LE POLYTHÉISME TRADITIONNEL
L'univers, au point de vue de Thistoire des religions^ peut être divisé en trois grandes régions : le monde .civilisé occidental, le inonde de l'extrême orient, et les pays barbares. Le monde civilisé occidental comprenait dans l'antiquité les vallées de FEuphrate et du Nil et le bassin oriental de la Méditerranée ; il s'est graduellement étendu sur l'Europe d'abord, ensuite sur l'Amérique, rayonne maintenant sur la terre entière et est en train de la conquérir. Le monde stationnaire de l'extrême orient comprend la Chine, l'Inde, le Japon et l'Indo- Ghine. Entre ces deux grandes régions se trouve la Perse, région centrale, qui se rattache à l'une et à l'autre. Les pays barbares s'étendaient et s'étendent encore de toutes parts autour de ces deux foyers, dans l'Afrique centrale et australe, dans les régions septentrionales du globe , l'Amérique sauvage et l'Océanie (1).
Les peuples barbares n'ont pas d'histoire ; nous pouvons étudier la religion de ces nations d'après le récit de certains voyageurs anciens ou modernes, mais il est impossible de connaître le mouvement successif de lapensée de ces peuples et le changement de leurs croyances.
Dans le monde de l'extrême orient et dans la Perse, qui, sous ce rapport, doit lui être rattachée, il y a eu, quelques siècles avant l'ère chrétienne, une série de réformes doctrinales, au sein même d'une religion en général
(1) Voir Fappendice, notes II et lïl.
polythéiste et qui provenait d'une antiquité immémoriale. Des réformateurs ou fondateurs de religions ont paru ; des livres sacrés ont été vénérés comme contenant une révélation divine. De là sont résultés de véritables religionsnouvelles dansle p&gSinïsmeyleZoroastristne en Perse , le Confucianisme et le Taosisme en Chine , le Brahmanisme et le Bouddhisme dans Tlnde. Ces réformes doctrinales ont eu lieu au sein du polythéisme; elles n'en ont pas altéré le caractère principal , l'absence de ridée de création et Tadoration d'êtres multiples. A Theure qu'il est, le brahmanisme et le bouddhisme sont en pratique de véritables formes et des formes assez grossières de polythéisme.
Dans le monde occidental, les choses se sont passées tout autrement. Le polythéisme, provenant de la décom position de Tidée primitive de la divinité, s'est conservé traditionnellement, sans changements brusques, sans qu'aucun législateur religieux ait établi une loi jusqu'alors inconnue, sans qu'aucune révélation prétendue, écrite ou orale, soit venue donner à la tradition une nouvelle et plus récente origine.
Mais d'une source unique, de la Judée, sont sorties trois religions ayant un caractère commun, celui de professer le culte unique du Dieu créateur. Trois fondateurs de religions ont paru, tous trois se rattachant à la croyance antérieure d'un patriarche unique , Abraham. Trois livres sacrés ont été présentés aux hommes comme la parole authentique du Créateur, V Ancien Testament, V Évangile et le Coran. Le judaïsme , le christianisme , l'islamisme , telles sont les trois branches de ce monothéisme spécial professé , il y a plus de 4000 ans , par celui que saint Paul a appelé le père des croyants. Ces trois religions se sont placées en face du polythéisme
traditionnel, non pour le réformer, mais pour l'anéanlir et le remplacer par un culte supérieur. Leur triomphe a été complet : le paganisme a disparu du monde occidental, et le Dieu d'Abraham est devenu le Dieu unique de tous les pays civilisés situés à l'occident des déserts de la Perse.
Celte vue générale de l'histoire nous fournit la division de notre étude.
Nous commencerons par considérer le polythéisme traditionnel, qui est laplus ancienne religion historique, le monothéisme primordial étant antérieur à l'histoire. Nous suivrons cette croyance dans l'Orient jusqu'à l'époque où elle subit les réformes que nous aVons signalées, en Occident jusqu'à sa destruction par les cultes monothéistes. Nous étudierons ensuite les réformes doctrinales du polythéisme oriental, en nous arrêtant à deux principales , celles qui ont pris naissance dans la terre sacrée de l'Orient, sur les bords vénérés du Gange, le brahmanisme et le bouddhisme. Il nous restera enfin à examiner les trois religions monothéistes ; judaïsme, christianisme et islamisme.
Cet horizon est vaste , mais il n'est pas indéfini. Si l'étude détaillée de tous les cultes de l'univers est un travail immense, la détermination du caractère des grandes religions est une œuvre qui peut être accomplie dans un temps limité. Les religions qui ont eu une action puissante sur une partie relativement considérable de l'humanité, sont en nombre assez restreint. Nojjs pouvons comparer l'objet de notre étude à une chaîne de montagnes qui contient sans doute d'innombrables collines et des mouvements de terrains très variés, mais dans laquelle les sommets principaux qui dominent la chaîne entière sont en petit nombre. Ce sont ces sommets qui
nous importent, et dont il est nécessaire que nous comparions la hauteur, afin de voir s'il existe sur la terre une religion vraiment et exclusivement céleste (1).
Commençons donc Tétude de Tantique paganisme. Nous la diviserons en deux parties : la première sera rhistoire des différentes phases du polythéisme, de sa formation et de sa décadence; la seconde sera Tapprédation de cette religion.
Nous avons indiqué précédemment comment, à l'origine, a pu naître l'idée de la pluralité des dieux : c'est par la décomposition de l'idée primordiale du Dieu unique, ou plutôt par l'attribution faite à divers sujets distincts de la notion sublime de la divinité , qui, considérée dans sa pureté , ne peut appartenir qu'à un seul être. Cette décomposition de l'idée divine était déjà commencée, mais n'était pas encore achevée à l'époque de nos plus anciens documents. Les dieux que nous trouvons dans ces siècles reculés n'ont pas encore une individualité fixe et déterminée. Ils se distinguent l'undel'autre, mais ils se confondent aussi souvent l'un avec l'autre. On réunit quelquefois leurs noms ensemble, comme s'ils ne formaient qu'un seul être. Ainsi, en Egypte, Ammon, dieu de Thèbes, est un dieu différent de Râ , dieu d'Héliopolis. Il y avait cependant des invocations adressées à Ammon-Râ. Il en est de même en Babylonie pour Bel et Mardouk, en Phénicie pour Ëshmoun et Melkarth.
