Année philosophique, 1903, p. 2 et suiv. (F. Alcan
issue de l'image. Je ne suis pas certain que cette opinion est la vérité ni que sa solidité soit inébranlable. Cependant elle soulève des doutes; les faits se prêtent à une double interprétation et il convient de ne s'appuyer que sur des faits incontestables.
2° Le second groupe, tout à fait différent, n'exige aucune comparaison. Dans le tout complexe qui constitue le souvenir, c'est l'élément affectif qui apparaît le premier; d'abord vague, confus, ayant seulement quelque marque générale : triste ou -joyeuse, terrifiante ou agressive. Peu à peu, il se détermine par l'évocation d'images intellectuelles et atteint sa forme achevée.
Ainsi, on s'éveille et, dans l'indétermination du premier moment, on se rappelle confusément que, la veille avant de s'endormir, on a savouré par avance ce jour qui promet quelque plaisir. Ce souvenir ressuscite sans rien de plus; puis, après des hésitations, il se précise et se représente dans la conscience non plus comme souvenir affectif pur, mais comme souvenir total.
Parfois, en passant dans tel endroit, devant telle maison ou en suivant telle rue, il m'arrive de ressentir brusquement une impression superficielle et fugitive — plutôt sensation que perception — qui réveille le souvenir affectif d'une période ou d'un épisode de ma vie. Ce n'est qu'un état confusément conscient qui a, malgré tout, sa qualité sentimentale particulière; quelques vagues images sensorielles s'y ajoutent, mais le sentiment a précédé l'intuition. Le passé affectif a ressuscité et a été reconnu avant • le passé objectif qui est une addition. Tel est le phé-
nomène initial et brut. Si j'insiste, à la réflexion, le souvenir prend corps et s'affirme par un groupement d'associations intellectuelles.
On peut dire que ces exemples ont un caractère fuyant; mais, par sa nature, la mémoire affective ne peut avoir la netteté et la fermeté de contour de la mémoire intellectuelle, issue d'éléments sensoriels. Pour établir son existence propre et indépendante, il est nécessaire de la réduire à ce qu'elle est en ellemême. Au reste, on peut s'appuyer sur des observations plus détaillées et plus explicites.
M. Piéron rapporte un cas personnel, fort curieux, dont j'extrais l'essentiel. « Il m'arrive quelquefois en passant dans un. endroit quelconque, avec un état physique et mental à peu près quelconque, de sentir une odeur qui, définie en elle-même, n'est pas cependant susceptible d'être exprimée et déterminée, qui ne rentre pas dans la classification des odeurs; elle est composée, mixte et me met subitement et violemment dans un état affectif indéfinissable, complètement inexprimable, mais nettement senti et reconnu. Ainsi une sensation qui n'est que sensation évoque une émotion qui n'est qu'émotion et qui est cependant reconnue.... Cet état affectif a été éprouvé plusieurs fois pendant mon enfance, un très petit nombre de fois, ou jamais depuis. Il avait disparu complètement de ma synthèse personnelle et il apparaît avec un air étrange, vieillot. En même temps qu'il apparaît, je sens que c'est quelque chose d'ancien et d'oublié. De plus, son apparition est fugace, j'ai besoin de le retenir, ce n'est pas un état stable; il n'est aucunement en rapport avec mon état actuel; il apparaît comme un anachronisme véritable.
