CHAPITRE IV
Ce qui suit a pour but non l'étude du plaisir, mais l'examen d'une seule question qui d'ailleurs me paraît fondamentale. C'est un fait reconnu que la psychologie du plaisir, comparée à celle de la douleur, est extrêmement courte et pauvre. Evidemment cette différence a sa cause et, selon moi, elle est dans la nature même du plaisir si on le prend pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour une forme supérieure de la vie normale; — une augmentation, un accroissement, un rehaussement de l'état de santé physique et mentale.
Avant d'aborder la question principale, il est
nécessaire de nous débarrasser de deux hypothèses
qui ont grandement contribué à l'embrouiller : l'une
n admettant que le plaisir est le contraire de la
douleur; l'autre en l'assimilant à une sensation :
1° Tout d'abord, il convient de remarquer que la notion de contraire est vague, beaucoup plus subjective qu'objective. Elle n'atteint la précision scientifique que dans très peu de cas :
Par une détermination dans l'espace : Aller d'un endroit à un autre et revenir exactement par la même route.
Par une détermination dans le temps : Réciter l'alphabet de A à Z, puis de Z à A. Encore faut -il reconnaître que ces exemples et leurs analogues sont passibles d'objections.
Ajoutons les concepts contraires, au sens des logiciens, qui ne sont guère que des formules abstraites.
Dans la réalité, la détermination du contraire est toujours approximative, souvent arbitraire, dépendante de l'organisation individuelle. C'est une classification commode pour la pratique, ce qui explique son emploi universel; mais elle n'en demeure pas moins une conception de psychologie populaire, sujette à égarer. Ainsi, sous prétexte que le plaisir est le contraire de la douleur, on a taillé leurs deux psychologies sur le même patron, en se bornant de faire remarquer l'abondance des matières pour étudier l'une, leur peu de variété pour étudier l'autre. Mais on ne recherche pas la raison d'une différence aussi tranchée. La voici : Toute douleur physique ou psychique est un commencement de désorganisation : une vie de douleur ressemble, dans l'ordre social, à celle d'un État en proie à des troubles perpétuels et dont par suite l'histoire est copieuse. Une vie exempte de douleurs ressemble à celle des peuples heureux « qui n'ont pas d'histoire ».
2° L'hypothèse que le plaisir est une sensation d'une certaine espèce est actuellement soutenue par quelques auteurs qui, d'accord quant à cette thèse générale, diffèrent entre eux dans les détails. Bourdon
l'a soutenue dans un article, en 1893 l. Pour lui le plaisir n'est pas une propriété possible de toutes les sensations, mais une sensation spéciale, analogue au chatouillement, — « un chatouilleux diffus et de faible intensité ». — Il croit trouver une opinion analogue dans Descartes, Bain et peut-être Wundt.
Récemment, la théorie dite sensationaliste a été reprise et développée par Stumpf 2. Pour lui, l'agréable et le désagréable sont des sensations spéciales comme les sensations visuelles ou kinesthétiques : elles forment le groupe des sentiments sensoriels isinnliche Gefùhle) : sentiments de bien-être et de mal-être corporels, état d'agrément ou de désagrément lié à toutes les sensations spéciales, température, goût, odorat, sons, couleurs. On remarquera que l'auteur énumère seulement les sensations physiques provenant soit de l'organisme, soit du dehors. En effet, comme Herbart et quelques autres, Stumpf établit une différence tranchée entre les plaisirs et douleurs sensoriels et les sentiments supérieurs, intellectuels {Affecte, Gemiithsbewegangen), sans donner d'ailleurs aucune raison valable de cette coupure arbitraire qui suppose une solution de continuité entre le sensoriel et l'intellectuel et qui suppose aussi que les pures représentations nous font entrer dans un autre monde.
Titchener a fait une longue et minutieuse critique
1. Revue philosophique, septembre 1893. On peut remarquer que l'analogie de nature entre le chatouillement et le plaisir, comme fait de conscience, pourrait être admise, sans que le plaisir doive, ipso facto, être identifié avec les sensations.