Les procédés de cette décomposition de l'idée divine ont été variables. Le mode le plus habituel et le plus facile à comprendre est celui qui consiste à considérer
(1) Voir ]a note 1 à la fin du yolume.
comme des dieux dislincls les phénomènes de la naluru. Ainsi est né à une très haute antiquité le sabéisme, c'està-dire le culte du soleil, de la lune el des planètes; chaque astre devenait un dieu. Ainsi s'est formée , chez presque tous les peuples, l'idée de deux divinités primordiales : le ciel ou la brillante voûte de l'atmosphère, el la terre féconde qui produit les moissons et les fruits dont l'homme a besoin. Par un procédé semblable on a divinisé le vent, l'orage, la foudre, l'océan, les hautes montagnes, les rivières.
Unautremode de décomposition a consisté à diviniser, non pluslesphénomènes visibles, mais les forces cachées de la nature. Les dieux ainslimaginés ont été représentés par des symboles; ainsi le principe de lachaleuret de la végétation est figuré en Inde par le feu du sacrifice, le dieu Agni. D'autres symboles ont été adoptés pour représenter, dès lès pluâ Anciens temps, soit k fécondité de la nature et la force mj-stérieuse qui fait naître les êtres vivants, soit la puissance destructive des éléments. C'est probablement à cet antique symbolisme qu'il faut rattacher l'origine du fétichisme. Il est en effet difficile de croire que des objets faibles el petits aient été conai-* dérés comme divins d'une manière directe et en vertu de leur propre nature. On comprend que le soleil ou l'océan aient été confondus avec le véritable être infini. On ne comprend guère une pareille confusion entre la diyinilé et un arbre ou une pierre. Mais ces objets ayant été d'abord vénérés comme symboles d'une puissance cachée, on comprend que le signe se soit identifié avec la chose signifiée, et que bientôt ces objets de culte soient devenus des dieux. Ce fétichisme étrange se trouve déjà mêlé à une pensée panthéiste dans la religion de l'Inde, au temps oii ont été composés les plus anciens hymnes du
Véda. Le feu du sacrifice, la libation, le mortier qui sert à produire la liqueur sacrée, le cheval de guerre, la charrue, la vache sont autant de divinités. DansTÉgypte nous rencontrons , à une haute antiquité, le culte des animaux sacrés, qui doit avoir la même origine symbolique.
De la conception des forces naturelles cachées il n'y a qu'un pas à celle des esprits. De tout temps, les hommes ont cru l'univers habité par des puissances invisibles douées de liberté, esprits bienveillants, indifférents ou méchants, anges, fées ou démons. C'est une croyance qui doit être tout à fait primitive. Qu'elle résulte d'une révélation primitive relative aux démons ou aux anges, qu'elle soit l'œuvre de la raison cherchant la cause inconnue de certains phénomènes , ou même simplement l'effet de l'imagination, il est certain qu'elle remonte à une très haute antiquité. Comme nous l'avons exposé plus haut, l'animisme ou le culte des esprits est une des plus anciennes croyances de l'univers. Primitivement cependant ces esprits n'étaient point considérés comme dieux. Entre l'idée d'un Dieu souverain, adorable et parfait, et la simple idée de génies ou de démons, il y a une différence très marquée. Dans la langue de tous les peuples, ces idées sont désignées par des termes différents. Mais quand la notion de la divinité se fut abaissée, quand le Dieu unique et sublime eut été remplacé par une sorte de monnaie de petits dieux, quand les hommes cherchèrent partout des objets d'adoration, il devint naturel que les esprits du ciel et de la terre se confondissent plus ou moins avec les dieux et devinssent l'objet d'un culte semblable. Par un procédé analogue , les esprits des morts furent adorés, ils devinrent les Pitris, les pères, objets d'un culte spécial dans l'Inde et dans la Chine. Les an-
LE POLYTHÉISME. flii
célres devinrent les diviiiLtés de chaque famille, les prolecteurs du foyer. Dans la Grèce et TAsie-Mineure, les fondateurs réels ou prétendus de chaque cité devinrent aus^i des dieux.
Un autre mode de multiplication des dieux a consisté a transformer en un dieu chaque nom désignant la divinité. Le Très-Haut, le Puissant, le Sage. l'Être bon, ont pu devenir le nom de dieux distincts. Les mènies noms en diverses langues ont également pu conduire au polythéisme. Baal en phénicien signifie Seigneur, comme Âdonaï en hébreu.
La division de rhiimanitë en nations a aussi amené à multiplier les dieux. Chaque peuple a voulu avoir son dieu, qu'il considérait comme supérieur aux autres; et quand il était vaincu, il attribuait sa défaite au dieu du peuple ennemi. Chaque ville, chaque bourgade même dans certains pays a eu son propre dieu.
La multiplication des dieux ne s'est pas arrêtée là. On a divinisé jusqu'aux aspects différents d'un même phénomène, jusqu'aux actes et aux fonctions d'un même dieu, jusqu'à de pures abstractions telles que la Fortune, la Peur, la Pâleur. Nous voyons en Egypte le soleil se multiplier suivant les heures du jour : il est Sorus le matin, Jia k midi, Tum le soir, Osiris pendant la nuit. C'est toujours le soleil, et néanmoins ce sont des personnages distincts quis'engendrent l'un l'autre. D'autres fois c'est le soleil viviflcateur, qui s'oppose au soleil cruel et destructeur, comme des divinités distinctes et môme ennemies.
