Zeitschrift fur Psychologie, 1906, t. XL1V
de la doctrine de Stumpf i. Quoiqu'il se range avec ceux* qui posent les manifestations affectives comme foncièrement distinctes des processus intellectuels, pourtant il se rapproche un peu de la théorie sensationaliste par une hypothèse originale. « Il est naturel, dit-il, de supposer que l'étoffe (stuff) dont l'esprit est fait, est à l'origine homogène, tout d'une pièce. Les affections apparaissent alors, je n'ose dire comme des sensations non développées (car une sensation non développée est encore une sensation), mais en tout cas comme un processus mental de la même espèce que les sensations, et qui dans des circonstances favorables se serait développé en sensations. Je me hasarde à supposer que les organes périphériques du sentiment sont les terminaisons nerveuses, libres et afférentes, qui sont distribuées dans les divers tissus du corps ; et je prends ces terminaisons libres comme répondant à un degré de développement inférieur à celui des organes récepteurs spécialisés. Pour les processus affectifs, nous avons les organes périphériques d'un sens, mais non des organes au sens strict du mot. Si le développement mental avait été poussé plus loin, l'agréable et le désagréable auraient pu devenir des sensations » (p. 292).
Mais ceci est une hypothèse génétique et l'auteur déclare « qu'il est convaincu que, pour l'esprit humain adulte, une différence générique doit être établie entre l'affection et la sensation, Stumpf en traitant les processus affectifs comme s'ils étaient des sensations, en appliquant aux sentiments l'appareil d'expérimen-
1. Titchener, ThePsychology of feeling and attention, ch.m etiv> New-York, 1908.
tation dont on use pour étudier les sensations, est dans la voie de Terreur » (ouv. cité, p. 290).
Je ne m'arrêterai donc pas à discuter une opinion rejetée par la majorité des psychologues contemporains. C'est un reste de cette méthode intellectualiste, si longtemps et si exclusivement employée dans l'étude du sentiment, qui parfois dégénère en un exercice scolastique, parce que, au fond, elle se concentre sur un problème de classification assez oiseux, plus que sur la nature même du plaisir et de la douleur.
Prenons le plaisir pour ce qu'il est, pour une des marques caractéristiques de la vie affective, pour un signe indiquant que certaines tendances (besoins, appétits, inclinations, désirs) sont satisfaites. Il est la traduction dans la conscience de ce fait que la constitution physique ou mentale a agi ou réagi avec succès. C'est un événement psychologique suigeneris, simple, indéfinissable, irréductible à tout autre comme le son, la couleur, que chacun connaît par son expérience propre1. Sa cause doit être cherchée dans les tendances, dont les conditions doivent être cherchées dans l'organisation individuelle.
Un fait d'expérience incontesté, c'est que le phénomène-plaisir peut varier d'un minimum qui dépasse à peine l'état neutre à un maximum qui confine à son extinction. Pour employer les termes de la psycho-
1. Toutes les définitions proposées sont de pures tautologies ou émettent implicitement une hypothèse sur la nature du plaisir.
physique, il y a un seuil d'apparition et un seuil de disparition qui le limitent.
Cette donnée banale de l'expérience indique d'où il faut partir et quelle voie on doit suivre pour étudier la nature du plaisir et pour constater qu'il reste le même dans ses manifestations multiples, soit qu'on le désigne d'une appellation très générale (l'agréable), soit qu'on use de nombreuses dénominations de la psychologie populaire qui expriment des nuances (joie, jubilation, transport, etc.).
Il faut donc partir de l'état sain quoiqu'il ne soit pas le vrai moment d'origine du plaisir. On objectera, suivant la remarque 'cle Claude Bernard, « que ce qu'on appelle l'état normal est une pure conception de l'esprit, une forme typique idéale, entièrement dégagée des mille divergences entre lesquelles l'organisme flotte incessamment ». Pourtant, on peut admettre sans témérité que, dans la pratique, cet état se rencontre, stable chez les uns, intermittent chez les autres. Mais cet état est non senti, neutre, ni agréable ni désagréable, indifférent. On a soutenu théoriquement qu'il est fait de plaisirs et de peines infiniment petits : vraie ou fausse, cette hypothèse est pour nous négligeable. Il est constitué par la routine de la vie dont le mécanisme marche tout seul. Il ne sort des limbes que si la réflexion s'y applique — ce qui n'est pas la tendance naturelle de l'homme sain, parce que l'introspection s'introduisant dans la vie normale qui coule toute seule, serait entravante ou nuisible : la conscience perdrait sa fonction naturelle d'utilité.
Toutefois, cet état, puisqu'il est neutre, n'est pas le plaisir; il est seulement sa condition d'exisr
tence. Pour qu'il apparaisse il faut monter d'un ton.
1° C'est cette disposition, ce sentiment de bien-être que les médecins nomment V euphorie. Elle a pour cause soit des influences extérieures (la température, le soleil), soit intérieures surgissant de l'organisme, soit peut-être aussi une activité inconsciente qui, si elle franchissait le seuil de la conscience deviendrait la joie. C'est un sentiment de plaisir diffus, indéterminé, sans objet, qui n'est reconnu que par comparaison avec l'état moyen ou neutre. C'est une tendance généralisée à tout voir en rose, à goûter la joie de vivre, un optimisme spontané et momentané. C'est l'opposé non de la douleur mais d'une dysphorie dont le fond serait inertie, ennui, défaut d'entrain.
La plupart des hommes ressentent cet état d'euphorie sans l'analyser; ils se contentent d'en jouir. Mais les psychologues se sont chargés de cette analyse. Ainsi Beaunis a décrit certains moments de sa vie où il éprouve « une sorte de sentiment vague de repos, de calme,... sentiment impossible à définir, que je ne puis faire comprendre que par des comparaisons plus ou moins justes. Cela ressemble au sentiment qu'on éprouve en s'asseyant après une promenade un peu longue; le terme « euphorie » employé par les médecins grecs me parut répondre le mieux à cet état. Il ne s'agit pas d'un état émotif véritable; la chose est trop vague, trop légère pour mériter le nom d'émotion; mais elle n'en est pas moins réelle; c'est à peine un degré au-dessus de l'indifférence; mais ce degré est cependant perceptible1. »