‹ Problèmes de psychologie affectiveChapitre 5 sur 30 · Sollier, ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Sollier, ouvrage cité, p

jours agissant, comme une manière d'être générale et permanente : beaucoup plus vague, elle n'en existe pas moins par elle-même, indépendante de tout adjuvant intellectuel. C'est la cénesthésie, tant de ibis décrite qu'il est inutile d'insister. On peut l'appeler aussi conscience organique, c'est-à-dire la l'orme la plus élémentaire mais la plus pure de la conscience affective dont le ton est incessamment modifié par les fluctuations du travail vital. Son importance capitale ressort de sa présence et, nous le verrons, encore plus de sa disparition.

Les physiologistes ont quelquefois comparé l'organisme à une somme de cellules de nature diverse, plongées, immergées dans un milieu liquide qui les baigne et les nourrit. Les psychologues peuvent de même comparer la conscience affective à une atmosphère diffuse qui — tantôt dense, tantôt raréfiée — enveloppe tous les phénomènes intellectuels (sensations, représentations, concepts, associations, raisonnements) et les attitudes mentales (attention, voulions, mouvements). Avec un illogisme étrange qui ne peut s'expliquer que par des préjugés métaphysiques, beaucoup de psychologues admettent, implicitement ou par affirmation expresse, que cette conscience organique, cette sensibilité affective, élémentaire et pure — dont nous essayerons ci-après de fixer les caractères — est sans rapport avec les sentiments dits supérieurs. Qu'elle soit l'accompagnement naturel de toutes les sensations externes et des appétits individuels ou sexuels : cela ne fait pour eux aucun doute ni ne les choque. Mais, lorsqu'il s*agil des formes du sentiment dont l'objet est immatériel, cette connexion avec la vie organique, viscé-

raie, leur semble inadmissible1. Sans entamer ici une discussion qui sortirait de notre sujet, il est clair que la conscience affective, base primaire et permanente de notre personnalité, est la synthèse de tous les facteurs organiques et c'est sur elle qu'agissent les idées qui sont les stimulus des sentiments supérieurs, aux lieu et place des sensations. La seule différence est dans la nature psychologique de l'excitation agissant tantôt à la manière des sensations externes et internes, tantôt à la manière des représentations. Si l'idée n'a pas de résonance dans l'organisme, si elle reste sans influence sur son activité vitale — ce qui est fréquent — alors il n'y a plus qu'une conception pure, un simple état intellectuel. Soit le sentiment religieux. Réduit à ce qui est en lui essentiel et universel, c'est la croyance en un pouvoir supérieur à l'homme et dont il dépend : forces de la nature, animaux, génies, Dieu idéal et transcendant. Si cette conception ne produit aucune réaction dans la conscience affective (joie, amour, peur, confiance, etc.), c'est l'indifférence ou la négation athée. — De même pour le sentiment moral. L'idée d'un bienfait, d'une injustice, de la cruauté d'un Néron ou d'un Gengis-Khan produit chez la plupart des manifestations physiologiques, visibles et tangibles. Chez d'autres rien, « leur cœur est sec ». L'expérience et la logique n'autorisent aucun hiatus dans la série ascendante des sentiments, ni l'absence de conditions organiques dans un état quelconque réellement senti.

1. Cette thèse est soutenue notamment par Stumpf. Ladd écrit : « Comment peut-on comparer le plaisir du fromage et de la bière .au plaisir de voir du bon Hamlel? »

Je n'ai pas l'intention d'entamer une discussion prolongée sur ce point. La psychologie du sentiment est tellement pleine de questions obscures et épineuses, que l'on court risque à chaque instant de s'égarer dans de< digressions. Mon seul but est de rechercher les marques distinctives, les caractères propres de cette conscience affective que nous avons considérée jusqu'ici dans ses manifestations plutôt que dans son fond et dans sa nature essentielle.

On a essayé, durant ces dernières années, de déterminer les critères du sentiment. Tilchener, dans son récent ouvrage, Feeling and Attention, en distingue six proposés par divers auteurs (Wundt, Kiïlpe, Stumpf, Lipps). Après une critique minutieuse, il se déclare disposé à en admettre deux et seulement en une certaine mesure !.

Mais notre but n'est pas le même. Il ne s'agit pas d'une détermination par différences entre la conscience affective et la conscience intellectuelle, entre la sensibilité et l'intelligence, entre le sentir et le connaître. Nous cherchons une détermination di-

\. Titcliener : Lectures on ihe elementary Psychology of Feeling and Attention, in-12. New-York, 1898, chap. il. Les critères du sentiment par opposition aux états intellectuels sont d'après les auteurs précités : 1° le défaut de clarté des phénomènes affectifs; 2 leur antagonisme qualitatif : tandis que les sensations se rangent entre des différences maxima, les sentiments se rangent entre des contraires (GegensaCe) maxima] 3° les sentiments sont subjectifs: 4" ils ne sont pas localisables; 5° les sentiments, au contraire des étais intellectuels, s'affaiblissent par l'habitude: 0° ils se distinguent par leur intensité centrale : l'image intellectuelle est plus faible que la sensation tandis que l'image affective est équivalente à l'affection elle-même (Théorie de Kulpe). — Titcliener expose longuement les raisons et les objections qui ont été produites sur ce sujet. 11 déclare finalement qu'il accepte les deux premiers critères, qu'il tient pour douteux le troisième et le quatrième et qu'il rejette les deux derniers.

recte — non par comparaison — de la vie affective, son proprium qnid, les caractères qui sont à elle et rien qu'à elle.

