‹ Problèmes de psychologie affectiveChapitre 19 sur 30 · Tarde, Ouv. cité, p · texte numérisé non relu

Tarde, Ouv. cité, p

môme pour les odeurs. En un mot, tous les cas où ce qui devrait attirer, repousse, et ce qui devrait repousser, attire. Mais ces antipathies n'ont rien de singulier dans leur mécanisme psychologique. La singularité vient d'ailleurs, de la constitution individuelle. Là où l'homme normal à tendances normales met le plaisir, l'homme anormal à tendances anormales met la peine. Inversement ce que l'homme à tendances normales sent comme attraction, l'homme à tendances anormales le sent comme répulsion. — Cette primitive inversion d'une tendance est un sujet qu'il n'y a pas lieu de traiter.

Nous avons suivi l'antipathie dans les phases principales de son développement : organique, instinctive, consciente et accompagnée de réflexion, collective où l'instinct devient une croyance. Il nous reste à présenter quelques remarques finales sur sa nature et sur sa téléologïe.

Si, omettant les formes frustes et aberrantes, on s'en tient aux cas typiques dont nous avons donné plusieurs exemples, l'antipathie se présente comme un état essentiellement synthétique, décomposable en connaissance (intuition), sentiment (déplaisir), mouvement (répulsion). Mais, cette décomposition est artificielle; cette analyse est un procédé de la psychologie des « structures », non de la psychologie des « fonctions ». Sous sa forme réelle, donnée dans l'expérience, l'antipathie se range d'elle-même dans

la catégorie des instincts : c'est un phénomène psychologique de « court circuit1 ».

L'intuition dans sa rapidité et son enveloppement a la sûreté relative de l'instinct : l'un et l'autre ont leurs erreurs; mais à l'ordinaire, entre plusieurs voies possibles, elle va tout droit dans la bonne. Elle n'est pas un acte de pure connaissance qui constate comme la perception; elle devine les dessous, les au-delà, elle infère, appuyée peut-être sur l'organisation inconsciente de l'esprit.

« La connaissance scientifique et théorique n'est nullement la seule forme supérieure de l'expérience humaine. On a fait souvent remarquer que chez l'homme des intuitions et de vagues sentiments nous rapprochent fréquemment de ce qui sera plus tard prouvé être la vérité, plus que nos procédés de raisonnement les plus savants Ce qui a été dit précédemment sur la nature des sentiments nous aidera à éclaircir cet apparent paradoxe. Tout ce qui se produit à l'encontre de l'organisation naturelle de l'individu produit un sentiment désagréable; tout ce qui est en agrément avec sa nature produira du plaisir. Mais si les expériences de la vie sont en accord ou en désaccord subtils avec l'organisation de l'individu, il ne s'ensuit pas que l'individu a clairement conscience de ce fait, en idées ou en termes abstraits; et cependant il est

1. Angell propose de réduire tous les processus psychiques à deux groupes : court circuit : les phénomènes sensori-algédoniques-moteurs, réponse immédiate, irréfléchie à la question de sélection. Long- circuit : les phénomènes idéationnels-algédoniques-moteurs; réponse sous l'influence médiate des expériences antérieures qui contrihuent à un renforcement ou à une inhibition (Psychological Revicw, mars 1907).

vivement informé du sentiment désagréable qu'une certaine expérience lui impose.... Le sentiment est donc une sorte d'ajustement spontané dont la valeur pratique surpasse souvent celle des jugements théoriques. On peut alléguer les cas où l'organisation est assez simple et la réponse assez directe pour refléter clairement les rapports entre l'individu et l'impression. D'autre part, quand la vie devient plus complexe, les instincts innés et les sentiments innés sont souvent dissimulés par une série de développements si indirects que souvent il existe une certaine rivalité entre l'autorité du sentiment et l'autorité de la connaissance abstraite. Ainsi, par exemple, il n'y a pas de doute que la sélection sociale par laquelle chacun détermine ses amis, dépend en une grande mesure de nos intuitions; mais il n'est pas besoin d'être bien âgé ou d'avoir une grande connaissance du monde pour savoir que les complexités de la vie sociale sont telles que les sentiments que nous éprouvons instinctivement en face de nouveaux individus ne sont pas toujours des guides sûrs dans le développement des relations sociales.... L'intuition n'est donc pas une faculté vitale, séparée et distincte. Elle est plutôt l'expression de cette forme de reconnaissance immédiate d'accord ou de désaccord (congruity or incongruity) qui caractérise les sentiments, en tant qu'ils se distinguent de la connaissance abstraite et théorique. Le sentiment ne perd rien de sa valeur pour être examiné et expliqué rationnellement. D'autre part aucun sentiment ne sera jamais qu'une forme ultime de l'expérience tant qu'il sera possible à l'homme de superposer les formes supérieures de la pensée abstraite aux formes