La plus singulière peut-être de ces décompositions est celle que nous trouvons à une très haute antiquité dans la religion romaine. Ce sont des dieux spéciaux imaginés pour tous les besoins de l'homme et dont les noms.
joints aux formules par lesquelles ils devaient être invot[ués, sont conservés dans d'anciens registres sacerdotaux appelés indigitamenta. Il y a un dieu particulier pour chaque fonction. C'est le dieu Vaticaniùs, qui fait pousser è. Fenfant son premier cri ; le dieu Fabulinus, qui lui fait prononcer sa première parole; la déesse Educa^ qui lui apprend à manger ; la déesse Potina^ qui lui apprend à boire. Lorsqu'il commence à marcher, *quatre déesses le protègent; deux l'accompagnent quand il sort, Ahéona ei Adéona, deux le ramènent , Terduca et Domiduca. Les campagnes sont sous la protection de la déesse Rusina; les montagnes, du dieu Jugatinus; Collatinm veille sur les collines, VcUlonia sur les vallées. Les semences dans la terre sont protégées par la déesse Séjo, les blés mûrs par Segetia; les moissons recueillies par Tutilinus. Trois dieux gardent chaque porte : l'un, Forculus, chargé de la porte elle-même, Cardea des gonds, Lementinus du seuil. Saint Augustin se raille de cette populace de petits dieux (1); il se demande comment les Romains osaient attribuer à leurs dieux la prospérité de leur empire, quand ils les considéraient comme si faibles que quatre d'entre eux devaient s*unir pour faire les fonctions d'une seule nourrice, et trois, pour faire ce que fait un portier humain. Rien de plus légitime que cette raillerie ; il s'agit en effet non d'une superstition populaire , mais d'un culte officiel et approuvé par le sacerdoce. Néanmoins on peut considérer la question à un autre point de vue, et se demander quelle est l'origine de ces puérilités. Certains savants modernes soutiennent que cette multiplicité de petits dieux cache l'idée d'un Dieu •unique. On aurait dit d'abord Divus Pater Vaticanus,
(1) S. Augustin, de Civitate Det, 1. IV, ch. vm.
Divus Pater FabuUnus, Jupiter faisant crier l'enfant, Jupiter le faisant parler; puis les épith êtes seraient devenues des substantifs. Si cette explication est admise, elle indiquerait chez les premiers Romains uii singulier sentiment de la présence continuelle de la divinité. Ils auraient été bien différents de ces philosophes épicuriens cités par Cicéron qui se plaignaient qu'on leur Imposât un dieu curieux et s' occupant trop de leurs affaires, curiosum et plénum negoHi Deum (1). Ils différaient aussi de ces païens du temps de l'empire qui reprochaient aux chrétiens leur croyance à une providence spéciale, à ce Dieu qu'on ne peutvoir et qui cependant examine la pensée des hommes, à ce Dieu ennuyeux, et impudemment curieux, puisqu'il est le témoin de tous nos actes et est présent partout, motestum illum, inquietum, impudenler edam curiosum, si quidem adstat faclis omnibus [2]. Quoi qu'il en soit de cette explication et de ses conséquences relativement àl'histoire du paganisme, ce qui est certain , c'estqueladialinction des dieux une fois accomplie devint très importante. Qui se trompait de dieu ou même simplement de nom divin, n'obteaait pas ce qu'il désirait. Suivant unproverbe connu, c'était unefolie de demander du vin aux Nymphes et de l'ean à Bacchus, et Varron nous déclare qu'il est aussi inaportant de connaître le nom du dieu qui doit être invoqué en chaque circonstance que de savoir l'adresse du boulanger et du boucher.
On voit avec quelle violence l'erreur s'est développée, une fois que l'miité absolue de la Divinité a été obscurcie. Cependant, si le polythéisme n'avait pas subi d'autres
(I) Cicéron, fle Xatura Deoruiii, 1.
(1) Minucius Félix (OclaviDsJ,
transformations, le mal n'aurait peut-être pas été irréparable. L'idée de l'unité divine restait confuse dans les esprits ; les dieux ainsi distingués étaient prêts à se confondre de nouveau. Peut-être, si un mouvement philosophique avait eu lieu à cette époque, le développement du paganisme se serait-il arrêté; nous verrons que quelque chose d'analogue s*est passé dans l'Inde et peutêtre dans la Perse. Il semble aussi que nous puissions constater dans un texte de la Bible, que, grâce à l'inspiration divine et à la fidélité des patriarches, il y eut dans certaines tribus ou familles choisies , une résistance efficace à celte décomposition de l'unité divine. Lorsqu'Abraham reçoit la bénédiction de Melchisédech (1), ce roi mystérieux , prêtre du vrai Dieu , le bénit , en se servant d'un nom divin spécial , le Dieu Très-Haut , El Elioun, différent des noms de Dieu employés par la Genèse, Jéhovah et Elohim, Peut-être ces noms seraientils naturellement devenus des noms de dieux différents. Mais Abraham, après avoir reçu cette bénédiction, se hâte dans sa réponse au roi de Sodome de réunir les deux noms, et il crie : « Je jure par El Elioun, qui est Jéhovah, que je ne recevrai aucune part des dépouilles. » Peut-être aurait-il été possible également de retrouver le vrai Dieu sous ses différents noms , si le paganisme n'avait subi une importante transformation, celle du simple polythéisme en anthropomorphisme,
A la nouvelle période que nous avons à considérer, les dieux sont devenus dans la pensée de leurs adorateurs semblables aux hommes; ils ont un corps, des membres,
(1) Genèse, ch. xiv, v. 20-23.
Il» visage humain; ils ont d«3 pensées et des passions humaines. Ils habitent un palais céleste, ils font leur résidence dans les nuages ou sur les hautes montagnes. Les dieux grecs habitent le sommet du mont . Olympe. Cette similitude avec l'homme modifie, mais ne détruit pas les rapports des dieux avec les éléments et les phénomènes naturels qu'ils représentent. Le soleil, en devenant Apollon, ne cesse pa^ d'éclairer l'univers. L'Egypte nous représente le dieu Ba, qui est ■aussi le soleil, traversant le ciel dans une barque, et nous décrit la beauté de sa figure humaine. Le vieux dieu Océan cède la place k Neptune, être humain à la grande barbe qui par son trident apaise ou agite les flots. Graduellement cependant le caractère humain prévalut sur le caractère physique des divinités.
