Du hachich el de V aliénation mentale, Paris
concomitants. Ce travail a été déjà fait avec soin par plusieurs auteurs1.
Puisque nous suivons le plaisir dans sa marche ascendante dont le terme sera son anéantissement, nous pouvons, dans la phase actuelle, distinguer deux étapes.
L'une qui confine à l'euphorie, comprend les plaisirs appelés négatifs (plaisir du repos, de la convalescence, de l'attente terminée, de l'inquiétude dissipée, etc.) qui sont une restauration vitale, une restitutio ad integrum.
L'autre s'achemine vers la phase extrême du plaisir. Elle consiste dans le jeu libre et aisé des fonctions physiques et mentales, dans la satisfaction sans excès des appétits et des désirs. A elle s'applique la théorie du surplus d'énergie vitale dont nous parlerons plus loin : elle implique une dépense.
3° Dans la phase extrême de son ascension, le plaisir devient une activité exubérante, yjSovyiIv xirfyrei des Epicuriens, qui exige et finalement épuise toutes les ressources de la vie. Les tempéraments impulsifs ou passionnés sont prédisposés à la répétition fréquente de ces accès, quoique tous les hommes les connaissent, sauf peut-être les apathiques.
Cette phase a aussi ses degrés. Essayer de les noter serait un travail arbitraire et oiseux. Le fait grave, c'est que le plaisir physique et la joie intense, signes indicateurs de ce qui se passe dans l'individu, révèlent un commencement de désorganisation, d'altération de l'état sain. L'excès du plaisir détruit les conditions
1. Lange, Lehmann. Voir notamment G. Dumas. La Tristesse et la Joie, p. 24, 118 et suiv. (F. Alcan).
du plaisir. Longtemps avant les psychologues, les moralistes avaient fait cette découverte. Le plaisir intense suppose une diffusion des phénomènes moteurs dans l'organisme. On a fait remarquer que la sensation est limitée à un segment du corps. Si, comme quelques-uns l'admettent, et non sans vraisemblance, elle peut aussi agir sur tout l'organisme, son rayonnement est le plus souvent très faible et sans influence appréciable. Au contraire, les états affectifs forts ne restent pas enclos dans un segment limité, parce qu'ils sont la réaction du système nerveux tout entier, suscitée par des sensations ou par des représentations.
Parmi les plaisirs physiques, celui qui est lié à l'instinct sexuel est un excellent exemple de cette diffusion qui, par son excès même, se rapproche à la désorganisation. Beaunis à présenté sur ce sujet des remarques importantes : « Là, tout l'appareil fonctionnel paraît constitué pourlajouissancelaplus vive et la plus exaltée. La multiplicité des filets nerveux, la présence sur leur terminaison des corpuscules spéciaux (corpuscules génitaux), la disposition particulière et compliquée des organes suffisent-elles pour expliquer cette modalité sensitive si caractéristique et si excessive? Il me semble plutôt que la cause doit en être cherchée dans les relations de l'appareil génital avec toutes les autres parties de l'organisme qui se montrent d'une façon si évidente à l'époque de la puberté... Toute modification ou excitation un peu vive des organes sexuels a son retentissement sur le système nerveux tout entier et par là sur tout l'organisme ; centres nerveux, muscles volontaires et involontaires, cœur et vaisseaux, glandes, tout est atteint
par le choc; à l'excitation locale, exaltée peu à peu à son maximum, répond une excitation générale qui s accroît graduellement. On a donc toutes les conditions d'un excès d'activité fonctionnelle qui, quand elle est poussée bien loin, produit la douleur. Pourquoi dans ce cas produit-elle le plaisir? La question me paraît impossible à résoudre actuellement. Il faut cependant remarquer que dans la volupté sexuelle, à côté d'une exagération d'activité dans la plus grande partie des centres moteurs et sensitifs, il y a un arrêt d'activité dans les centres psychiques intellectuels ou dans la plus grande partie de ces centres1 ».
Gomme dans le plaisir physique, cette diffusion et cette exaltation éclatent dans l'ivresse de la joie dont l'affinité avec la désorganisation mentale a été souvent signalée : Ainsi dans l'excitation maniaque et autres formes de délire joyeux, on retrouve — comme dans l'humeur joyeuse à l'excès — la confiance exagérée en soi-même, en sa propre valeur, la conscience d'une augmentation de puissance, la rapidité et l'affluence des associations régies exclusivement par la maîtrise des tendances optimistes qui transforment même le monde extérieur. Cet état de joie débordante a été très bien décrit par Krafft-Ebing qui l'appelle une hyperesthésie psychique : « Le malade se meut pour ainsi dire dans ses sentiments de plaisir et raconte au lendemain de sa guérison que pendant qu'il était en bonne santé, il ne s'est jamais senti aussi bien, aussi remonté, aussi heureux que durant sa maladie2 ».