Nietzsche : Le Crépuscule des Idoles
2. La métamorphose contraire se rencontre également : l'antipathie se transforme en sympathie. Toutefois, il semble que sou-
On peut donc affirmer légitimement que si la plupart des antipathies sont innées, quelques autres sont acquises : j'incline à croire qu'elles sont moins solides, plus faciles à déraciner.
Ces faits d'antipathies acquises nous invitent à quelques remarques sur la question d'origine. On en a attribué deux à l'antipathie : la disposition héréditaire, l'association des idées l. L'hérédité, en prenant ce mot comme synonyme d'innéité individuelle de tempérament et de caractère, explique certainement la plupart des cas. Quant à l'association, quelle est sa part?
Nous avons fait remarquer plus haut que des antipathies d'apparence spontanée, peuvent avoir pour origine des souvenirs affectifs, une mémoire inconsciente des événements antérieurs. Mais ce n'est qu'une induction, une hypothèse. Il y a d'autres faits plus probants. Un inconnu suscite notre antipathie : la réflexion découvre que ses traits, sa démarche, sa voix ou tout autre détail nous rappellent un autre homme antipathique (association par ressemblance). Voici un cas encore plus net : X, à première vue, nous inspire- une répulsion; mais nous savons qu'il est frère, parent, intime de Z qui nous est franchement antipathique (association par contiguïté). Mais ce sont de fausses antipathies qui dispavent le fait initial est une antipathie, inculquée par l'éducation, le milieu, l'opinion régnante. La personne antipathique est une création imaginaire de notre esprit ou des autres, qui s'évanouit par le contact avec la réalité. Cette transformatio.n se produit selon le procédé ci-dessus décrit, mais en sens inverse : substitutions des impressions agréables et des tendances attractives à leurs contraires.
1. Dietionary, etc. Art. cité. La seconde opinion est attribuée à Spinoza.
raissent à l'usage. J'incline donc à admettre que la mémoire et l'association ne sont que des causes secondaires et adventives et que la tendance instinctive reste la principale, sinon la seule origine.
Les exemples qui précèdent ont été limités rigoureusement à l'antipathie pure, c'est-à-dire à l'attitude défensive qui se traduit par des mouvements à peine ébauchés. Ce critérium suffit pour la distinguer des émotions offensives et violentes comme la colère et la haine : la jalousie et l'envie (états statiques) ont leurs caractères spécifiques. Certes, il y a des moments de passage, des formes intermédiaires d'un aspect douteux. Mais l'antipathie pure reste toujours un état spécial, sans relief et sans violence dans son mode d'expression. Aussi, est-il impossible d'admettre comme exacte la description suivante : « A l'aspect de la personne antipathique, il se produit des accompagnements physiques : choc, tressaillement horrible, angoisse du cœur et même des troubles de la digestion » (Bryant, art. cite). En réalité, la mimique de l'antipathie est celle du dégoût et de la haine, — très atténuée : mouvements d'éloignement et de répulsion, ébauches de menace contenue, contraction silencieuse des lèvres qui est le premier avertissement d'une résistance1. Le passage de ces états faibles aux manifestations fortes de l'expression haineuse est l'indice que la simple disposition malveillante tourne à l'offensive et devient une hostilité déclarée.
1. Pour un tableau détaillé de la mimique de la haine, voir Mantegazza, La physionomie et Vexpression des sentiments, ch. xiu. (F. Alcan.)
Les formes d'antipathie que nous venons de présenter comme types sont les plus générales et les plus communes. On pourrait les nommer antipathies de caractères, parce qu'elles expriment l'individualité dans ses traits principaux et essentiels. Il serait moins exact de les appeler des antipathies totales, car en admettant qu'il en existe de telles — ce qui est contestable — l'antipathie pure et simple ne pourrait devenir totale qu'en s'adultérant par transformation. Ce serait l'état d'un homme qui, par hypothèse, éprouverait de la répulsion pour tous et pour tout. La misanthropie s'en rapproche; mais misanthropie et antipathie diffèrent sous beaucoup de rapports; ni leur mode de genèse ni leur constitution psychologique ne sont identiques. Ajournant à notre conclusion une discussion plus approfondie de ce sujet, je n'emploierai le mot « total » qu'en un sens très relatif et par opposition aux antipathies partielles.
