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II. — Très différente est la genèse de l'antipathie

1. M. J. Bourdeau a signalé dans les Essays de Ch. Lamb une étude très exacte, sous sa forme humoristique, de ce qu'il appelle les « sympathies imparfaites ».

à formation lente qui s'éloigne de l'instinct pour se rapprocher de la réflexion. Elle n'est d'abord qu'une répugnance faible, à peine esquissée ; puis peu à peu elle se fortifie et se complète par additions successives, par une série d'observations ou de jugements réfléchis. Ce mode de développement se comprendra mieux par des exemples.

Dans son Journal (tome III), un écrivain assez fécond en antipathies, E. de Goncourt, rencontrant pour la première fois le directeur de la Vie Parisienne, après une description détaillée et peu sympathique de sa toilette, ajoute : « Au bout de quatre ou cinq phrases, je le trouve agaçant à l'image de sa « Revue ». Il me déplaisait déjà; il m'est devenu odieux par une réflexion sur Rubens. L'antipathie esthétique achève la cristallisation.

Un correspondant m'écrit : « A. L., quoiqu'il fût un politicien assez connu, n'était guère pour moi qu'un nom, jusqu'au jour où je l'ai vu de mes propres yeux. Son faciès m'inspira tout d'abord une forte aversion. Depuis, à chaque rencontre, l'antipathie grandissait et prenait un nouvel aspect : c'était ses opinions politiques, son cléricalisme avéré, sa richesse qui semblait insulter ma médiocrité, etc. Peu à peu, il m'est devenu absolument odieux et pourtant je ne lui ai jamais parlé. »

Cette marche progressive vers l'antipathie totale s'affirme encore plus nettement dans les cas où la sympathie (au sens d'affection bienveillante) se transforme en antipathie. Qu'on relise dans l'œuvre de Nietzsche le fragment intitulé « Le cas Wagner », on verra la disposition sympathique (amitié, admiration), se changer peu à peu en son contraire : l'anti-

pathie esthétique, philosophique, morale, religieuse et finalement personnelle L. Ordinairement, cette transformation est plus simple, limitée à la vie commune et aux relations de tous les jours. J'en choisis un cas entre plusieurs qui m'ont été communiqués. Deux frères (d'une trentaine d'années) sont liés d'une amitié étroite. L'aîné apprend que l'autre se marie par amour. « Cette nouvelle, quoique pressentie comme une éventualité possible, me frappa d'un coup soudain; d'un bloc, j'ai vu toutes ses conséséquences pour moi. Peu à peu, je sentis que je me détachais de lui, qu'il sortait de ma vie; c'était une obsession et comme une idée fixe qui me poursuivait dans tous les détails de l'existence. En apparence rien de changé en lui ; au fond tout; il m'apparaissait comme appartenant au passé. Par la répétition incessante de ces états douloureux, il devenait pour moi un étranger : pis encore, un objet de répulsion. Cette antipathie s'étendait à tout ce qui me le rappelait, les voyages faits ensemble, les objets reçus de lui et jusqu'à sa chambre. » Cette observation montre clairement comment, le passé renaissant en perpétuel contraste avec le présent, — fait de mémoire affective, — aux impressions agréables d'autrefois se substituent des impressions pénibles qui se consolident fatalement en une disposition antipathique.

Cette métamorphose lente est possible non seulement dans l'amitié mais dans toutes les formes bienveillantes de la vie affective, notamment dans l'amour2.

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