Il a tous les caractères de l'image, et n'a aucunement l'aspect d'un état nouveau. l » Après avoir discuté et écarté l'hypothèse d'une paramnésie, l'auteur ajoute : « De plus, si j'analyse dans mes souvenirs évoqués ensuite l'apparition première de cet état, je m'aperçois qu'il n'a pas été produit par la sensation qui vient de l'évoquer en moi. Il s'agit, en effet, d'un état affectif accompagnant une cénesthésie enfantine, un de ces états qui souvent ont apparu au début de la puberté.... Une sensation vague et rare est restée liée avec l'émotion et est seule susceptible de l'évoquer. Quand donc le renouvellement d'une de ces sensations concomitantes évoque à nouveau l'émotion, je puis dire qu'il n'y a pas production d'un phénomène nouveau, mais réapparition associative d'un état ancien conservé, d'une image, d'un souvenir proprement dit.... La durée de ces évocations a toujours été de quelques secondes à peine, puis venaient les souvenirs intellectuels évoqués par cette orientation brusque, d'origine affective, vers des périodes d'enfance. Il me semble qu'il y a là une preuve indéniable de l'existence de la mémoire affective. Notre observation est un fait isolé; mais il doit se produire des phénomènes analogues chez tous les hommes. Si l'on ne parle pas de faits de ce genre, c'est qu'il est difficile d'en parler; tout y est vague et inexprimable; rien n'y est assez défini et le langage, c'est la définition, l'intellectualisation. A mon avis, il n'y a de mémoire affective que celle qui ne peut rentrer dans le langage psychologique, et c'est
1. Pour l'observation in extenso, voir l'article cité plus haut, p. 613.
peut-être de là que viennent toutes les difficultés de la question1. »
Voici un autre cas de la même nature. Il m'est communiqué par un homme très bon observateur et capable de s'analyser avec beaucoup de précision :
« Il y a quelques années, je fus assailli en pleine campagne par des chiens errants dont F un me mordit cruellement à la cuisse. Il n'était pas enragé. Toutefois, la gravité de la morsure, les cautérisations et, il faut le dire, la thérapeutique employée causèrent un éry thème avec fièvre et divers désordres qui me condamnèrent à l'inaction pendant près de deux mois et j'ai gardé de cette période de ma vie le souvenir le plus pénible. Jusque-là (pendant cinquante ans), j'avais toujours vécu dans les meilleurs termes avec la gent canine, même plein de bienveillance à son égard, et depuis je ne lui suis devenu nullement hostile. Mais, depuis cette époque, si, dans la rue, un chien, grand ou petit, s'avance vers moi, quelque inofîensif qu'il paraisse, j'éprouve dans la région du cœur un sentiment immédiat d'angoisse qui dure environ une demi-minute. Ce phénomène est instantané, irréfléchi, presque inconscient. Au début, j'en ai facilement deviné la cause : toutefois je n'ai jamais eu qu'une vision extrêmement faible de l'événement. Actuellement je ne l'ai à aucun degré, à moins qu'il ne me plaise de la solliciter à naître et de reconstituer la scène. Le souvenir angoissant subsiste seul quoiqu'il ne naisse pas dans tous les cas, sans exception. »
1. Voir une observation de même nature dans Mauxion, art. cité, p. 148-149.
Cette observation me paraît nette et probante : une impression visuelle à peine sentie, un sentiment mixte de peur et de tristesse avec son accompagnement physiologique, la conscience d'un état déjà éprouvé, l'acte de reconnaissance qui le localise dans le passé et se précise, si on insiste. Voilà tous les éléments que la sensibilité affective comporte, réduite à elle seule et sans secours étranger. Certes, l'éveil des images sensorielles, résidus de l'accident et de la maladie qui s'ensuivit, éclaircit et renforce le souvenir affectif; mais celui-ci reste l'élément principal et dominateur; sans lui rien n'est. L'addition des éléments intellectuels le complète, mais ne le constitue pas.