directes de l'appréhension et de la réaction1 ».

Nous avons insisté sur l'intuition parce qu'elle n'est pas seulement le primum movens de l'antipathie, mais, par sa nature instinctive, la pénètre tout entière. L'intuition antipathique n'est qu'un cas entre beaucoup d'autres (esthétique, scientifique, perspicacité pratique, etc.). Sa marque propre est de se traduire par une vive répulsion. On pourrait objecter qu'elle se distingue de l'instinct proprement dit par l'état désagréable qui l'accompagne toujours. Cependant, il convient de remarquer qu'il en est de même pour toutes les tendances contrariées chez l'homme et probablement pour les instincts non satisfaits chez les animaux.

Il semble donc légitime d'attribuer la simplicité et l'unité de composition de l'antipathie à l'homogénéité de ses éléments constitutifs et à leur parfaite adaptation à une même fin.

C'est un fait d'expérience banale que certains hommes sont enclins à des antipathies multiples, stables ou fréquemment répétées, comme d'autres sont naturellement portés à la sympathie, sans parler des neutres ou indifférents. Donc, il se rencontre dans la constitution individuelle des conditions qui favorisent cette éclosion. Peut-on la déterminer?

Remarquons qu'il s'agit maintenant non de la

1. Judd, Psychology : General Introduction, New-York, 1907. Nous avons traduit, en l'abrégeant, ce passage, l'un des meilleurs qui ait été écrit sur l'intuition au point de vue psychologique, p. 362 et suiv.

nature de l'antipathie mais de la nature du terrain où elle pousse le plus facilement. Le problème n'est pas : pourquoi cette antipathie? mais : pourquoi tel homme est-il prédisposé aux antipathies? Il est analogue à la détermination d'une forme de caractère partiel et restreint.

Comme on Ta indiqué précédemment, il semblerait au premier abord que le tempérament des pessimistes ou des misanthropes répond à notre question, révèle les conditions qui favorisent l'antipathie répétée. Ce n'est qu'une apparence.

En effet, le pessimisme, quand il n'est pas une pure conception de philosophe ou une attitude de dilettante, quand il est ressenti réellement et pénètre la vie tout entière, diffère totalement du caractère enclin aux antipathies, parce qu'il est mélancolie, découragement, abandon de soi-même, absence de réaction contre l'inéluctable invasion des douleurs.

La misanthropie est plus proche; mais justement parce qu'elle confine à cet état purement théorique que nous avons nommé plus haut l'antipathie totale, les caractères spécifiques de l'antipathie vraie ont disparu. Le misanthrope vit enclos dans son moi, transformant en répulsions ses contacts avec les autres hommes quels qu'ils soient; mais il n'a ni l'intuition divinatrice ni la répulsion instinctive pour des personnes, des choses, des opinions, des croyances particulières.

Au reste, ils sont évidemment morbides ou anormaux ces deux modes de caractères dont la mélancolie foncière imprime sa marque sur tous les événements de la vie.

Il faut donc chercher ailleurs les conditions favo-

risant l'antipathie. Elles sont intellectuelles et affectives.

1° La condition intellectuelle la plus générale est le manque de plasticité. La sympathie, en tant que faculté de tout comprendre, de tout pénétrer, est utile, presque nécessaire pour dépasser notre sensibilité individuelle et nous assimiler les sentiments étrangers à notre personne. L'inaptitude à la plasticité agit en sens contraire; elle paralyse des tendances latentes en nous, qui auraient besoin de représentations claires pour se développer.