Deux conséquences résultèrent de ce changement.
En premier lieu, les dieux devinrent beaucoup plus distincts les uns des autres ; leur personnalité devint plus précise. Il devint impossible de les réunir pour en faire un dieu unique. Xa fur et à mesure des progrès de la conception anthropomorphique, l'unité primitive de la divinité s'affaiblit et le polythéisme devint plus complet. Par suite les dieux s'abaissèrent dans la pensée de leurs adorateurs; étant clairement distincts, ils se limitèrent l'un l'autre. Aucun ne put plus être considéré comme infini, si ce n'est quelquefois le premier de tous, le Dieu souverain, le roi de l'Olympe. Mais celui-là. aussi étant semblable à l'homme et de même nature que ses collègues, ne pouvait conserver longtemps le caractère de l'être absolu et suprême. Le polythéisme tendait ainsi à un véritable athéisme, aucun des êtres adorés n'étant digne du véritable i Dieu.
La seconde conséquence, tout aussi grave, a été l'introduction dans Thistoire des dieux de légendes plus ou moins immorales. Au lieu d'être des humains idéaux et parfaits , les dieux humanisés sont en général de fort malhonnêtes gens. L'adultère , Tinceste , le meurtre , leur sont familiers. Jupiter s'établit sur le trône en renversant son père et en le traitant outrageusement. Ces histoires licencieuses , souvent révoltantes , se rencontrent dans toutes les mythologies, en Grèce, en Egypte, dans rinde. Ce n'est point une conception tardive ni accidentelle ; ce sont au contraire les mythologies les plus antiques qui , dès qu'elles prennent la forme précise de l'anthropomorphisme , contiennent ces étranges récits. On a cherché à expliquer et à justifier ces légendes immorales. On a dit qu'elles étaient le résultat naturel de l'anthropomorphisme lui-même , que des expressions mythiques qui désignaient des idées parfaitement innocentes étaient devenues choquantes contre la volonté même de leurs auteurs. Ainsi l'histoire de Daphné poursuivie par Apollon et se changeant en laurier au moment où il va l'atteindre n'est à l'origine que l'expression de ce fait que le soleil suit l'aurore et que l'aurore disparaît quand le soleil est levé. Le soleil est devenu Apollon, l'aurore est devenue une jeune fille gracieuse; la simple succession des phénomènes est devenue , par une confusion de langage, une poursuite amoureuse. Des explications semblables ont été tentées pour un grand nombre de mythes ; les amours des dieux, leurs mariages , leurs naissances, ont été considérés comme représentant la succession de certains phénomènes physiques (1).
(1) Max MuIIer, Mythologie cqmparée. Traduction de Perrot, p. 117.
LE rOtYTnÉISME. iOl
L'hi^^loire de Jupiter détrônant son père Saturne, signifiait simplement un renouvellement de l'ordre du monde, une période géologique succédant à une autre.
Cette justification des auteurs des légendes immorales. doit être exacte en ce qui concerne les plus anciens créateurs des m\-thes. 11 serait étrange, en effet, que ces récits licencieux se fussent produits dans tous les pays à la fois, s'ils n'avaient pour cause que la dépravation de leurs auteurs. Mais plus tard il est probable que les poètes imitèrent sans scrupule leurs devanciers et les passions humaines, avec leurs excès et leurs désordres, furent intenlionnellement attribuées à la divinité. Seulement, là même où une explication naturaliste peut justifier l'auteur d'une légende par trop passionnée, ou même positivement immorale, il faut bien comprendre quelle est la portée de cette excuse. L'intention de l'auteur peut avoir été bonne , mais l'effet est-il changé? Quand ces récits sous leurdernière forme, la forme anthropomorphique, ont commencé à passer de poète en poète, acquérant avec le temps des couleurs plus vives et enrichis de détails romanesques plus circonstanciés, qui peut douter que leur influence n'ait été fatale et que cette étrange hagiographie, cette biographie de Mercure voleur, de Jupiter adultère, n'ait été pour ceux qui l'entendaient une école de corruption? Il est probable d'ailleurs, la nature humaine étant donnée, que, de tout ce qui pouvait être raconté sur les dieux, ces légendes étaient la partie la plus avidemment écoutée et ta plus facilement conservée dans la mémoire. Habitués à une religion sainte, nous ne pouvons nous figurer ce que devaient produire ces exemples corrupteurs venant du ciel même. Si dans nos sociétés où le culte tout entier prêche la vertu , la corruption morale
grande, que devaient être les sociétés païennes? Le mal a été plus grave encore quand la peinture et la sculpture ont entrepris la reproduction visible de ces récits, avec la liberté que leur permettaient les usages antiques, et qui ne pouvait d'ailleurs être refusée à ceux qui, cherchant à faire connaître les dieux, pouvaient être considérés comme accomplissant un acte religieux. Ce vice universel de la mythologie païenne ne doit pas être considéré comme un abus exceptionnel ; c'est au contraire une règle , c'est une forme naturelle de l'évolution de la pensée ; elle se retrouve partout, dans l'Inde comme dans la Grèce.
Ici on peut se demander si, par le fait de l'introduction de ces légendes , le caractère moral des religions primitives a été anéanti. Nous croyons qu'il y aurait exagération à soutenir que ce caractère moral ait été détruit, et que ces religions soient devenues simplement des écoles d'immoralité. Mais ce serait aussi une grande erreur de ne pas tenir compte des conséquences funestes de ces révoltants abus. Voici , ce nous semble , quelle devait être l'impression produite. D'après l'antique tradition, constamment appuyée, soutenue et renouvelée par le témoignage de la conscience , la divinité était la source et la sanction de la morale. On savait qu'il existait dans le ciel une puissance juste, chargée de récompenser la vertu et de punir le vice. Ce rôle nécessaire et pour ainsi dire officiel appartenait aux dieux païens, aux grands dieux, et principalement à Jupiter, leur roi suprême. Ils étaient d'un commun aveu les gardiens de la foi des serments. Ils devaient châtier le vice. On pouvait avoh' recours à eux contre l'oppression ; mais depuis que les dieux étaient devenus des hommes, ils avaient une histoire, une vie privée, une biographie individuelle qui se trouvaient
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LE rOLYTHÉESME.