Dauriac rappelle aux psychologues que s'ils veulent des attestations en faveur de cette « mémoire du sentiment » sur la réalité de laquelle on ne s'est pas mis d'accord, ils n'auront qu'à puiser à pleines mains dans la mémoire musicale. Il en donne des exemples et en tire une conclusion applicable aux faits précités et qui résume si bien notre thèse que je la transcris intégralement : « Un état affectif se produit en nous sans cause apparente. Nous le reconnaissons : fait de mémoire. C'est lui que nous reconnaissons et non pas les circonstances de son apparition première, puisque ces circonstances nous les cherchons longtemps [dans les cas musicaux qu'il a cités] sans les trouver : fait de mémoire affective. Preuve : après que nous avons renoncé à chercher, les circonstances nous reviennent, la mémoire se complète et cela prouve la liaison à ces circonstances du sentiment reconnu. La vérité est que, dans les faits de mémoire affective, la localisation n'a jamais lieu, tant que se prolonge
l'oubli des circonstances. Mais ce qui constitue un phénomène de mémoire affective comme tel, c'est de pouvoir se passer du rappel des circonstances pour reconnaître le sentiment1. »
Faits physiologiques. — Il est assez curieux de noter que les physiologistes qui ont touché à la mémoire des sentiments, presque toujours pour l'affirmer, ne semblent pas avoir remarqué que leur science fournit des preuves en sa faveur. Il est universellement admis que toutes les manifestations de la vie des sentiments, émotions, passions et.le reste, supposent à titre d'effet ou de cause l'apparition d'un grand nombre de modifications dans l'organisme. Je les rappelle sommairement.
Mettons dans un premier groupe les phénomènes vaso-moteurs, les mouvements musculaires qui expriment les sentiments ou servent à d'autres fins, les changements brusques dans la vie de nutrition (sécrétions, excrétions). Ces modifications sont, les unes perçues clairement par la conscience, les autres confusément senties dans la cénesthésie.
Un autre groupe comprend des processus nerveux et cérébraux qui correspondent aux nombreuses modalités du plaisir et de la douleur. On est très loin de pouvoir fixer avec précision leurs conditions anatomiques et physiologiques. Pour la douleur physique, on admet des appareils récepteurs des impressions,
i. Ouvrage cité, p. 258.
des fibres conductrices, des nerfs dolorifères selon quelques-uns et des centres spéciaux, dont la situation est très discutée : on a proposé le territoire rolandique, la couche optique, le gyrus fornicatus. Pour la douleur morale, c'est-à-dire liée à de simples représentations, on est induit à admettre les mêmes conditions organiques, sauf la transmission de la périphérie aux centres. Pour le plaisir sous toutes ses formes, les conditions anatomiques et physiologiques sont une terre inconnue. Dans les cas de plaisir physique que se passe-t-il dans les terminaisons périphériques, dans les nerfs, dans Taxe cérébrospinal? Ces questions ne sont même pas posées par la plupart des auteurs. Faut-il admettre que, entre le plaisir et la douleur, la différence est foncière, irréductible ou bien quelle n'est que de degré, non de nature; que ces deux manifestations contraires ne sont que deux moments d'un même processus1 et supposent finalement un même substratum anatomique? En dehors de ces discussions et de beaucoup d'autres, je ne vois qu'un seul point sur lequel on s'accorde : c'est que le plaisir suppose une dynamogénie. Mais quelque nombreuses que soient les lacunes et incertitudes sur les conditions organiques du plaisir et de la douleur, on ne peut douter de leur existence, et cela nous suffît.
Rappelons qu'en sus de ces éléments matériels afférents à la seule psychologie des sentiments, il y a ceux qui sont, propres à la psychologie intellectuelle : conditions de la perception sensorielle et de
1. Pour une étude détaillée de cette hypothèse, consulter notre Psychologie des sentiments, lre partie, chap. m.
la reproduction des images visuelles, auditives, tactiles, olfactives, etc.; sans oublier les signes qui servent à l'analyse de la pensée.
La plupart de ces facteurs organiques sont nécessaires, à divers degrés, pour la constitution d'une émotion, d'une passion, d'un sentiment quelconque. Tout cela forme des agrégats, stables ou instables, relativement complexes même dans les cas simples, qui sont les équivalents physiologiques de tel état de conscience déterminé.
Les remarques précédentes se résument dans la formule connue : « L'état de conscience renouvelé occupe les mêmes parties et de la même manière que l'état de conscience originel et aucune autre partie ni d'aucune manière appréciable. » Cette formule condense les recherches de la fin du dernier siècle sur le « siège des images », suivant la locution un peu simpliste de cette époque. Ce résultat paraît acquis, parce qu'il s'appuie sur une base solide de faits normaux et pathologiques et même d'expérience qu'il n'y a pas lieu de rapporter ici.
