‹ Problèmes de psychologie affectiveChapitre 7 sur 30 · Les timides et la timidité, p. 35 (F. Alcan · texte numérisé non relu

Les timides et la timidité, p. 35 (F. Alcan

beaucoup d'auteurs, ils sont probants. Pour les adversaires de la mémoire affective, ils ne le sont pas; on les récuse pour la raison indiquée ci-dessus. Le problème reste donc en suspens. Pour le résoudre, il faut procéder avec plus de circonspection et ne pas accepter sans critique toutes les données de l'expérience; elles n'ont pas une égale valeur. Il est nécessaire de faire un choix et de n'affirmer que d'après des cas dont l'interprétation prête le moins possible à l'équivoque. Nous répartirons ces faits en trois classes : psychologiques, physiologiques, pathologiques. En sus, il y a les preuves indirectes — non les moindres — tirées de la stabilité de certaines dispositions qui ne s'expliquent que par la mémoire affective.

Faits psychologiques. — Le seul critérium qui permette d'affirmer légitimement un souvenir affectif, c'est qu'il soit reconnu, qu'il porte la marque du déjà éprouvé, déjà senti et que par suite il soit localisé au moins vaguement dans le passé. Or, il y a des cas de cette espèce (je néglige tous les autres) et je les divise en deux groupes :

Ceux où une comparaison s'établit entre deux états affectifs qui coexistent ou se succèdent très rapidement dans la conscience ;

Ceux où le souvenir affectif apparaît le premier, sous une forme vague qui se complète par l'adjonction d'éléments intellectuels.

1° Comme type du premier groupe, prenons le cas

de J.-J. Rousseau cité par Pillon [toc. cit., p. 123). Le héros de son roman1, en revoyant avec Julie la retraite qui abrita leurs anciennes amours, succombe au désespoir d'être abandonné. « Tous les sentiments délicieux qui remplissaient autrefois mon âme s'y retrouvèrent pour l'affliger... Voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage, etc. » Évidemment rien ne s'explique sans la comparaison entre l'état d'abandon qui est actuel et l'état d'amour partagé qui est remémoré, et c'est de ce contraste entre le présent et le passé que naît la rage. Il est impossible de soutenir que la reviviscence de l'ancien état est un sentiment qui se produit à nouveau, puisqu'il porte la marque du passé, puisqu'il apparaît comme ayant été, n'étant plus et ne pouvant plus être; en un mot puisqu'il est reconnu. Il est également impossible de supposer que le souvenir est purement intellectuel, sans quoi il existerait dans la conscience sous une forme neutre, indifférente et serait sans action. D'un amour disparu il ne reste que le souvenir de la personne et des circonstances, auquel s'ajoute ce jugement que tout cela fut autrefois accompagné des éléments affectifs qui constituent l'amour : c'est un état intellectuel, une connaissance dénudée de tout sentiment; aussi cette représentation sèche ne nous émeut pas. — En résumé, le désespoir de Rousseau résulte de l'antagonisme entre deux tendances : le souvenir du passé suscite des désirs dont l'état actuel empêche la satisfaction.

1. Il serait futile d'objecter que ceci est un exemple littéraire. J.-J. Rousseau ne rapporte que ce que lui et bien d'autres ont éprouvé réellement, en sorte que le fait littéraire a été d'abord un fait d'expérience.

Comment refuser au premier le caractère essentiel de la mémoire, qui est non seulement reviviscence, mais reconnaissance?

L'existence de la mémoire affective affirmée par la comparaison du sentiment présent avec le sentiment passé se constate dans beaucoup d'autres cas. On a soutenu avec raison que l'amour n'est ressenti jamais deux fois de la môme manière, que sa qualité varie suivant son objet. Comment le saurait-on s'il ne restait dans la mémoire des traces affectives? Je suppose que Don Juan et ses émules pourraient relever dans leur liste bien des cas indifférents; mais ce qui en reste doit s'inscrire au compte de la mémoire du sentiment. Sans elle, un amour ne diffère d'un autre que par les caractères physiques et moraux de l'objet aimé, par la durée et les épisodes : ce qui n'est plus qu'une mémoire intellectuelle.

Beaucoup de formes de regret témoignent aussi en faveur de notre thèse, car il n'y a pas de regret sans une comparaison. Sans doute elle peut s'établir entre l'état actuel et un événement simplement imaginé, espéré — ce qui est étranger à la mémoire, — mais on sait et on a rappelé à satiété combien le souvenir du bonheur passé rend le malheur actuel plus cuisant : ce qui n'est que le cas de Rousseau généralisé. La loi de contraste qui, dans la vie des sentiments, est souveraine, suppose la mémoire affective. Mais la puissance et même l'existence dépendent du caractère individuel et de son aptitude à sentir. Si l'on est pauvrement doué, le passé réapparaît sans marque sentimentale suffisante pour dépasser la mémoire uniquement intellectuelle. J'ai fait remarquer ailleurs (Psych. des sentiments, p. 165) que cette

amnésie affective a une grande influence sur la conduite et que cette portion de l'expérience individuelle qui résulte des plaisirs et des peines éprouvés sera, quant à son efficacité, forte, faible ou nulle suivant les individus.

Ayant résolu de ne présenter au lecteur que des cas probants, j'élimine des faits que plusieurs auteurs ont allégués en faveur de notre thèse. Certains hommes ont le pouvoir d'évoquer volontairement et fortement le souvenir des plaisirs pour neutraliser la douleur physique ou les tristesses de l'heure présente. « Selon Epicure, remarque Brochard, le bonheur est toujours à la portée et dépend toujours de la volonté du sage, parce que les images affectives, plaisirs et douleurs de l'âme, forment pour lui un monde idéal qu'il peut opposer au monde réel des sentiments présents, c'est-à-dire aux plaisirs et douleurs du corps; en sorte qu'il peut conserver la sérénité et la joie au milieu des plus grandes souffrances corporelles1. » Ce pouvoir n'est pas départi à tous et ne réussit pas toujours, — les tempéraments pessimistes ne s'y prêtent guère, — mais il n'est pas assez rare pour être négligé.

Toutefois les adversaires de notre thèse pourraient soutenir que ce remède idéaliste n'est pas un exemple de mémoire affective vraie, que l'image vivement représentée agit comme la réalité elle-même et suscite des sentiments qui, en vertu de leur intensité, envahissent la conscience; mais que ces sentiments semblables à des états antérieurs (ou réputés tels) sont engendrés à nouveau, sont une sorte de création

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