l'homme adulte et capable de réflexion. Il semble que pour l'opinion commune et même pour les rares psychologues qui ont effleuré ce sujet, ces formes supérieures résument toute l'antipathie, quoiqu'elles ne soient que le type classique de son développement complet.

A ce degré l'antipathie se produit de deux manières qu'il convient d'analyser séparément.

La première est brusque, en coup de foudre et procède de l'instinct.

La seconde est lente, se forme par cristallisation et est produite au moins partiellement par la réflexion.

I. — L'antipathie brusque débute par une intuition. Cet état (considéré comme simple fait psychique et indépendamment des inductions métaphysiques qu'on en a tirées) consiste À sentir plutôt qu'à connaître. Analogue à une sensation plutôt qu'à une perception, l'intuition ressemble à une divination soudaine et confuse qui déroute le rationalisme. Si l'on admet dans l'antipathie, l'hypothèse d'un premier moment sympathique, l'intuition sera tenue d'abord pour une imitation sous la forme affective. Quoi qu'il en soit, elle suppose chez l'homme un deuxième moment qui est une affirmation implicite, un jugement presque réflexe. C'est une forme de connaissance immédiate, rapide, abrégée, raccourcie, renfermée comme l'attention en d'étroites limites. Notons en passant que ce « coup d'œil », « ce flair »,

ce « tact » (ces expressions courantes sont à remarquer) quoique non départis à tous, paraissent naturels à la moyenne des hommes; tandis que ce mode de connaissance déconcerte ceux qui ont l'habitude de la pensée logique, analytique; celle qui compose, enchaîne des jugements, pose une fin et des moyens, choisit, rejette, change d'adaption suivant les circonstances, qui essaie une construction mentale souvent longue et compliquée pour découvrir ou expliquer : en un mot qui est plastique. Ils déclarent que l'intuition est inexplicable parce qu'elle est irréductible à leurs procédés discursifs. Leur désarroi paraît résulter de la supposition inconsciente que la faculté de connaître n'a qu'un seul type : ce que l'expérience démentit. Si la connaissance est une adaptation de sujet pensant aux choses, il y a plusieurs manières possibles de l'adapter : l'important est de réussir. En concluant, nous reviendrons sur ce point important : au fond de la connaissance intuitive, il y a de l'affectif et de l'instinctif, ce qui n'est pas indifférent pour comprendre limité de composition, la nature simple et homogène de l'antipathie en qui le sentir, le connaître et l'agir sont presque indifférenciés.

Les antipathies brusques ne se distinguent des répulsions purement instinctives de l'animal que par une conscience claire et la possibilité de réfléchir sur leurs causes. Ainsi, quoi de plus instinctif que le cas suivant, fréquent dans la vie humaine? « Je me souviens, me disait M. L., qu'un jour, dans la station d'une petite ville perdue au fond de la Norvège, je me trouvai face à face avec un clergyman qui m'inspira subitement une antipathie invincible, hor-

rible. Je ne l'avais jamais vu auparavant. » Toutefois ces cas et beaucoup d'autres ne sont peut-être pas l'œuvre d'un instinct inexplicable. Que de sympathies et d'antipathies dites instinctives trouveraient leur explication dans une ressemblance qui détermine la reviviscence de quelque sentiment éprouvé antérieurement, mais sans suggérer d'images! Ces antipathies auraient ainsi leur source dans la mémoire affective, dans un souvenir inconscient, dénué de toute représentation.

Cette antipathie se voit au mieux dans « l'incompatibilité d'humeur » des gens vivant en commun; tout blesse, même les vertus. Un personnage de roman décrit bien cet état d'hostilité contenue mais permanente, entre deux frères, l'un riche, l'autre pauvre qui est son employé : « Un sentiment involontaire se développait en mon frère [le riche] : tout ce qui venait de moi, un geste, un regard malgré leur insignifiance, mon accent méridional, mon assiduité, ma bonne conduite, ma correction. »

Mais d'autres antipathies naissent logiquement d'un heurt entre des tendances antagonistes : celle des gens simples et des prétentieux, des gens graves contre la frivolité, etc. L'intuition vraie ou supposée telle d'un masque hypocrite produit chez tous l'antipathie : peut-être parce que, en face d'une énigme, d'un inconnu qui est une chance d'erreur, l'instinct de la conservation se tient spontanément en garde1.

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