Ceci posé, prenons un épisode de notre vie sentimentale. Il surgit dans la conscience, spontanément ou volontairement. Apparaissent d'abord les images sensorielles, — visuelles surtout. Physiologiquement, le phénomène consiste en ceci : les éléments nerveux qui ont concouru à la perception originelle agissent actuellement de la même manière et eux seuls. Le groupe sensoriel prépondérant (ordinairement visuel) éveille les autres auxquels il a été associé dans les précédentes expériences. En vertu de la loi fondamentale dite de réintégration ou de totalisation, le souvenir, d'abord partiel, tend à se compléter. Or, si
cette loi a une validité psychologique, elle doit avoir aussi une validité physiologique. Par suite les processus nerveux ayant fait partie jadis de ce complexus physiologique actuellement renaissant et qui correspondent aux états affectifs (conditions du plaisir et de la douleur, des changements moteurs, vasomoteurs, et autres énumérés ci-dessus), tendent aussi à être entraînés dans le mouvement de renaissance, par conséquent à susciter la mémoire affective *,
Parmi les observations qui m'ont été transmises, en voici une où apparaît clairement la reviviscence des états physiologiques, concomitants de l'état émotionnel.
« Je me permets de vous faire connaître un fait qui me paraît une illustration de votre théorie sur la mémoire airective. 11 m'est arrivé, il y a deux ans, au moment d'une opération que j'ai subie en Allemagne.
« Je croyais avoir été endormi à l'éther et j'avais longuement discuté avec ma garde particulière qui avait assisté, sans aider, à mon opération et m'assurait que j'avais été endormi au chloroforme. Gomme c'était une personne d'expérience et comme elle affirmait qu'on ne pourrait pas se servir pour l'éther d'un masque ayant la forme de celui qui avait été employé, je finis par admettre que j'avais été endormi au chloroforme.
« Or, quelques jours plus tard, on lava la cicatrice avec de l'éther et je fus pris immédiatement de cette émotion de défaillance et de nausée qui avait duré plusieurs heures après l'opération.
« Je reconnus alors pour certain que j'avais été endormi à l'éther, et, de fait, lorsque le chirurgien vint me voir, il me confirma que, à rencontre de ce qu'avait dit la garde-malade, j'avais bien été endormi à l'éther. Il est à noter que jamais ni l'éther ni le chloroforme ne m'avaient produit un tel elfet. Leur odeur m'est, au contraire, agréable.
« Il m'a paru intéressant de vous communiquer ce fait, parce qu'il est en contradiction flagrante avec la théorie qui prétend
1. « L'essence de toute association est la tendance que nous avons, un élément particulier étant donné, à reproduire Tétai total dont cet élément ou un autre semblable formait l'une des parties. (Hoffding Psychologie) » Wolff, en 1732, donnait déjà une formule très exacte de cette loi, « Perceptio pneterita intégra recurrit cujus pncsens continet parlem ».
« que l'émotion ne revit pas ». Dans ce cas, c'est l'émotion seule qui a revécu et c'est elle qui m'a forcé à contrôler les représentations intellectuelles. »
Il convient pourtant de remarquer que ce cas n'est pas aussi probant que mon correspondant le suppose. Un adversaire de la mémoire affective pourrait dire : Une sensation réelle (l'odeur d'éther) a suscité un état d'angoisse analogue au précédent, plus faible, mais nouveau : rien ne prouve une répétition par souvenir. Pour être hors de toute attaque, il faudrait que le phénomène se fût produit dans l'ordre inverse : d'abord le sentiment de défaillance et de nausée; ensuite la sensation illusoire d'une odeur d'éther. [11 y a des gens qui, spontanément ou à volonté, peuvent ressentir des impressions odorantes purement subjectives. J'ai rencontré personnellement des cas de ce genre qui d'ailleurs sont mentionnés dans plusieurs Traités de physiologie.] Alors, il serait évident que le souvenir affectif sert d'amorce à la sensation, est le facteur primitif et principal dans le travail de réintégration.