Une réponse se présente immédiatement à l'esprit de tous : Cette marque propre et exclusive, c'est le plaisir et la douleur; en termes plus généraux, l'agréable et le désagréable avec leurs innombrables variétés. Ceci étant admis universellement et sans aucune contestation par tous les psychologues, il est inutile d'insister.

Cette réponse n'est-elle pas trop simple? Ce caractère distinctif est-il le seul? Telle est la question à examiner.

Il y a une vingtaine d'années, j'ai fait remarquer que la définition classique : « La sensibilité est la l'acuité d'éprouver du plaisir et de la douleur », paraît incomplète et ne pénètre pas jusqu'au fond de sa nature; que les états agréables ou désagréables n'ont qu'un avantage — d'être la portion claire, c'est-à-dire pleinement consciente d'un fait plus complexe ; mais qu'ils dépendent des désirs et aversions, des tendances positives et négatives; que celles-ci sont les processus élémentaires de la vie affective dont le plaisir et la douleur ne font que traduire la satisfaction ou l'échec. Sous diverses formes et en termes différents, plusieurs contemporains me paraissent soutenir une thèse analogue, sinon identique.

Je prends comme type celle de Wundt qui est, à mon avis, la mieux élaborée. Les critiques l'accusent d'avoir beaucoup varié dans les esquisses successives qu'il a publiées depuis 1874 jusqu'à l'époque actuelle, dans les diverses éditions de ses traités de psycho-

logie (Manuels ou grands Traités, et clans des articles spéciaux. Pourtant, il est inévitable qu'on hésite et tâtonne sur un terrain si mouvant. Quoi qu'il en soit, voici, réduite à ses principales affirmations, sa théorie quelquefois dénommée « Théorie à trois dimensions du Sentiment ».

Les sentiments sont déterminés par trois principales directions (Hauplrichlungeii) : l'agréable et le désagréable; l'excitation et la dépression; la tension et le relâchement. Entre les points extrêmes de ces trois couples, sur la ligne qui unit les deux pôles de chaque Ilauplrichtung viennent se situer les sentiments qui, qualitativement distincts, sont, d'après Wundt, une multitude. Dans un sentiment individuel on peut reconnaître les trois directions, ou deux seulement, ou même une seule. Ces trois directions (ou dimensions) correspondent aux trois attributs des sensations et des idées : la qualité, l'intensité, la durée. Elles sont aussi en rapport avec la position d'un sentiment donné dans le cours du temps; le plaisir et la douleur dénotent une modification déterminée de notre état présent; l'excilalion-dépression exercent une influence déterminée sur l'état suivant; la tension-relâchement sont déterminés qualitativement par l'état précédent. Wundt appuie sa théorie, d'abord sur l'observation intérieure, ensuite sur la « méthode d'expression », c'est-à-dire sur l'observation physiologique; changements dans l'innervation du cœur, des vaisseaux, du mécanisme respiratoire, etc. C'est la justification objective '.

1. Grundriss der Psychologie, p. 97 et suiv. D'après Titchcner (ouvrage cité, p. 1G5), qui conteste les expériences de Wundt pour lui opposer les siennes, les jugements pour l\n<rrénble-desngréable

Éliminons le premier couple que Wundt, à l'origine, admettait seul, comme tout le monde. Il ne soulève aucune objection. Mais les autres couples ne semblent pas déterminer à titre égal la nature foncière de la vie affective. Il est regrettable que l'auteur donne de l'un et de l'autre peu d'exemples concrets — ce qui mettrait en relief les différences — et qu'il les emprunte toujours à la classe des sensations.

Ainsi, pour le couple excitation-dépression, il rappelle les impressions variables que produisent les sons et les couleurs : le rouge est excitant, le bleu est déprimant. Pour l'autre couple, il rappelle que, dans l'état d'attente d'une impression sensorielle, il y a un sentiment de tension et que, lorsque le phénomène attendu est entré dans la conscience, il y a un sentiment de relâchement.

Évidemment, on constate une différence entre les deux cas, mais n'est-ce pas précisément parce que le second est purement moteur, parce que la tension et le relâchement sont une forme du sentiment plutôt que sa matière proprement dite? Même remarque pour les psychologues qui admettent comme catégorie affective le couple effort-résistance. Par contre Royce est disposé à admettre que deux « dimensions » : plaisir-douleur, agitation-repos, suffisent à expliquer les faits. Pour ma part, je déclare adopter la même solution. En somme, on semble accepter les trois Ilauptrichlungen; mais les uns fondent les deux

sont directs, aisés, naturels; — pour l'excitation-dépression, ils sont équivoques; — pour la tension-relâchement, ils sont aisés, mais toujours exposés en termes kinesthéliques. Le même auteur critique aussi la terminologie flottante de Wundt. Ainsi l'opposé de l'excitation est nommé tantôt dépression, tantôt arrêt (Hem.' mung), tantôt état de repos (Beruhigung).

dernières en une seule; les autres coupent la troisième en deux.