èlre en désaccord avec leurs fondions officielles. On n'essayait pas de lever cette contradiction, on vivait avec elle, comme avec une foule d'autres incohérences de la doctrine païenne , comme du. reste nous-mêmes nous vivons en présence d'une foule de difficultés , d'obscurités et de choses qui ne devraient pas être telles qu'elles sont. Les gens à conscience large s'appuyaient sur l'exemple des dieux pour excuser leurs vices ; les gens scrupuleux appliquaient instinctivement aux dieux assis sur leur trône ce que l'Évangile a dit des docteurs delà loi juive assis sur la chaire de Moïse ; Ffdtes ce qu'ils vous disent; ne faites pas ce qu'ils font. C'est surtout à l'occasion de Jupiter, père des dieux et des hommes, que celte opposition entre la fonction ofBcielle et la conduite privée est la plus frappante. Jupiter, dans les auteurs grecs, est non seulement le plus grand des dieux, mais le dieu juste par esceilence. Sa fille est Thémis, la justice. Il est le vengeur des crimes, le protecteur des suplilianta et le dieu bon qui permet l'expiation des fautes. Son rôle de Dieu suprême apparaît avec évidence, son nom même l'indique : ZeEiç en grec, Jovis en latin, ont la même racine que 8iô( et Deus,' son nom a été sans aucun doute à l'origine le nom commun de la divinité. Mais si nous considérons Jupiter dans la légende, quelle contradiction avec son rôle de suprême justicier I Jupiter ne règne que parce qu'il a détrôné et mutilé son père Saturne. Sa vie n'est qu'un tissu d'aventures galantes, plus licencieuses les unes que les autres; dans l'Olympe il est en guerre avec les autres dieux et déesses, et souvent semble avoir de la peine h maintenir son autorité. 11 est bon de constater ces contrastes. Si l'on n'en tenait pas compte, on ne jugerait pas bien les religions païennes ; on serait trop indulgent si l'on ne tenait compte
que des attributs divins mentionnés par les poètes, trop sévère si Ton s'arrêtait seulement aux légendes mythologiques.
Après tout d'ailleurs ,. toutes ces contradictions ne sont-elles pas contenues dans l'idée même de l'anthropomorphisme? Une fois les dieux assimilé saux hommes, ayant leurs faiblesses et leurs passions , l'univers devenait une société à l'image des sociétés humaines , dont les dieux formaient le gouvernement et la magistrature suprême. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait pu s'y trouver des représentants et même un représentant suprême de la justice couvrant de son autorité ofiQcielle une personnalité qui par elle-même provoquait un tout autre sentiment que le respect et l'admiration. Gela pouvait bien exister dans l'Olympe, car cela existe quelquefois sur la terre.
L'anthropomorphisme n'est que la seconde étape du paganisYne. Il en est une troisième qui lui donne sa forme définitive , c'est Vidoldtrie, Pour bien comprendre en quoi consiste l'idolâtrie, et pourquoi son origine a été si tardive , il faut que nous remontions plus haut et que nous cherchions quelles ont été les plus anciennes représentations de la divinité et les plus anciennes formes du culte.
Dans les premiers temps de l'humanité, lorsque l'idée de l'unité divine subsistait encore ou commençait seulement à s'altérer, il semble que c'était en présence du ciel que les sacrifices étaient offerts. Le sacrifice, ce rite étrange que l'on trouve chez tous les peuples, que l'on rencontre partout à l'état traditionnel, se célébrait au
sommet des monlagnea, sur un autel de pierre ou 3ur un tertre. En étendant les bras vers le ciel, le prËtre offrait les victimes à Dyaus, le Dieu lumineux, représenté par la lumière céleste. A partir de ce moment , par une sorte de métaphore nécessaire, le ciel et la divinité sont devenus synonymes dans toutes les langues. Cette métaphore dure encore et ne s'effacera probablement jamais. Tel était le culte rendu à Jupiter en Arcadie, sur le sommet du mont Lycée; tel était probablement celui que les Pélasges rendaient à la divinité sans la désigner par aucun nom propre (1). Tel était encore, au temps d'Hérodote, le culte rendu par les Perses à Ormuzd (2), Chez les Latins, il n'est pas douteux que Jovis, qui 3e confondait avec le ciel matériel et avec la pluie même qui en tombait, n'ait été adoré d'une façon analogue. Lorsque les hommes commencèrent à adorer les dieux multiples, les représentations visibles de la divinité ae multiplièrent également. Quelquefois ces signes étaient fournis par la nature même des dieux. Le soleil, ta lune, les planètes, les rivières étaient adorés en se tournant vers l'objet même du culte. Lorsqu'il s'agit d'êtres plus abstraits, ou lorsque l'homme sentit le besoin de signes plus précis de la divinité , on eut recours à de véritables symboles; à Rome, une épée plantée en terre représentait Mars, une pierre représentait Jupiter. Le fétichisme , conséquence de ce symbolisme , a d'ailleurs existé à une très haute antiquité ; pierres sacrées, arbres sacrés , animaux sacrés , objets sacrés de toute sorte étaient l'objet dn culte et étaient censés habités par la divinité. 11 y a donc toujours eu des représenta-
lions visibles des dieux. Mais ces représentations n'étaient pas des idoles; ce culte n'était pas l'idolâtrie. Les idoles proprement dites n'ont pu commencer que lorsque les dieux eurent pris dans l'imagination des peuples l'apparence d'êtres humains. L'idole c'était, non pas le dieu lui-même , quand ce dieu était un phénomène naturel , non pas un symbole obscur de la puissance du dieu , mais la représentation claire de sa forme humaine. Le dieu était censé habiter les nuages , mais l'image de son corps humain était dans le temple. Entre le dieu et l'image il y. avait d'ailleurs un rapport plus intime que celui de la simple ressemblance. Le dieu était cru venir habiter mystérieusement l'image. L'image était une émanation du dieu, comme une portion de lui-même. Les termes anciens qui ont servi à désigner les idoles, eïSwXov, simulacrum, sont les mêmes qui servaient à désigner les ânies des défunts ou leurs ombres. Il semble qu'il y ait une certaine analogie entre ces idées. De même que l'ombre était un reste à demi vivant du défunt, de même le simulacre, l'idole, fut une sorte d'émanation, un double de la divinité.