A défaut de cette preuve, l'observation montre du moins que l'odeur et le malaise surgissant conjointement dans la conscience sont inséparables; et si je la rapporte ici, c'est en raison de sa nature presque entièrement physiologique. La disposition pénible, angoissante, est la traduction immédiate et directe dans la conscience des modifications organiques qui se sont déjà produites et qui se reproduisent.
Nos adversaires soutiennent que le prétendu souvenir d'un sentiment n'est qu'un état nouveau ressemblant à un ancien. Pris psychologiquement, le problème reste indécis. Pris physiologiquement, il est abordable. Nous avons, en effet, le droit de demander pourquoi le mécanisme nerveux de la reviviscence intellectuelle aurait le privilège de renaître, tandis que celui de la reviviscence du sentiment serait, par hypothèse, toujours impuissant et frappé de caducité. Est-on capable d'en fournir la preuve?
Cependant, on pourrait soulever quelques objections qu'il convient de prévenir.
L'observation semble prouver que l'image affective renaît souvent pâle, effacée, et que sa reviviscence est aléatoire : on l'évoque rarement à volonté. Est-ce
parce que ses conditions organiques sont plus complexes, plus nombreuses que celles d'une sensation et plus difficiles à mettre en action? Est-ce pour d'autres causes inconnues?
On peut observer aussi que la disparition du souvenir affectif est plus rapide que celle du souvenir intellectuel. Dans le passage à l'indifférence, il ne reste finalement, de la personne ou de l'objet aimé ou haï, qu'une représentation sèche. Une dissociation complète s'est opérée entre deux groupes de phénomènes qui, au temps de la passion, paraissaient associés par un lien indissoluble; ou plutôt une fraction de l'association totale est anéantie.
Une autre objection possible, c'est que la loi d'intégration, invoquée plus haut, n'est en définitive qu'une formule schématique; que, d'ailleurs, en psychologie, les « lois » ne sont jamais que des approximations. Cette restriction est légitime et il faut reconnaître qu'en diverses circonstances le mécanisme de l'association n'accomplit pas son œuvre sans infraction à la règle générale.
Mais ces difficultés et d'autres encore n'atteignent pas le fond de la question. Nous verrons dans la suite de cet essai que la vie du sentiment abonde en faits totalement inexplicables, s'ils n'ont pas pour appui l'association anatomo-physiologique des éléments et du processus nerveux, dévolus les uns aux fonctions intellectuelles, les autres aux fonctions sensitives.
Les remarques précédentes sur les conditions organiques, toujours oubliées, de la mémoire des sentiments, doivent être complétées par l'examen d'une question connexe : celle de la nature des images affectives. Mauxion (art. cité, p. 148) a émis brièvement
et on passant une hypothèse qui ne paraît pas avoir été remarquée et qui, à mon avis, est importante : c'est un rapprochement entre la mémoire affective et la mémoire motrice. Je transcris le passage : « Lorsque nous disons que nous nous rappelons le nom d'un objet, cela signifie que la seule représentation — réelle ou idéale — de cet objet suffit, en vertu d'une association antérieurement établie, pour déterminer effectivement ou à l'état naissant, l'ensemble des mouvements multiples qui concourent à l'articulation du mot : l'émission actuelle de ce mot a ainsi sa condition dans une émission antérieure dont elle peut être appelée le souvenir. Mais pourquoi ne s'établirait-il pas entre la représentation et ce rythme de l'activité générale qui est la face objective et le substratum physiologique du sentiment, une association, une liaison analogue à celle qui s'établit entre la représentation et l'ensemble des mouvements si complexes qui concourent à l'articulation d'un mot déterminé, de telle sorte que l'émotion nouvelle ait sa condition essentielle dans l'émotion antérieure et puisse en être considérée légitimement comme la reviviscence? Une telle liaison n'a rien d'absurde en soi. La mémoire affective apparaît ainsi comme théoriquement possible et même comme hautement vraisemblable. Existe-t-elle en fait? C'est à l'expérience de répondre. » On voit que l'auteur, sans qu'il y paraisse, cherche une solution dans la physiologie, « dans une certaine disposition acquise de l'organisme ».