Malgré leurs dissidences, ces thèses ont toutes un fond commun : c'est la réintégration des éléments moteurs dans la constitution fondamentale de la sensibilité. Mais alors, dira-t-on, nous sortons de la sensibilité purement réceptive pour entrer dans la psychologie des mouvements? (Test inévitable. Entre la sensibilité affective et la motricité, il est impossible d'établir une séparation réelle, on ne peut que la déterminer idéalement : il serait chimérique de poursuivre une dissociation totale. Remarquons d'ailleurs que la question est un peu factice, nos divisions et séparations n'étant souvent que des artifices adoptés à notre commodité pour l'élude et qui sont sans valeur à la limite.

Du point de vue de révolution, à l'origine, on voit que, dans l'irritabilité primitive de la matière vivante, sensibilité et mobilité sont indivisées. Les premières combinaisons protoplasmiques capables de réduire des corps étrangers en leur propre substance, manifestent un équivalent du choix; car, d'une part, elles sont attirées par les matières assimilables, d'autre part, elles repoussent les matières inadaptées. Ce qui, traduit dans la langue d'une psychologie qui n'existe pas encore -r- à moins qu'on admette le panpsychisme — est, d'une part, l'équivalent de l'agréable-désagréable, d'autre part, l'équivalent des tendances et des instincts. De même que l'ovule fécondé, masse d'apparence homogène, se différencie en tissus et en organes, de même l'irritabilité primitive, homogène et confuse, expression de la sensibilité à l'état d'enveloppement, se différencie en tendances spéciales :

besoin respiratoire, faim, soif, appétit sexuel, etc. ; j'omets les formes supérieures suscitées par le développement intellectuel.

Ces remarques avaient pour but de marquer la communauté d'origine et, par suite, de nature entre la sensibilité statique, immanente (plaisir-douleur) et la sensibilité dynamique, active, qui se manifeste par des mouvements.

En résumé, prise isolément et dans son fond, la conscience affective paraît réductible à deux propriétés essentielles: plaisir et douleur, excitation et dépression.

La première propriété est la plus évidente, peutêtre parce qu'elle est la plus voisine de la conscience intellectuelle. Elle entre constamment dans le moule de la connaissance, elle est attachée à des sensations ou à des représentations qui la fixent, la circonscrivent. Ainsi les nombreuses manifestations de la douleur sont déterminées par une localisation dans l'organisme à la manière des sensations on par des épitliètes empruntées aux sensations : elles sont lancinantes, pongitives, fulgurantes, cuisantes, mordicantes, térébranles, etc. De môme pour les états agréables. C'est peut-être grâce à ce nimbe intellectuel que cette propriété est clairement consciente et universellement admise.

La deuxième propriété se découvre moins aisément étant non localisable et plutôt subconsciente. Elle est disposition à agir, mouvements virtuels ou réels, à l'état naissant ou exprimés par des impulsions et des tendances. Sous sa forme négative, elle est arrêt ou diminution de mouvements. Elle estime transformation de l'énergie directement produite par les processus physico-chimiques de la vie.

Au-dessous de ces vibrations sourdes qui sont la trame de la vie affective, je ne vois plus qu'une activité inconsciente — au sens strict — c'est-à-dire, à mon avis, physiologique, et nous sortons de la psychologie.

Reste une remarque finale qui n'est pas sans intérêt. Si Ton reconnaît l'existence de processus excitants et déprimants, indépendamment du plaisir et de la peine, on peut répondre clairement à une question souvent discutée par suite d'une conception incomplète des éléments de la vie affective : y a-t-il des états neutres ou indifférents? et on peut légitimer {'affirmative.

Si les états « algédoniques » sont la sensibilité tout entière, on doit soutenir logiquement que le plaisir et la douleur peuvent diminuer progressivement dans la conscience, sans jamais atteindre un état neutre, indifférent =s= 0. Et on l'a fait; mais c'est une assertion purement théorique. Bain avait déjà dit en termes excellents : « Nous pouvons sentir et cependant n'être ni heureux ni malheureux. Un sentiment peut être très intense sans être agréable ni désagréable; un tel sentiment s'appelle neutre ou indifférent »; et il en donne des exemples. Seulement cet état « de simple excitation », qu'il n'introduit qu'en passant, sans insister, peut sembler épisodique ou d'importance secondaire pour le sujet *.

Mais si l'on pose l'excitation comme facteur

i. Ce problème a été récemment discuté et résolu dans le même sens par Rauh : De la méthode dans la psychologie des sentiments, p. 69 (F. Alcan), et par Revault d'Allones : Les Inclinations (1908) (F. Alcan). Nous renvoyons à ce dernier pour les détails de la discussion, p. 50 et suiv.

élémentaire et ordinaire de la vie affective, et si Ton remarque avec Wundt que Tune des Haiiptrichtungen peut faire défaut (ici l'agréable et le désagréable), l'état neutre, c'est-à-dire d'excitation ou de relâchement pur et simple n'est plus seulement une affirmation de la conscience qu'on peut consesler, mais une conséquence nécessaire de notre constitution affective.

