Kraiït-Ebing, Traité de Psychiatrie, trad. fr., p
Ici commencent les formes pathologiques dont je n'ai rien à dire, mon seul but étant d'établir que le plaisir n'est que Tefflorescence de l'état sain.
A l'appui de cette assertion, voici une remarque qui ne me parut pas sans valeur. La physiologie de la douleur est très longue; celle du plaisir est très courte. Quoique (comme je l'ai noté plus haut) l'étude du plaisir ait été généralement calquée sur celle de la douleur, nul, à ma connaissance, nul n'a parlé de points de plaisirs, de nerfs de plaisir, ni d'une voie spéciale de conduction nerveuse à travers la moelle, le bulbe et les centres sous-corticaux jusqu'à une région de l'écorce. On semble donc admettre que tout se passe pour le plaisir comme pour les sensations internes et externes, en tout cas, que le phénomène-plaisir ne suppose aucune disposition physiologique spéciale. On lui attribue comme marques caractéristiques une augmentation d'activité fonctionnelle dans la nutrition, la circulation sanguine, la respiration, la tonicité musculaire; c'est tout. Ce sont les manifestations inverses de celle de la douleur en général; non sans exception, car il se rencontre des douleurs accompagnées d'excitation.
Tout ceci équivaut à reconnaître qu'il n'y a aucune différence de nature entre l'état sain et l'état de plaisir, que, par conséquent, l'état de plaisir est une modification de l'état normal. Tout au contraire la douleur est l'exception, la dérogation à la règle de la vie. Que finalement on l'attribue à l'intensité des vibrations nerveuses, à une intoxication (Oppenheimer, Dumas, Ioteyko et Stefanowska, La douleur, p. 196 et suiv.) ou à des causes psychiques, la douleur sous ses
innombrables formes, est l'équivalent des désorganisations grandes ou petites, locales ou générales, stables ou éphémères, curables ou incurables qui se manifestent dans le corps vivant. S'il s'est rencontré des êtres humains dont la vie toute entière n'a été faite que de douleurs, il faut les considérer comme des anomalies qui excluent toute conclusion générale.
On sait que la thèse contraire a été souvent soutenue; mais c'est justement parce qu'on a posé le problème sous la forme d'une antithèse entre le plaisir et la douleur, au lieu de voir que, selon les conditions de la nature et de la vie, l'un doit être posé comme la règle, l'autre comme l'exception.
Parmi ceux qui ont contribué à embrouiller cette question, signalons d'abord les moralistes. Sachant que l'homme est naturellement enclin au plaisir, pour en prévenir l'abus, ils ne sont pas loin d'en proscrire l'usage et de lui attribuer une origine suspecte ; mais ceci n'est pas une position psychologique.
Il y a aussi les pessimistes que leur caractère personnel prédispose à une conception du monde dont ils déduisent que le plaisir est un état négatif, « que dans la vie, la douleur est la nécessité, le plaisir le superflu, une sorte de luxe ». Mais c'est la généralisation injustifiée d'une manière de sentir tout individuelle. C'est une position cosmologique que nous n'avons pas à discuter ici.
Je ne vois que deux arguments qui, se prévalant de l'observation des faits, sont de nature psychologique. Ils ont un fond commun, affirmant l'une et l'autre l'antériorité chronologique de la douleur, ce qui nous est donné comme une preuve qu'elle est la manifestation originelle et primitive.
On dit que l'entrée du nouveau-né dans la vie est accompagnée de cris et de réactions motrices contre la douleur. Mais l'interprétation psychologique de ces phénomènes a été contestée, notamment par Preyer qui les lient pour des réflexes. Ayant longuement exposé ailleurs celte question i je n'y reviendrai pas. On a fait remarquer aussi qu'il est extrêmement difficile de déterminer des indices certains de plaisir chez le petit enfant. Il passe la plus grande partie de son temps dans un sommeil profond et ses manifestations déplaisir sont, pendant quelques jours au moins, assez ambiguës. Lorsqu'elles apparaissent clairement, elles sont liées à la satisfaction de la faim... Le problème reste en suspens.
Le deuxième argument, très ancien, est plus précis et de meilleur aloi. On peut le résumer ainsi : Tout plaisir résulte de la satisfaction d'une tendance, par conséquent d'un besoin physique ou psychique; un déficit est un état pénible ; le plaisir présuppose donc la douleur. Dans la généralité des cas, cette assertion paraît exacte. Cependant on pourrait faire remarquer que le plaisir apparaît quelquefois d'emblée, parce qu'un événement fortuit éveille une tendance latente et la satisfait, sans qu'elle ait eu besoin de demander. Ceci est plus fréquent pour les plaisirs intellectuels : ainsi que dans les vocations esthétique, scientilique, religieuse dont léclosion s'épanouit immédiatement dans le plaisir. Sans doute, il faut admettre des prédispositions antérieures, mais leur état d'inconscience les met en dehors de toute peine.