Du reste , l'idolâtrie une fois établie, l'identification entre les dieux et les idoles devint plus intime encore. En effet , l'idolâtrie contribua à multiplier les dieux. Chaque statue tendit à devenir un dieu distinct. Dans les villes où il y avait plusieurs temples de Jupiter ou d'Apollon, chacun de ces temples contenait une statue portant un nom spécial. Il suffît, pour constater ce fait, de parcourir la description géographique de la Grèce, par Pausanias. Dans la mythologie poétique , il y a un seul Apollon, un seul Jupiter, un seul Bacchus, auxquels sont attribuées une série d'aventures. Dans le culte, on compte jusqu'à 55 ApoUons, 18 Bacchus, 61 Jupiters dis-
lincts les uns des autres, désigaés par un nom parliciilier et exigeant on culte spécial.
Ici nous prévoyons une objection qui sera faite par nos adversaires, ou même ^ui naîtra dans l'esprit de quelques chrétiens. On pourra dire qu'il se passe au sein du catliolicisme, par l'efTet du culte des images, quelque chose de semblable à la multiplication des dieux païens par l'idolâtrie. On pourra comparer les cultes des diverses idoles, ou des divers sanctuaires, au culte de diverses images d'un même saint et principalement de la sainte Vierge. On pourra dire que la difl'érence entre Apollon Pythien et Apollon Lycien , entre Minerve Su- ■ niate et Minerve Larlsséenne, est sembable à celle qui existe entre Notre-Dame de Chartres et Notre-Dame de Paris. Mais ce serait une assimilation très linexacte. Il y a en effet entre le christianisme et le paganisme, sous des formes extérieures analogues, une difl'érence profonde. Dans le christianisme il existe un enseignement doctrinal, directement opposé i Tabue du culte des images. Le catéchisme chrétien est à. lui seul une défense contre la superstition, aussi bien que contre l'irréligion. Le catéchisme apprend à tous qu'il y a un Dieu unique invisible , qu,e la sainte Vierge n'est qu'une créature qui a eu l'honneur d'être la Mère de Dieu , qu'elle est unique, et que ses diverses statues ne sont que les représentations d'une même patronne céleste. En présence d'un tel enseignement, la croyance à la divinité des statues, ou à leur puissance individuelle spéciale, ne peut être qu'un abus, une superstition condamnée par l'enseignement officiel, et que l'autorité ecclésiastique a le droit de réprimer quand elle les constate. Ces supertitions ne pourraient prédominer que si l'enseignement chrétien é.lait détruit. Mais dans le paganisme il n'y avait aucun en-
^ seignement doctrinal, aucune autorité chargée de maintenir la foi. De plus il n'y avait aucune doctrine précise; la croyance au Dieu unique avait disparu : les divers dieux du paganisme n'avaient été à Torigine que les décompositions d'une même divinité : pourquoi ne se serait-elle pas décomposée davantage? Pourquoi Apollon Lycien et Apollon Pythien ne seraient-ils pas devenus deux dieux différents, Apollon dieu solaire lui-même étant déjà un dédoublement du soleil Hélios ? Rien donc ne serait plus faux que de prétendre justifier l'idolâtrie en disant que les statues n'étaient que des images de la divinité et des symboles de ses attributs. Les philosophes ont pu penser ainsi ; mais pour la foule les idoles étaient des dieux véritables.
L'idolâtrie avait pour effet de fixer le polythéisme dans la pensée des peuples, de lui donner une forme sensible capable de saisir l'imagination. Elle était la destruction complète de l'idée du Dieu suprême. Ces dieux plus ou moins vagues, qui sortaient l'un de l'autre et se cpnfondaient ensemble, sont devenus maintenant des êtres visibles distincts; quand on allait devant la statue qui s'identifiait avec l'un, on savait bien qu'on n'adorait pas l'autre.
L'idolâtrie eut aussi pour effet de donner une forme populaire à l'anthropomorphisme et à toutes les légendes mythologiques scandaleuses qui en étaient l'accompagnement nécessaire. Ces légendes, quand elles n'étaient pas représentées elles-mêmes d'une manière plastique, trouvaient maintenant un double appui dans l'imagi* nation populaire : le récit ou le chant poétique, et l'idole à laquelle le chant se rapportait. Le culte d'ailleurs se modelait souvent sur la mythologie et était destiné à en rappeler les principales scènes.
Telle fut la grande transformation qui constitua définitivement le paganisme antique. Elle était accomplie avant les temps historiques dans la Chaldée et la Babylonie, vrais pays des idoles. Dans TEgypte les idoles sont aussi très anciennes, mais elles jouent un moins grand rôle : il n'y a pas d'idoles dans le sanctuaire intime des temples égyptiens. En. Grèce, il est parlé dans Y Iliade d'une statue de Minerve, mais l'idolâtrie ne semble s'être établie généralement que plus tard. A Rome, Varron nous dit que les premières idoles ont été établies cent soixante-dix ans environ après la fondation de Rome. En Chine et dans l'Inde, l'idolâtrie a été plus récente encore, et n'a guère commencé que quelques siècles avant l'ère chrétienne, après la fondation de la religion de Bouddha.
Nous venons de décrire, dans son ensemble, le mouvement graduel des idées qui a amené les hommes de la notion d'un Dieu unique et invisible jusqu'à l'adoration grossière des objets matériels.