Nous pouvons reprendre notre sujet d'une autre manière, — par la pathologie. Ils ne paraissent pas en avoir usé, les psychologues qui, par ailleurs, ont cherché avec tant de soin à établir les caractères fondamentaux de la sensibilité. Cependant l'absence momentanée ou la disparition totale de la conscience affective ne sont pas des phénomènes sans valeur pour la détermination de sa nature et l'affirmation de son autonomie.

Puisque nous traitons la question sous sa forme générale, je ne mentionnerai qu'en passant et sans m'y arrêter les disparitions courtes, locales, partielles de la sensibilité. On sait que l'analgésie peut se produire soit spontanément, comme dans l'hystérie, le somnambulisme, la syringomyélie; soit artificiellement sous l'influence du chloroforme et des autres anesthésiques . Quelquefois, pendant une opération, le patient, insensible à la douleur, peut répondre aux questions, proférer quelques remarques; ce qui prouve que la conscience affective est séparable des opérations intellectuelles.

L'anhédonie (si Ton me permet ce néologisme par opposition à l'analgésie) se rencontre aussi. J'ai rapporté ailleurs plusieurs cas d'insensibilité au plaisir physique — notamment sexuel. On a signalé aussi la perte de toute sensibilité supraphysiquc : joie, tristesse, haine, tendresse, en un mot de toute émotion, — un état d'indifférence pour tout et pour tous, l'intelligence restant intacte et la conduite de la vie à demi automatique1.

Ces faits, qui sont nombreux, prouvent encore une fois que la vie affective est indépendante des opérations intellectuelles. Mais nous cherchons autre chose : les indications que la pathologie peut nous fournir sur les caractères fondamentaux de la sensibilité.

Pendant ces dernières années, on a étudié sous les noms de dépersonnalisation, perte du sentiment delà réalité, sentiment d'étrangeté, d'isolement, un état intéressant pour nous parce qu'il parait être l'effet et l'indice d'un changement dans la vie affective. Ces termes ne sont pas complètement synonymes; ils supposent des différences cliniques et même psychologiques; mais ils supposent aussi un fond commun sous les variations individuelles : ce qui nous permet d'employer indifféremment l'une ou l'autre de ces désignations.

Pour éviter toute confusion, une remarque préliminaire n'est pas inutile. Il ne s'agit pas des cas de double ou multiple personnalité qui d'ailleurs, sousune forme nette et rigoureuse, produite par la nature et non par l'artifice (hypnose, suggestion), ne sont pas

1. Pour les faits, je renvoie à la Psychologie des sentiments* p. 33 et suiv. ; p. 54 et suiv.

très nombreux. Tous les cas classiques depuis la Félida d'Azam jusqu'à la contemporaine Miss Beauchamp de Morton Prince ont un caractère propre : c'est que la personnalité actuelle ignore totalement ou en grande partie la personnalité disparue, en attendant que celle-ci rentre en scène à son tour.

La dépersonnalisation est la conscience d'un changement profond dans la perception des événements intérieurs et extérieurs; mais le souvenir de l'état normal est si peu effacé que c'est par comparaison avec lui que l'individu se trouve changé.

La description de cet état a été faite par plusieurs auteurs : on peut le résumer comme il suit.

Pour les phénomènes intellectuels : les sensations et perceptions perdent leur acuité, leur netteté, leur rapidité, leur vigueur; le monde extérieur apparaît comme lointain, étrange, sans prise sur l'individu Affaiblissement de l'attention, quelquefois de la mémoire et des opérations logiques.

Pour les états affectifs, indifférence complète, impossibilité d'être ému que Dugas appelle « apathie » et Œsterreich « athymie » (à, Ouaoç). Ainsi une malade de P. Janet, divorcée après trois années de mauvais traitements, était incapable de haine et même de tout ressentiment contre son mari.

Cette vie crépusculaire et fantomatique est connue depuis assez longtemps. Esquirol Fa décrite; depuis, les observations sont devenues assez nombreuses. Je ne les rapporte pas, la dépersonnalisation n'étant introduite ici que pour essayer de pénétrer dune autre manière dans le fond de la sensibilité affective *:

1. Consulter principalement : P. Janet, Obsessions et psychasthénie, t. I, 372 et suiv., p. 433 et suiv. (F. Alcan). — Dugas,

Au reste, cette perle du sentiment de la réalité, sous une forme mitigée et transitoire, n'est pas un phénomène rare. Beaucoup la connaissent par expérience personnelle. Pour ma part, je l'ai subie quelquefois pendant une heure au moins sous l'influence d'un mauvais état physique ou d'une dépression mentale. On passe au milieu des hommes et des choses, sans regarder, sans entendre, sans retour sur soimême et sur sa vie intérieure : on lit machinalement les pages d'un livre sans rien en garder; on parcourt de longues salles d'un musée comme un automate; tout est indifférent, rien n'attire, rien n'intéresse, rien ne reste.

Voici donc des gens qui vivent dans un rêve, insensibles, apathiques, ayant conscience de leur état qu'ils comparent à leur vie passée avec ses perceptions nettes, ses émotions, son activité. Quelle est la cause de cette transformation?

On a d'abord supposé une perversion sensorielle; mais l'élude objective des malades, de leur faculté de percevoir, jointe à leur propre témoignage, sont contraires à cette hypothèse. Dans la dé personnalisation, les sens externes ne présentent aucune altération. On

même prétendu que les sensations internes sont normales; ce qui est moins sûr.