Mais revenons à son hypothèse. Une bonne mémoire motrice n'est pas également départie à tous les hommes; ce qui explique pourquoi quelques-uns
sont peu disposés à l'admettre. La force physique, mais surtout l'adresse et les exercices variés de l'activité musculaire, la supposent et la développent. Sous sa forme moyenne, elle est la conscience d'une innervation motrice, de mouvements à l'état naissant : ainsi, débarrassé d'un fardeau, on peut le sentir encore quoique absent. Sous sa forme vive, l'image motrice peut devenir hallucinatoire, c'est-àdire donner l'illusion d'une sensation réelle. Secoué par le roulis d'une longue navigation, on peut, à terre paisiblement assis, sentir brusquement le mouvement d'oscillation. Le cas le mieux étudié, le plus saisissant est celui des amputés. Ils peuvent sentir leur membre absent, en extension, en flexion ; leur main perdue qui s'ouvre ou se ferme, leurs doigts qui s'écartent et d'autres menus détails de mouvements imaginaires.
Maintenant, transposons la remarque en termes de psychologie affective et nous dirons : L'image affective est un état de sentiment, simple ou complexe? à l'état naissant, c'est-à-dire un ensemble de processus nerveux afférents à la vie organique et à la vie cérébrale, comme on l'a dit précédemment. Sous sa forme faible ou moyenne, c'est une esquisse, une ébauche de sentiment, mais qui a sa marque spécifique; peur, colère, tristesse, joie, tendresse, etc. Sous sa forme vive, l'image affective devient hallucinatoire et est sentie comme une émotion réelle; elle ressuscite l'émotion passée et même ses concomitants physiques; elle fait couler des larmes, trembler de peur, rougir de honte, bouillonner de colère. Sans doute, ici se pose l'inévitable objection : N'est-ce-pas un état nouveau? Je ne reviendrai pas sur un point déjà
traité. D'ailleurs, il est possible que dans beaucoup de cas les deux partis aient raison; que l'état de conscience soit à la fois ancien et nouveau, ravivé et engendré réellement; que les deux se superposent et se fondent en un seul qui, malgré tout, porte la marque de la répétition, qui n'est pas senti comme une impression vierge.
Il est possible que le terme « image affective » que nous avons employé plusieurs fois sonne étrangement à quelques oreilles. Cependant, à moins de rejeter toute mémoire du sentiment, il est nécessaire de l'admettre : le développement naturel des études psychologiques dirige vers cette hypothèse. Qu'on me permette sur ce point quelques remarques historiques que je ferai très brèves.
A l'origine, la psychologie confuse des images n'indique aucune distinction entre elles ; on en parle in génère. Pourtant, il est clair que ceux qui traitent ce sujet ont dans l'esprit principalement — on pourrait dire exclusivement — les résidus des perceptions visuelles i.
Ce n'est qu'à la suite d'études détaillées, œuvre importante de la dernière moitié du xixe siècle, que l'étude des images s'est modelée, comme elle le devait, sur celle des perceptions, que l'apport de chacun de nos sens fixé sous la forme de souvenirs a été traité séparément par les procédés de la
1. Un psychologue professionnel, Th. Reid, nous donne avec tranquillité la définition suivante : « L'imagination signifie au sens propre une conception vive des objets de la vue ». Cette tendance d'ériger la vision et ses produits en type exclusif de la représentation se traduit dans la langue courante. Même des gens réfléchis s'étonnent un peu d'entendre parler d'images ou d'hallucinations auditives, tactiles, olfactives.
psychologie, de la physiologie, de la pathologie et que le rôle des images auditives, tactiles, olfactives, gustatives, dans la vie de l'esprit a été déterminé selon l'importance relative de chacun de ces groupes.