Nous ne devons cependant pas croire que ce mouvement ait été si continu et si universel qu'il n'y ait pas eu de réaction ni de retour vers des idées plus saines. Il est incontestable au contraire que , parallèlement à cette décadence, un certain progrès moral et religieux a eu lieu chez les peuples païens, et particulièrement chez les Grecs. L'idée de Zeus, dieu souverain, législateur et juge, devient plus claire et plus complète chez les poètes lyriques et particulièrement dans les œuvres de Pindare. Le caractère local du culte fut combattu par la formation de grands empires ou par les confédérations
religieuses aussi bien que politiques des républiques grecques entre elles. L'idée de la vie future et de la rétribution se développa dans les mystères du culte de Gérés et de Bacchus.
Mais ces progrès étaient trop partiels et trop superficiels pour qu ils pussent empêcher la décadence générale et les conséquences funestes de rétablissement du culte des idoles.
Au lieu d'amener une réforme et une amélioration dans le culte, ce développement d'idées plus saines n'eut pour résultat que de rendre les croyances plus faciles à ébranler dans l'âme de ceux qui réfléchissaient. Aussi, quand la philosophie grecqile s'éveilla, la tradition corrompue du paganisme ne put trouver grâce devant elle. Cet amas de légendes parut insoutenable et indigne d^hommes sérieux et consciencieux. Néanmoins il était impossible de détruire des coutumes si fortes. L'idolâtrie en effet avait fixé et affermi l'erreur fondamentale du polythéisme. La religion ayant pris un corps visible , tant dans ses objets que dans ses cérémonies , était devenue une institution sociale très puissante et capable de traverser les siècles. Les premières attaques contre les dieux soulevèrent une vive indignation populaire et attirèrent un prompt châtiment sur leurs auteurs. Celte crainte d'ailleurs n'était pas la seule qui arrêtât les esprits disposés à secouer ouvertement le joug de la tradition. Les philosophes eux-mêmes n'échappaient pas à l'influence des croyances de leur temps, et, tout en se moquant de tel récit relatif à Jupiter, beaucoup d'entre eux auraient cru commettre un sacrilège en manquant à quelqu'un des rites traditionnels. Il s'établit ainsi une sorte d'opinion moyenne : les légendes mythologiques furent rejetées , et leiur invention mise à la
LE J'OLÏTlIÉiSME.
charge des poètes. Les cérémoDies da culte furent considérées comme toiinea , utiles et nécessaires , comme destinées à attirer sur la patrie ou sur ceux qui invoquaient les dieux, la protection de la puissance divine, quelle qu'elle fût et quel que fût son nom. Il se fit une sorte de partage dans les esprits, une religion nationale et officielle, accompagnée d'une assez grande incrédulité privée.
C'est une question difficile de savoir dans quelle mesure l'accusation portée contre Socrate d'avoir attaqué la religion nationale était fondée. Il est certain qu'avant de mo'urir il fit sacrifier un coq à Esculape; nous pouvons croire qu'il flt cet acte conforme à la tradition, de bonne foi et sans mentir à sa conscience; son attitude si calme avant sa mort semble l'indiquer. D'un Qutre côté, il paraît qu'il aurait refusé de se faire initier aux mystères d'Eleusis, ce qui semble indiquer on certain scrupule à l'égard du paganisme, ou du moins de quelques-uns de ses usafçes. Si nous devons en croire Platon, Socrate ne se serait justifié que d'une manière équivoque du reproche de ne pas croire aux dieux populaires. Quoi qu'il ensoit, l'ébranlement des croyances traditionnelles dans les classes intelligentes et élevées ne fit que s'accroître. Une marque évidente de" cette incrédulité est la popularité qu'obtint dans les derniers siècles avant l'ère chrétienne Vévkémérisme, cette doctrine rationaliste qui faisait des dieux de l'Olympe des hommes, et de tous les faits surnaturels contenus dans les traditions, des inventions des poètes.
La foi du peuple cependant ne fut pas ébranlée, mais elle fut altérée et rendue peut-être plus grossière par l'invasion des cultes orientaux, de ces mystères étranges d'Isis et de Cybèle, où l'ascétisme et les mortifications
violentes se joignaient aux excès, et où tout semblait se réunir pour exciter Fâme d'une manière maladive et produire une violente exaltation de l'imagination. Défendues d'abord, puis tolérées par le pouvoir civil, ces superstitions bizarres et souvent licencieuses et cruelles, acquirent une grande puissance sur les peuples. Le scepticisme dans les classes supérieures, une dévotion superstitieuse dans le peuple, un culte officiel purement extérieur, tel était l'état du paganisme, lorsque la lumière de l'Évangile se leva sur l'univers.
La lutte du nouveau culte contre l'ancien dura prés de six siècles : mais à la fin du troisième siècle la prédominance passa de l'ancien culte au nouveau, et les derniers siècles du paganisme ne furent qu'une lente agonie. Pendant la première période de la lutte, le polythéisme, intimement uni à la constitution des sociétés antiques et de l'empire romain , se défendit principalement par la •force et la persécution. Néanmoins des efforts sérieux furent faits pour le réformer et pour constituer une doctrine capable de lutter sur le terrain intellectuel et moral contre l'enseignement nouveau. Les stoïciens essayèrent d'expliquer allégoriquement les fables païennes. Les platoniciens, comme Plutarque et Apulée, voulurent justifier les dieux, sans nier les légendes, par une ingénieuse distinction entre les dieux qui restaient toujours purs et immaculés dans l'Olympe, et des démons ou génies inférieurs portant le même nom que chaque dieu et à qui seraient arrivées les aventures racontées par les poètes. Au milieu du second siècle, il y eut un essai d'établir une sorte de monothéisme officiel imparfait, sous la forme d'un culte universel du Soleil, qui n'aurait été que le symbole du Dieu suprême. Plus tard Julien l'Apostat essaya de ressusciter le paganisme, en s'appuyant à la fois sur
LK POLYTHEISME.
la Ihéurgie et les théories panthéistes de l'école néopialonicienne. Mais tous ces eflForls furent vains; rieu ne put empÊcher la décomposition graduelle de ce cadavre tombant en pourriture.