Faut-il l'attribuer à l'affaiblissement de l'attention?

tenue philosophique, 1898, t. I, p. 500, et t. II, p. 423. — OEslerîich, Die Entfrâmdung der Wahrnchinungswelt und die Deperson-

mlisation in der Psychasthenie, 1907, Leipzig. Résumé par l'auteur

lans V Année psychologique, 1908, p. 402.

Assurément celte diminution existe, mais n'esl ellemême que l'effet d une cause plus profonde : l'absence d'intérêt pour tout; par suite l'impossibilité d'une concentration de l'esprit, d'un effort, d'une attitude de préhension à l'égard des événements. Cette explication est donc à écarter.

A mon avis, il faut chercher la cause vraie dans une transformation de la conscience affective : thèse soutenue partiellement par Janet et Dugas et sans restriction par OEsterreich *.

La cause de la vie de dépersonnalisation, dit ce dernier auteur, doit être cherchée « dans une inhibition généralisée de la vie affective ». Les plaintes des malades, celles qu'ils répètent le plus souvent, témoignent de l'arrêt des sentiments — primitifs ou secondaires — qui se lient normalement aux sensations. Telle est la cause qui donne à tout ce qu'ils perçoivent un cachet d'étrangeté. Ils affirment n'être plus capables de se représenter quelque chose. Mais cette affirmation, qui ne résiste pas à l'examen de leurs fonctions, s'explique si l'on tient compte de l'affaiblissement des sentiments qui accompagne les représentations aussi bien que les sensations. « De même il. est très vraisemblable que la diminution d'activité et de vivacité intellectuelles dépend principalement de l'inhibition affective qui supprime les motifs ordi-

1. Cet auteur me range parmi ceux qui, « comme Krislialer et Taine, admettent comme cause principale une perversion sensorielle ». Tout au contraire, dès 1883, j'ai émis timidement l'hypothèse d'un changement dansla cénesthésie comme source première des altérations de la personnalité. Mais, à cette époque, l'importance primordiale de la sensibilité affective dans les transformations brusques de l'individualité, ne réapparaissait pas suffisamment.

naires de l'intérêt.... ». « Le malade n'est pas seulement aboulique, il présente, si l'on peut ainsi dire, une athymie généralisée. Les crises d'excitations affectives qui apparaissent de temps à autre et qui, d'ailleurs, ne prennent pas pour la conscience du sujet tout leur développement émotionnel, ne sont pas en contradiction avec cette athymie. On sait que toute action psychique qui s'exerce après avoir subi une inhibition, donne lieu à des effets normaux excessifs. » L'auteur fait observer que, malgré l'inhibition affective dont les déclarations des malades ne permettent pas de douter, les signes objectifs, c'està-dire l'expression des émotions (qui ne sont plus présentées comme telles) sont conservées sans modifications appréciables l. Il termine en faisant remarquer « que ces faits tendent à démontrer que la vie affective a, pour la détermination de la vie psychique en général, une importance beaucoup plus grande que ne l'admet la psychologie moderne, développée trop exclusivement dans le sens intellectualiste ».

Si du point de vue spécial de notre sujet — la nature de la sensibilité — nous examinons les faits et . l'interprétation qui précèdent, nous y trouvons un appui pour maintenir, sous une autre forme et par d'autres raisons, que la vie affective a deux caractères fondamentaux :l'excitation-dépression, qui est le principal et le plus stable; les phénomènes de plaisir et de peine qui sont plus superficiels. Examinons les causes de leur disparition.

1. Revault d'AUonnes, dans son livre sur Les Inclinations, soutient que l'aflectivLjé est distincte des réactions mimiques (expression des émotions), qui peuvent se produire d'une manière

OEsterreich rattache franchement la perte du sentiment de la réalité comme effet à une inhibition affective comme Cause. C'est la perte ou l'affaiblissement notable de l'état d'excitation. Mais d'où vient cette inhibition affective, ce terme n'étant guère qu'une constatation? L'auteur ne le dit pas. On sait que le mécanisme de l'inhibition est fort obscur pour les physiologistes. Quel qu'il soit, il suppose une cause et on serait assez disposé à la chercher dans une modification de la cénesthésie. OEsterreich semble s'y refuser, puisqu'il écrit : « Comme d'ailleurs les sensations organiques ne présentent aucune altération [chez ces malades], la présence de ces signes objectifs dans l'état d'athymie constitue une réfutation décisive de la théorie de James-Lange pour laquelle les sentiments ne sont autre chose que les sensations organiques concomitantes ». Pourtant une affirmation absolue est bien risquée, puisque nous ne pouvons pénétrer dans le fond obscur des changements obscurs qui se produisent dans les organes, les tissus, les cellules qui sont elles-mêmes des microcosmes, ces changements étant des phénomènes surtout dynamiques. La cénesthésie n'est qu'une somme, une résultante qui se résout en ces phénomènes élémentaires et est finalement réductible à l'irritabilité, c'est-à-dire à la propriété qu'a la matière vivante de répondre à des excitations. Nous avons rappelé plus haut que cette matière vivante est en état de mobilité incessante qui consiste en transformations d'énergie, en passage du potentiel à l'actuel ou inversement. Les biologistes admettent que depuis le mouvement amiboïde tout à fait irrégulier jusqu'au mouvement musculaire rigoureusement ordonné, tous reposent

sur un même principe : « la diminution et l'augmentation alternatives de la surface, la contraction et l'expansion par modification dans la position des particules de la matière vivante elle-même1 ».

