Psychologie des Sentiments, 2* partie, ch. xn
tanée, purement instinctive; l'être vivant ressent l'antipathie sans rien chercher au delà : l'autre réfléchie qui cherche et trouve des raisons vraies ou fausses de justification; elle n'est qu'un perfectionnement. D'un extrême à l'autre, à travers toutes les phases de son développement, l'antipathie conserve sa marque biologique originelle qui est une concentration de l'individu avec une tendance instinctive à la répulsion, quelquefois à la limite de l'offensive.
Remarquons que l'on peut concevoir l'homme constitué de telle manière qu'il serait capable d'éprouver, à l'égard de ses semblables et des choses, rien que de la sympathie ou de l'indifférence. Cette hypothèse n'est pas chimérique; il est même vraisemblable que certains membres de l'humanité sont tels ou s'en rapprochent beaucoup. Mais l'antipathie étant une disposition générale et normale, on est induit à se demander quel est son rôle, son utilité dans la vie, d'autant qu'elle est, au moins en apparence, un instinct négatif. A plusieurs reprises, nous avons fait remarquer qu'elle est une arme défensive, un instrument de conservation pour l'individu ou pour un groupe social. Il convient, en terminant, d'insister sur ce point qui est la téléologïe de notre sujet.
La sympathie est un moyen d'expansion et de conquête; mais elle a ses mécomptes. Négligeons ses manifestations organiques, physiologiques, pour nous restreindre à sa psychologie. Elle consiste en ce que l'homme ressent en lui-même le plaisir, la douleur, la colère, l'admiration, la peur d'un autre; bref tous les états affectifs commTmicables ; cet unisson est même possible pour des opinions ou des
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idées. Il ressent l'expérience d'un autre homme comme si c'était la sienne. En ce qui concerne les choses, nous vivons, par la sympathie, les états psychiques qu'un objet sans vie éprouverait s'il jouissait d'une vie mentale comme la nôtre; nous transportons notre état d'âme dans l'objet et nous parlons de la solennité d'un monument, de la sublimité d'un paysage. C'est un élargissement de notre vie affective et intellectuelle, mais non de notre moi strictement individuel. C'est même un premier pas vers sa dissolution. Il y a dans la sympathie quelque chose d'analogue à la suggestion et à son envahissement, c'est-à-dire une diminution de notre personnalité : nous en abandonnons une portion pour nous laisser pénétrer par celle d'un autre,
Les métaphysiques qui professent le dogme de la sympathie universelle en sont la preuve. Elles conduisent à l'effacement, au renoncement, et proposent comme idéal la liquéfaction, l'anéantissement final de l'individualité. Entre beaucoup d'autres rappelons Schopenhauer prêchant la sympathie pour tous les êtres, œuvres de la décevante Maya, répétant avec Bouddha que la sagesse est « de comprendre l'identité essentielle de tout ce qui existe : Tat twams asï; tu es ceci, tu es toute chose », de reconnaître soi en tout et tout en soi, de supprimer tout principe illusoire d'individualisation. Rappelons aussi la doctrine antique de la compénétration de tous les éléments de l'univers, par laquelle les Stoïciens expliquaient et justifiaient l'astrologie.
Sans doute ceci est une forme extrême, mais on ne peut nier que la sympathie en tout et pour tout ressemble à une invasion.
L'antipathie est une tendance antagoniste et, à sa manière, un principe d'individualisation. Elle ferme les portes. Baldwin et Royce ont étudié récemment sous le nom de phénomène d'opposition ou « type contrariant » quelques faits (critiquer, s'obstiner, répliquer, jeu social des sexes sous ses diverses formes) qu'ils rattachent à l'esprit d'indépendance individuelle, comme les faits de contagion psychologique se rattachent à la sociabilité. Ils font remarquer que chez l'enfant c'est un indice de l'affirmation croissante de son moi, de l'expérience qu'il acquiert de son influence sur les autres, de l'efficacité de sa. puissance volontaire. « Le but conscient de ces tendances (contrariantes) est non de réduire la diversité à l'unité, non de détruire les variétés, mais de découvrir les différences qui existent entre les u moi » et d'insister sur elle... Une des grandes fins, de la plus haute portée psychologique de la vie humaine, est celui de trouver son moi différent de tout autre : ce qui est souvent bien vain et fécond en illusions amusantes pour l'observateur. Mais, des enfants qui jouent sur la place aux nations qui se tiennent à l'écart pour une vaine gloire et élèvent entre elles une muraille de tarifs prohibitifs, on peut dire avec Tarde, de tous les degrés de l'organisation sociale : la Société est un déploiement de contrastes psychiques l. »
Certes, le type contrariant et la tendance instinctive à l'antipathie ne sont pas identiques : l'un est très général, l'autre plus restreint; maison ne peut nier qu'ils coïncident en un point — l'opposition de
1. Lettre de Royce à Baldwin dans son Interprétation sociale et morale du principe du développement mental, § 149.
rindividu à ce qui heurte ses goûts et ses idées — et que les remarques précédentes s'appliquent en partie à notre sujet. Un caractère enclin à l'antipathie ressemble à une forteresse hérissée de défenses.
L'antipathie collective n'est pas moins utile aux groupes grands ou petits pour se conserver : l'aversion les soustrait aux risques d'une fréquentation périlleuse ou d'essai de corruption par la sympathie. Ainsi en est-il pour les religions, les partis politiques, les classes sociales, les cénacles littéraires ou artistiques et pour tout. L'histoire abonde en exemples. Qu'on remarque aussi ce qui advient du contact de deux races ou de deux peuples par le fait du voisinage ou de la conquête. Suivant que prévalent l'attraction ou la répulsion, la sympathie ou l'antipathie, l'une absorbe l'autre ou chacune garde son originalité. Cent ans après César, la Gaule avait si peu d'antipathie pour ses vainqueurs qu'elle était devenue plus romaine que Rome. Au contraire, que l'on compare l'aversion séculaire de la Chine pour les « Barbares d'Occident » et, jusque dans ces derniers temps, son impénétrabilité obstinée. De même entre l'Européen et l'Arabe. On sait le mot de Bugeaud : « Faites-les bouillir ensemble, il se formera deux bouillons séparés ».
L'antipathie est donc une disposition utile, nécessaire de l'organisation physiologique et psychologique. Quant à l'étude de sa valeur éthique, tantôt bonne, tantôt mauvaise, elle dépasse la biologie et est du ressort des moralistes.