L'image motrice est d'apparition plus récente, parce que l'étude du sens musculaire (sens de l'effort, kinesthésie) est elle-même tardive. Sans doute, avant Ch. Bell et ses successeurs, on trouve des ébauches, des indications sur la différence entre le toucher actif et le toucher passif; mais son autonomie physiologique et psychologique n'est pas reconnue ni son importance; elle n'a pas son chapitre à part dans un traité des sensations. L'image motrice reste donc inobservée ; elle n'est entrée dans la pleine lumière que grâce à la pathologie, surtout celle des aphasiques.
Dans cette investigation qui a toujours suivi une marche du plus stable au plus instable, l'image affective devait avoir son jour. Comparée à l'image visuelle, elle est comme un antipode. Il faut reconnaître aussi que bien souvent son apparition est si vague qu'elle ne dépasse guère le seuil de la conscience, qu'elle est à peine localisée dans le passé et reconnue.
Faits pathologiques. — Si un surcroit de preuves était nécessaire pour établir l'existence des images affectives, la pathologie fournirait des faits abondamment. On a fait remarquer qu'il existe toute une
classe de douleurs (on pourrait en dire autant du plaisir) dont la mémoire est génératrice; leur raison n'est pas, comme habituellement, externe et objective; elle est interne et subjective. J'en ai rapporté plusieurs cas dans la « Psychologie des sentiments » (p. 149 sq.). Il y a des gens qui peuvent les évoquer à volonté, mais pas toutes indistinctement : tel réussit à raviver l'angoisse cardiaque et échoue pour un furoncle. Il y a aussi les douleurs imaginaires, c'està-dire celles qu'engendre la croyance vive qu'on est blessé par un instrument tranchant, par une. chute; l'examen du corps montrant que Ton est totalement indemne. Il y a encore les douleurs ou plaisirs ressentis par sympathie; enfin la classe très nombreuse des états agréables ou pénibles suscitée par suggestion chez les hystériques, les hypnotisés. On pourrait soutenir que, sous cette dernière forme, le phénomène est artificiel et peut-être superficiel . Cependant si on suggère à l'hynoptisé une douleur quelconque, elle ne sera pas la copie atténuée d'une souffrance, mais une douleur atrocement vive qui lui arrachera des cris et des pleurs. Ce sont des douleurs d'imagination, si Ton veut, mais non point des douleurs imaginaires, car MM. Comte et Hallion, à l'aide de leur pléthysmographe digital, ont vu que cette sensation suggérée, purement psychique, déterminait des réactions de même ordre que la sensation suscitée par une excitation directe des nerfs périphériques. Il existe la plus grande analogie dans l'action des centres circulatoires, bulbo-médullaires, soit que leur mise en jeu procède d'une excitation transmise de la périphérie par les nerfs sensitifs, soit qu'elle procède d'une excitation émanée du centre psy-
chique. Aucun caractère spécial des réactions vasomotrices ne permet de différencier les deux cas, malgré la délicatesse avec laquelle la méthode graphique fait saisir la moindre nuance1.
Résumons en termes physiologiques : Les centres nerveux et leurs annexes peuvent entrer en action sous des influences intérieures, connues ou inconnues ; l'intégrité fonctionnelle de ces centres est la condition nécessaire et suffisante de la renaissance des images affectives qui, dans certains cas, deviennent hallucinatoires2.
Pour être exact et à l'abri de toute critique, il faut avouer que les faits précités sont plutôt des cas <ï imagination affective que de mémoire affective proprement dite. Ils montrent que, chez quelques personnes, dans certaines conditions, des images pénibles qui ont laissé leur empreinte peuvent renaître dans la conscience, sans excitation périphérique : mais ce n'est que la matière d'une vraie mémoire, car l'image n'est ni localisée dans le passé, ni reconnue comme répétition d'une expérience antérieure; elle n'apparaît pas comme souvenir. Ils établissent psychologiquement les conditions premières d'une mémoire affective, sa possibilité, non sa réalité. Il faut donc produire des faits plus probants.
Je suis porté à croire que si un aliéniste étudiait spécialement la mémoire affective, il constaterait son