En résumé, tout se réduit à expansion et contraction, attraction et répulsion, réactions positives et négatives. L'état d'apathie ou athymie, l'impossibilité de l'excitation ne paraît attribuable qu'à un affaiblissement de la production ou de la transformation de l'énergie dans l'organisme, à une insuffisance, à un déficit dans le tourbillon vital ralenti, à une hyposthénie.

Nous revenons donc aux mouvements comme base et condition fondamentale de la vie affective. La seule différence, c'est qu'en passant de la physiologie à la psychologie, de l'étude objective à l'étude subjective, ces mouvements possibles, ou à l'état naissant, ou réalisés, ou arrêtés, sont nommés besoins, appétits, instincts, tendances, inclinations, désirs et aversion. Il n'y a de changé que le nom et l'aspect.

Il y a peu à dire sur l'insensibilité au plaisir et à la peine. Dans la dépersonnalisation, elle paraît moins physique, liée aux sensations, que morale, liée aux perceptions. Les états agréables et désa-

1. « Soit que la matière vivante rampe ça et là comme une amibe sur les feuilles pourries d'une flaque d'eau ; soit qu'elle pénètre comme les globules blancs du sang à travers les tissus; soit qu'elle circule en tant que réseau proloplasmique dans la capsule d'une cellule végétale; soit qu'elle accomplisse comme fibre musculaire les contractions infatigables du cœur; soit qu'enfin, sous forme d'épitbélium à cils vibratiles, elle transporte l'ovule jusque dans l'utérus pour le livrer à la fécondation : nous sommes toujours en présence du même phénomène. » (Verworn, Physiologie générale, p. 282-283).

gréables, quoiqu'ils soient pour la conscience le caractère le plus important de la vie affective, parce qu'il est le plus clair, ne sont que des effets, des indices de l'activité motrice, des besoins et des tendances satisfaits, contrariés, arrêtés. Si l'opinion contraire a généralement prévalu, si la priorité a été accordée aux modifications plaisantes ou pénibles considérées comme l'essentiel de la vie affective et servant seules à la définir, c'est le résultat d'une foi exclusive dans le témoignage de la conscience, d'une illusion commune qui consiste à croire que la portion consciente d'un événement est sa portion principale. D'ailleurs, pour ne pas répéter ce que nous avons dit dans plusieurs chapitres de la Psychologie des sentiments, je me borne à une simple remarque : depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, il y a un accord presque unanime et bien rare entre les diverses écoles à admettre que, en général et sauf quelques exceptions inexpliquées, embarrassantes, le plaisir a pour condition un accroissement, la douleur une diminution d'activité. N'est-ce pas admettre qu'ils résultent des changements biologiques dont ils sont les révélateurs assez fidèles?

Quoique la vie affective et la vie intellectuelle soient foncièrement hétérogènes et irréductibles l'une à l'autre, leur influence réciproque est connue de tout le monde et elle se manifeste dans la vie ordinaire sous trois formes principales : la sensibilité est maîtresse et l'intelligence a peu de prise sur elle;

l'intelligence prédomine et la sensibilité est faible; elles se font équilibre à divers degrés. Cela est du ressort de la caractérologie.

Mais la différence de nature complète et bien tranchée entre le moi affectif et le moi intellectuel (qu'on me permette ces termes clairs, quoique peu exacts) permet d'expliquer certaines prétendues contradictions qui pullulent dans la vie humaine, privée et publique. Le sens commun et môme la réflexion les condamnent au nom de la logique, sans s'apercevoir qu'ils commettent la grande erreur de traduire l'affectif en termes intellectuels, de l'interpréter et de le juger d'après un critérium qui lui est étranger.

Je fais allusion à ces cas si nombreux où l'individu, possédé par une affection profonde ou par une passion violente, paraît, dans sa manière d'agir, en contradiction flagrante avec sa propre raison. Dans l'amour sexuel, cet accident est d'une fréquence incontestée. Il n'est qu'un peu plus rare dans l'amour maternel, prêt à tous les sacrifices malgré l'égoïsme, l'ingratitude, les injures et les sévices des enfants. De môme dans tous les cas d'affection « aveugle », c'est-à-dire étrangère et réfractaire à toute influence intellectuelle. Cet aveuglement inséparable de toute forte passion montre bien l'hétérogénéité totale du moi affectif et du moi intellectuel : et si nous descendons par degrés de l'amour violent, du fanatisme et autres manifestations extrêmes, on arrive à des états plus faibles, où le moi affectif résiste encore au moins sous la forme passive.

Notons, en passant, que cette « cloison étanche » entre l'affectif et l'intellectuel est un puissant moyen

de conservation pour la sensibilité qui reste intangible dans son domaine, à l'abri de tous les assauts.