Celles-ci sont issues d'une seule et unique tendance, mais qui dans l'individu exerce l'hégémonie, subordonne à elle toutes les autres tendances et les tient à son service. Telles sont les antipathies d'ori- .gine esthétique, morale, religieuse. Entre leur mécanisme psychologique et celui des antipathies de caractère, je ne vois que quelques différences à signaler :
Leur base est plus étroite, leurs limites plus restreintes. Elles sont le contre-coup d'une croyance
solide qui se sent ébranlée. Elles résultent de la négation expresse ou sous-entendue d'un idéal individuel par un idéal contraire : ce qui mitigé le caractère ordinairement très personnel de l'antipathie et la prépare à entrer dans une phase impersonnelle, c'est-à-dire collective.
L'antipathie esthétique, la plus rare, n'est inférieure à aucune autre en acuité; ce qu'on ne peut guère attribuer à d'autre cause qu'à l'excitabilité extrême de ceux que la nature a prédestinés à la vie esthétique, créateurs ou amateurs.
Chez les simples dilettantes et les raffinés, l'antipathie est plutôt une forme du dégoût mélangée de dédain, une répulsion pour les multiples manifestations de l'art, hormis un très petit nombre.
Chez les créateurs, l'antipathie est beaucoup plus nette et plus vigoureuse et, par un phénomène de transfert qui est banal dans la psychologie des sentiments, souvent l'antipathie passe de l'œuvre à l'auteur, s'incarne en lui et devient une antipathie personnelle.
Les biographies des poètes, peintres, musiciens, et tous autres artistes abondent en faits d'antipathie invincible pour toute forme d'art, passée ou actuelle, qui n'est pas la leur. Souvent même l'antipathie est dépassée; la répulsion se transforme en indignation, en fureur (la lutte des classiques et des romantiques).
« Il est des croyances antipathiques l'une à l'autre. Le monde des lettres en offre quelques exemples frappants. Lamartine ne comprenait pas, n'aimait pas La Fontaine; Victor Hugo insulte à Voltaire, Musset lui-même, un fils direct de Régnier et de Molière, l'apostrophe durement.... Michelet est
contre Montaigne; par besoin d'affirmer, il déteste le doute qui est si content de soi.... »
« Parmi les musiciens, l'antipathie de Félicien David pour Auber était invincible : elle s'adressait à l'œuvre et à la personne ».
« On ne s'étonnera pas si, pour Ingres, Delacroix est un barbare et si, pour Delacroix, Ingres est « un Chinois sans naïveté » f.
La foi morale est aussi un puissant générateur d'antipathie. Non la morale théorique et spéculative qui se développe en traités didactiques, mais la morale sentie et vécue. Ce fait de violente répulsion peut servir de critérium pour décider si le moraliste qui parle est un simple théoricien ou un apôtre. Tel qui soutient avec beaucoup de vigueur et d'habileté dialectique la morale kantienne n'éprouve aucune antipathie pour son confrère qui défend l'utilitarisme. Mais qu'on mette face à face un puritain rigide du xvie siècle et un épicurien lettré de la Renaissance italienne, quelle antipathie réciproque! Non moindre est celle de Port-Royal et d'Arnaud son interprète pour Montaigne et sa conception « horrible » de la vie; et dans la vie morale, plus vite et plus fréquemment encore que dans la vie esthétique, l'antipathie se change en haine, en fureur.
L'antipathie religieuse est tout aussi âpre, qu'elle soit entre croyants et incroyants ou entre croyants de religions, de sectes différentes. « Celui, dit Bain, qui met en pratique la libre pensée contrairement aux doctrines respectées autour de lui, se heurte à bien des antipathies. Il est vrai que l'orgueil de la
1. L. Arréat, Psychologie du peintre, p. 211 et suiv. (F. Alcan). Ribot. — Problèmes. '
puissance blessée est prêt à la vengeance et se rembourse lui-même en espèce. »
Entre les croyants de deux religions ou sectes, l'antipathie naît beaucoup moins des éléments intellectuels de la croyance (dogmes, conceptions théologiques) que des éléments affectifs et actifs qui se traduisent par le culte, les rites, les observances prescrites. Ainsi on connaît l'antipathie des vieux Romains avec leur religion plate, formaliste, procédurière, qui est un contrat synallagmatique avec les puissances célestes, pour les cultes orientaux avec leurs mystères troublants, leur pompe, leur musique langoureuse ou enivrante, leur excitation nerveuse, l'éréthisme des danses vertigineuses, l'extase, l'orgie, les fureurs sanglantes des Galles, etc. — Au moyen âge, entre les scolastiques et les mystiques, même quand ils s'accordent sur le dogme, l'antipathie est réciproque. L'histoire des religions est pleine de faits semblables qu'il est inutile de rappeler.