Mais c'est une condition surtout négative. Plus encore que l'absence de plasticité, l'étroitesse d'esprit est une cause d'antipathie. Ce terme ne signifie nullement faiblesse mentale; les esprits puissants sont souvent étroits et c'est leur force. Il s'agit des intelligences qui, vigoureuses ou non, ne voient qu'un côté des choses1. Quand cet état intellectuel peut influer sur la vie affective, — ce qui est fréquent, — il est un générateur naturel d'aversions instinctives. Il tend à se condenser en une idée fixe (qu'il serait plus exact d'appeler émotion ou passion fixe), agissant comme un appareil d'isolement dont le pouvoir d'inhibition se traduit sous la forme répulsive de l'antipathie. On a fait remarquer avec raison qu'il y a des gens qui changent fréquemment d'idée fixe : leur étroitesse d'esprit est pour ainsi dire successive. On peut noter aussi que leurs propensions antipathiques suivent tous ces changements et fluctuations.

1. Notre langue n'a pas de mot pour désigner cette unilaléralité de l'esprit, que les Anglais appellent one-sided et les Allemands cinseitig.

2° Entre les conditions affectives, la plus générale est la disposition à l'excitabilité : l'antipathie ne fait pas de recrues parmi les flegmatiques et les amorphes. Dans ce cas, les gens et les choses agissent sur l'organisation affective de la même manière que les qualités de la matière sur les sens hyperesthésiés. Cette disposition est-elle plus fréquente chez les femmes que chez les hommes? L'opinion commune semble l'admettre. Pourtant, il est très difficile de produire une réponse positive, appuyée sur des faits, non sur des déductions tirées du caractère féminin.

Toutefois, cette cause n'est souvent que superficielle et transitoire, il y en a une autre plus profonde et plus stable. Pour la trouver, rappelons d'abord que l'antipathie est, par essence, une attitude défensive. Il est donc naturel de rechercher ses affinités avec les deux émotions primitives en rapport direct avec l'instinct de la conservation individuelle : la peur et la colère.

La peur, réaction défensive, a des degrés. Eliminons les formes violentes qui n'ont rien de commun avec l'antipathie; la terreur ne repousse pas, elle paralyse. Mais, dans les formes modérées ou faibles, quand ni la vie ni des intérêts importants ne sont menacés (par exemple la situation d'un timide mal à Taise devant un dominateur), la répétition d'états désagréables, désorganisateurs, éveille naturellement une tendance à la répulsion qui est un acheminement vers l'antipathie. Nous avons noté plus haut des cas où l'aversion instinctive est mélangée de peur.

La colère est une réaction offensive. Sous sa forme animale, souvent bestiale, même sous sa forme violente et consciente, elle n'a rien de commun avec

l'antipathie. Mais si de la colère, émotion nettement définie et sans durée, on passe à la haine, état stable comme toute passion, la réaction offensive se modifie; elle reste à l'état d'incubation, subit un arrêt

Ide développement qui se manifeste au dedans par une disposition permanente à la malveillance, au dehors, par des mouvements élémentaires d'éloignement et de répulsion, de menace en puissance plutôt qu'en acte.

Entre la haine et l'antipathie, l'analogie de nature et l'unité de composition sont évidentes. Toutefois, identiques quant à leur mécanisme de répulsion et d'arrêt, elles diffèrent en d'autres points; ce qui empêche de les confondre. La haine connaît son « pourquoi » ; l'antipathie l'ignore ; jc'est que l'une naît de la réflexion, l'autre de l'intuition; l'une est intellectuelle, l'autre est instinctive. Du point de vue de l'évolution, l'antipathie nous paraît donc le résultat d'un processus assez fréquent dans la vie affective, que nous avons ailleurs étudié en détail 1 — l'ari\t de développement.

En résumé, à la question posée : Quelles sont les conditions psychiques qui prédisposent un individu à l'antipathie? on peut répondre : le manque de plasticité ou l'étroitesse partielle de l'esprit, une tendance à l'excitabilité qui exagère les chocs ou à une malveillance statique, c'est-à-dire plutôt concentrée qu'agissante.

Toutes les manifestations antipathiques peuvent se ramener à (jeux formes principales : l'une spon-

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