Gela se voit au mieux pour la morale. 11 y a d'une part ce qui est inné — les tendances bonnes ou mauvaises, c'esl-à-dire adaptées ou non au milieu social, — le tempérament et le caractère individuels. Il y a d'autre part les facteurs intellectuels : principes, théories, déductions et constructions spéculatives. Actuellement, les traités de morale foisonnent, chaque auteur propose « un nouveau fondement » ou cherche un remède à « la crise contemporaine » et s'inquiète des perturbations qu'elle peut causer dans la pratique. Peut être un peu de scepticisme conviendrait. Sans soutenir la thèse radicale que l'influence des théories est négligeable, très faible et môme nulle; « qu'étant indifférente et inoffensive, il est inutile de fulminer contre elle1 », on devrait remarquer que le sentiment moral, lorsqu'il est solide ne se laisse pas beaucoup altérer dans la pratique ni en bien ni en mal, qu'il affirme inconsciemment son indépendance par des actes, et qu'il conviendrait de croire un peu plus à sa puissance instinctive, un peu moins à celle des idées.

De môme pour le sentiment religieux. Dans son universalité et pour toutes ses formes, depuis le fétichisme et le culte des esprits jusqu'à « l'amour intellectuel » et à la résorption dans l'être infini, il conserve un caractère essentiel : la conscience de notre faiblesse. Celui qui en est naturellement et richement pourvu, sent en lui une croyance qui lui

1. Pour l'histoire de cette forme d'amoralisme depuis Bavle jusqu'à nos jours, voir l'article de Palante, Rwiie philos., mars 1908, p. 274.

explique le monde, mais qui est surtout un soutien, une consolation, un guide vers le salut. Si on veut l'ébranler, l'instinct de la conservation s'insurge et reste sourd à tout argument d'ordre intellectuel, à l'expérience, aux raisonnements. Cette attitude instinctive est totalement étrangère à la « fîdes quœrens intellectum ».

Devant ces cas, qui se rencontrent à profusion, l'opinion commune, scandalisée, crie à la contradiction. Il n'y en a pas. La vie affective affirme simplement et spontanément son autonomie et elle n'est, au fond, qu'impulsion et répulsion, désir et aversion. Par une logique immanente, elle tend vers sa fin, suivant un mécanisme préétabli. Elle est cela et rien que cela. On la dit absurde, stupide, imprévoyante : à elle appliquées, ces épithètes n'ont aucun sens; autant vaudrait parler de l'odeur d'un son. Nous subissons l'entraînement presque inévitable à intellectualiser le sentir, à lui attribuer des caractères rationnels *. Il y a dans l'individu deux développements parallèles, étrangers l'un à l'autre, indépendants l'un de l'autre, ayant chacun son origine propre et incommutable et qui ne peuvent se comparer, faute d'une commune mesure.

Ces personnalités en partie double ne sont réelle-

1. Les émotions violentes, comme la peur, la colère, suscitent souvent des absurdités. On a dit avec raison « que, dans les grands dangers, la bélise augmente d'une manière formidable ». Cela se voit en temps de guerre (les paniques) et de révolutions (sous la Terreur, un journal appelait Marie-Antoinette « un monstre âégobillé de la bouche d'Alecto »). C'est la poussée émotionnelle qui s'intellectualise et se traduit en rêves fantastiques. L'absurdité résulte de l'émotion, mais n'est pas en elle. Un être dénué d'imagination n'a que la secousse physique et un trouble intérieur : rien de plus.

ment contradictoires qu'à une condition : si on les considère comme une infraction à l'idéal de la personnalité, à l'unité rigoureuse de l'individu. Cette position strictement rationnelle n'admet qu'une seule logique et impose à la vie affective son autorité, ses principes, ses règles, ses formes, en un mot, la dénature.

En résumé, je me suis efforcé d'établir: 1° que, pour pénétrer dans la vie affective, il faut s'affranchir autant que possible de la méthode intellectualiste ; 2° qu'elle est, dans son fond, une manifestation énergétique dont la forme primordiale et la plus simple est l'irritabilité; que le plaisir et la douleur ne sont pas les éléments principaux de la sensibilité, mais plutôt des signes, et qu'une psychologie qui ne creuse pas au-dessous d'eux ressemble à une médecine qui se bornerait aux symptômes en négligeant les lésions.

De cette méconnaissance des sources vives de la sensibilité, il résulte que la plupart des psychologues semblent étudier des abstractions plutôt que des réalités, faire de l'anatomie sans physiologie, opérer sur le mort plutôt que sur le vif. On en pourrait donner diverses preuves, entre autres l'oubli total des passions dans les traités contemporains. Et la cause de cette méconnaissance est dans l'habitude précitée de se restreindre aux phénomènes agréables et désagréables — les seuls clairs et pleinement conscients, — au préjudice des tendances qui sont le plus souvent subconscientes. Car il est certain que

la conscience des états moteurs est généralement faible. Plus il y a de mouvement et d'agitation, plus la conscience est instable et trouble. Comparez l'état émotionnel (peur, colère, raptus amoureux, etc.), à l'état stable, clair, analytique de la conscience pendant l'attention et la réflexion, c'est-à-dire pendant la suppression rigoureuse de toute motricité inutile. On peut dire que ce qui se dépense en mouvement ne se dépense pas en conscience, et inversement.