Si l'on remarque que, entre les diverses tendances qui constituent l'homme et qui ont chacune leur fin propre, le besoin esthétique ou moral ou religieux est, chez quelques-uns, le plus exigeant, qu'il confère à l'individu sa marque propre, son caractère distinctif, son originalité, qu'il est sa vie : il est naturel que ce qui le nie suscite une répulsion. Ici encore l'antipathie est une forme de l'instinct de conservation, une attitude défensive.
En passant de la psychologie individuelle à la psychologie sociale, l'antipathie nous présente
quelques aspects nouveaux à signaler. Rien de plus commun que la répulsion immédiate et violente entre deux groupements humains, petits ou grands et de natures très diverses : familles, clans, nations, partis politiques, classes ou castes, religions, écoles littéraires ou artistiques. Ces manifestations antipathiques étant universellement connues, nous n'avons qu'à rechercher, du point de vue psychologique, leurs caractères propres.
1° Elles naissent d'une sympathie ou du moins l'exigent comme condition antérieure et nécessaire. L'hypothèse discutée au début de cet article est exacte pour l'antipathie collective qui suppose suggestion, imitation, contagion, c'est-à-dire des formes de la sympathie. Entre les membres d'un groupement quelconque, un sentiment sympathique, un unisson psychologique est indispensable, sans quoi l'antipathie resterait individuelle. Ce fait ne paraîtra paradoxal qu'à ceux qui se laissent tromper par l'ambiguïté du mot sympathie. Au sens général, biologique, la sympathie étant totalement étrangère à la bienveillance, ne peut être l'antithèse d'une disposition malveillante, en d'autres termes, la sympathie, attraction réciproque entre les membres d'un groupe, n'exclut pas la répulsion envers un autre groupe et même la renforce.
2° Elles sont acquises. Cela résulte de ce qui précède, puisqu'elles naissent dans l'individu sous l'influence et la pression de ses congénères et sont insufflées par l'éducation, les traditions, les mœurs. Exception doit être faite pour quelques cas où l'origine de l'antipathie collective paraît instinctive et irréfléchie comme celle de l'individu ; ainsi les peuples
primitifs, indépendamment de toute peur, ont une répulsion profonde pour les étrangers. Les peuples civilisés eux-mêmes — surtout les gens grossiers et peu instruits — ont une antipathie presque naturelle pour les usages, les coutumes, la langue, les opinions d'un autre peuple. C'est la réaction d'une individualité collective.
3° Tandis que les antipathies ordinaires s'attaquent strictement à une personne et à son individualité propre, les antipathies collectives tendent vers une forme impersonnelle. Ce qui éloigne, c'est la nationalité, la race, l'opinion religieuse, morale, esthétique ou autre. C'est une répulsion du moi social. C'est le sentiment national, religieux, ethnique ou esthétique du groupe qui réagit par l'individu. Tarde1 fait remarquer « que le plus important des instinctscroyances collectifs est l'irrésistible orgueil primitif qui porte toute tribu si infime qu'elle soit à se considérer comme supérieure à ses voisins ». La plupart des associations humaines ont cette tendance à l'exagération en leur faveur; leur foi collective est choquée par une foi contraire qui la limite ou la nie.
En résumé, l'antipathie individuelle en devenant collective subit des transformations; elle a pour base moins un instinct qu'une croyance admise, elle n'est pas en dehors de toute réflexion, elle cherche à se justifier bien ou mal : elle tend à devenir rationnelle.
Je m'arrête ici, strictement à la limite de l'antipathie, au moment où elle cesse d'être une attitude défensive pour se changer en combat par la parole, la plume ou les armes. Ceci dépasse notre sujet et