CHAPITRE II
En reprenant la question de la mémoire affective que j'ai déjà étudiée, il y a près de quatorze ans1, je me propose de l'examiner sous d'autres aspects et en évitant soigneusement les redites. Depuis cette époque, j'ai reçu des communications et observations assez nombreuses; de plus, le sujet a été scruté, discuté, critiqué par divers auteurs qui n'ont pas peu contribué à l'éclairer, à l'étendre et à en montrer la portée2.
Mon but unique est d'établir par de nouvelles preuves l'existence de cette forme de mémoire contre les psychologues qui s'obstinent à la nier. Sous sa forme la plus simple et la plus claire, leur thèse peut se résumer comme il suit.
Dans le prétendu souvenir affectif d'un fait de
1. Bévue philosophique, 1894, t. II, 376, et Psychologie des sentiments, première partie, chap. xi.
2. En particulier : Pillon, Bévue philos., 1901, t, I, p. 113, en mars 1907; Mauxion, Ibid., février 1901; Piéron, Ibid., 1902, II, 612; Dugas, Ibid., 1904, II, 638; Paulhan, La fonction de la mémoire et le souvenir affectif, 1904 (F. Alcan); Dauriac, Essai sur Vesprit musical, p. 257 et suiv. (F. Alcan).
notre vie passée, ce qui est remémoré, c'est l'image de la personne, de l'objet, de l'événement et cela seul : l'état affectif — agréable ou pénible, triste ou joyeux — qui l'accompagne, n'est pas un souvenir; il est l'effet nouveau et actuel de l'apparition de l'image; il n'a pas de passé. Il y a reviviscence des représentations, mais l'émotion ne revit pas; c'est un phénomène entièrement nouveau qui apparaît; semblable au sentiment primitif, il n'a pas plus sa condition d'existence dans ce sentiment « que la tempête d'aujourd'hui dans la tempête du mois passé » (Mauxion, loc. cit.). En un mot, il y a un élément ancien, mais il est intellectuel; il y a un élément affectif qui peut ressembler à l'ancien, mais il est nouveau.
Voilà l'objection dans toute sa force. Il faut reconnaître qu'elle exclut avec raison beaucoup d'exemples donnés comme probants et qui, après examen, restent suspects, douteux, susceptibles d'une double interprétation. Ces faits sont nombreux. Ainsi le souvenir d'une injure subie peut longtemps après s'accompagner des symptômes de la colère. Une infraction grave à la politesse revient en notre mémoire et nous fait rougir. Le Dr Hartenberg, dans son enquête sur les timides, a très souvent reçu cette réponse : « Je puis très facilement reproduire les phénomènes d'angoisse, palpitations, sueur froide, tremblement, par le simple souvenir et en imaginant fortement l'émotion que j'ai ressentie1 ».
On pourrait étendre indéfiniment cette énumération de faits qui sont connus de tout le monde. Pour