Il faut reconnaître d'ailleurs que la matière de la conscience affective en elle-même est incohérente, anarchique, non unifiée, parce qu'elle est faite de • tendances attractives et répulsives dont chacune n'agit que pour sa fin1. Si l'on résout ce terme général en concrets, il signifie : ou une forme de tempérament (peureux, irascible, etc.), ou une disposition permanente (à la joie, à la tristesse), ou la prédominance d'un besoin (amoureux, religieux, esthétique, etc.); et toutes ces tendances, permanentes ou momentanées, n'ont qu'un but, leur satisfaction. Le monde des sentiments, émotions et passions, est absolument étranger par nature à toute rationalité.

La conscience affective est donc, en fin de compte, la conscience des énergies vitales dans l'individu el de leurs modalités', elle se manifeste comme une force de la nature : ce qui est logique puisqu'elle exprime la vie organique, végétative qui elle-même se ramène

ini

1. Comparer la faible tendance des sentiments à s'associer tre eux avec le rôle capital de l'association dans le domaine ntellectuel depuis les sensations jusqu'aux concepts et aux raisonnements. Pour les détails sur ce point, voir notre Logique des Sentiments.

à des actions physico-chimiques, c'est-à-dire à l'inorganique.

On a vu plus haut que le sentir est plus ancien que le connaître et que la conscience est d'abord viscérale. Il serait chimérique de prétendre déterminer les étapes probables de son développement depuis les origines de la vie jusqu'à l'homme adulte et civilisé. Pourtant, il semble qu'à l'époque des mammifères gigantesques dont la plupart ont disparu et ne sont révélés que par la paléontologie, ces animaux, qui par les dimensions de leurs corps, la perfection de leurs armes offensives et défensives étaient « les rois de la Création », marquent aussi par la puissance et la violence de leurs appétits l'apogée de la conscience affective sous ses formes inférieures. A ce moment de l'histoire du monde terrestre, elle a été la maîtresse incontestée et sans opposition dans la vie psychique. — Mais la faculté de connaître (la conscience non viscérale), d'abord nulle ou très faible, analogue à une bouture, à une greffe parasitaire, grandit et tend à dépasser sa rivale. En môme temps elle la transforme, élargit son champ d'action, suscite des formes nouvelles de la conscience affective, associées non plus à des sensations, mais à des représentations ou des concepts. Ces formes supérieures du sentiment s'esquissent déjà dans les espèces animales les plus élevées. — Chez l'homme, la conscience affective domine d'abord durant l'enfance, plus tard dans le groupe des impulsifs, des émotifs, des déséquilibrés. Elle atteint le point culminant de son évolution, le moment de sa complète efflorescence chez quelques mystiques, surtout avec les poètes et les artistes qui, par leur sensibilité raffinée,

leur instabilité, leurs caprices ont fourni un appui à la fameuse thèse du génie-névrose et dont on a pu dire « qu'ils sont des Surhommes dans le domaine des sentiments ».

Au contraire, l'intelligence est pacifique et de tout repos. Non qu'elle soit étrangère aux forces de la nature, puisqu'elle exige un travail cérébral, par conséquent une dépense d'énergie constatée par la fatigue et par des changements bien connus dans les fonctions physiologiques : circulation, respiration, sécrétions, etc. Mais quelle différence si l'on compare les cas extrêmes du travail intellectuel, tels que la pensée abstraite la plus vigoureuse ou l'imagination créatrice la plus riche (même en négligeant le facteur émotionnel qui accompagne plus ou moins ce travail) avec les cas extrêmes de l'émotion et de la passion ! Cette différence est aussi grande qu'entre la combustion d'une lampe et celle d'une forge.

Actuellement les biologistes et les psychologues sont disposés à admettre que « conscience est synonyme de réactions adaptées à des situations nouvelles ». La conscience intellectuelle qui compare, juge, infère, calcule est capable de sélections et d'adaptations multiples. Elle est à la fois une connaissance de la nature et du milieu et un moyen, pour l'individu, d'agir utilement. Savoir c'est prévoir. Quoiqu'on se plaise de nos jours à répéter que nos sciences ne sont qu'une construction schématique, une simplification, une commodité, l'adage baconien : « Natura nonnisi parendo vincitur » reste inébranlé et l'expérience se charge de l'imposer.

Par contre, la sensibilité n'est propre qu'à des sélections et des adaptations spéciales; les appétits,

Ribot. — Problèmes. 3

instincts, inclinations étant, chacun pour sa part, spécialisés. Une tendance prédominante poursuit son but sans souci du bien général de l'individu et même de sa vie, parce que de sa nature elle est aveugle et étrangère au rationnel.

Nous revenons donc à notre point de départ : la sensibilité, dans son fond intime, est constatée plutôt que connue au sens rigoureux. Cette force de la nature (bien qu'elle existe encore à l'état brut chez les incultes et dans les foules) est le plus souvent modelée quant à sa forme et maîtrisée quant à son essor par l'intelligence, qui lui a imposé une adaptation meilleure aux conditions d'existence de l'individu. Il faut être vicié par le préjugé intellectualiste ou par la maladie métaphysique de l'unité absolue, pour ne pas voir que sentir et connaître sont deux manifestations totalement différentes et indépendantes Tune de l'autre dès leur origine.

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