Cette religion si puissante, qui à l'époque de la fondation du christianisme était répandue de l'Espagne et dés Gaules jusqu'aux Indes, s'écroula tout entière. Les milliers de temples que Pausanîas visitait et décrivait si florissants deux siècles après notre ère, disparurent de la face delà terre. Les dieux païens, après avoir été ' condamnés par les Pères de l'Église comme des démons, sont devenus dans l'opinion des hommes, des êtres imaginaires, de purs noms auxquels rien ne correspond de réel. Leurs statues vénérées et auxquelles on attribua si longtemps une vertu surnaturelle ne sont plus que l'ornement de nos musées et de nos jardins. Leur vertu cachée s'est évanouie, leur beauté artistique seule a subsisté. Celte ruine a été totale, et de cette puissante religion il n'est rien resté.
C'est à tort, en effet, que certains auteurs ont dit que le christianisme a emprunté quelque chose h la religion ' païenne. Le christianisme a emprunté à la société grécoromaine beaucoup de choses : les langues grecque et latine, la forme de la pensée, un certain nombre de conceptions philosophiques, des principes de législation et de gouvernement; mais il n'a rien emprunté au culte païen. Les premiers chrétiens auraient considéré comme une souillure tout usage, toute pratique, provenant directement d'un culte impie et réprouvé. Si, plus tard, il s'est rencontré entre le christianisme et le paganisme des ressemblances extérieures , si nos temples contiennent des statues comme les temples païens, si les cérémonies du culte, les processions, les encensements ont
une certaine ressemblance dans les deux religions, il ne faut point voir dans ces faits une imitation d'un culte maudit quand il existait, etoublié depuis qu'il a disparu. Il ne faut y voir que la ressemblance nécessaire entre toutes les religions, provenant des instincts et des besoins de la nature ; ce sont les formes qui conviennent à toutes les doctrines vraies ou fausses, divines ou terrestres, comme les habits sont faits pour tous les hommes, sages ou sots, vertueux ou méchants.
Il nous reste, après avoir terminé cette rapide histoire du polythéisme, à faire brièvement l'appréciation de cette religion.
Au point de vue intellectuel et doctrinal, nous pouvons dire qu'elle est absolument de nulle valeur. Il n'y avait dans le polythéisme aucun enseignement, il ne pouvait en exister aucun, parce qu'il n'y avait réellement pas de doctrine. Les notions que nous avons appelées théologiques et que nous avons remarquées dans l'antique tradition, étaient détruites par le polythéisme. Une théologie du polythéisme était impossible. Comment, en efTet, aurait-elle défini les divinités auxquelles le culte était rendu ? L'idée d'un dieu païen est une idée incohérente et contradictoire. Les païens ne concevaient pas , comme nous le faisons, la divinité élevée infiniment au-dessus de la nature, dans une région supérieure et transcendante ; la divinité pour eux étant dans la nature elle-même, elle en était la partie la plus noble et la plus élevée. Ce qu'ils adoraient, c'était la partie divine, la partie sacrée de la nature, par opposition à la partie profane. Mais où poser
la limite ? Si par divin od entend infini, parfail. on cet ramené au monolhéisme. Si l'on entend simplement par c(] mol quelque chose de puissant, une force, on aboutit au panthéisme absolu, où tout devient également Dieu. Quelle raison y a-t-il de choisir tels Êtres pour les déclarer des dieux et de refuser cet honneur à d'autres? On adorait les (grands phénomènes, pourquoi pas les petits? la mer et les fleuves, pjourquoi pas les sources, les gouttes d'eau? Pendant quelque temps on a considéré les dieux comme immortels; les hommes étant mortels ne pouvaient donc être dieux en cette vie, puisqu'ils devaient mourir : ils ne pouvaient l'être qu'après leur mort. Hais cette distinction tomba bien vite. En Egypte, on adora le Pharaon vivant. Dans l'empire romain . si Rome réservait son culte à l'empereur mort, les provinces élevaient des temples à l'empereur vivant, fflt-il un monstre on un fou, fût-il r^éroii ou Cali^ulal Les animaux étaient dieux, pourquoi pas les plantes? Il n'y avait aucune raison logique pour élever une barrière quelconque à la porte du panthéon ; y entrait qui voulait ou plut6t qui savait trouver des adorateurs. Quels attributs pouvaient être considérés comme caractéristiques d'une divinité aussi facile à acquérir? Tout pouvant être dieu, être dieu c'était en réalité n'être rien; c'était une pure qualification extérieure, le seul fait d'avoir des temples et des autels. Cette absence d'enseignement est évidente dans le paganisme. Jamais le polythéisme n'a eu d'autres théologiens que les poètes, et l'on sait quelle singulière théologie ils présentaient à leurs lecteurs.
Si le polythéisme était nul an point de vue doctrinal, pouvait-il élre puissant au point de vue moral? A priori, cela est impossible. L'homme est toujours disposé à échapper à la morale, et il y échappe quand celle morale
il6 HISTOIRE DES RELIGIONS.
n'est pas liée à une doctrine invariable. Dans la religion juive, et même dans le christianisme, la forme tend toujours à remporter sur le fond, les cérémonies sur la disposition du cœur, la liturgie extérieure sur la conversion véritable de l'âme. Par la bouche dlsaïe , Dieu se plaint de ceux qui venaient sacrifier des boucs et des génisses, mais dont les mains étaient souillées de crimes (1). Les mêmes plaintes se rencontrent chez les prédicateurs de tous les temps. Du moment donc que renseignement doctrinal manquait dans le paganisme, la véritable puissance morale, la véritable action sur les cœurs ne pouvait pas s'y rencontrer. Les païens invoquaient leurs dieux pour obtenir des biens temporels, ils ne songeaient pas à leur demander de les rendre meilleurs. Avons-nous besoin d'ajouter j^u'outre ce vice apparent, le polythéisme en présentait bien d'autres? Les légendes mythologiques étaient un enseignement corrupteur. Le culte contenait un certain nombre de cérémonies d'une obscénité révoltante. Sans parler des bacchanales, des orgies des prêtres de Cybèle, sans parler du culte de Vénus, il y avait certaines cérémonies religieuses, certaines processions où figuraient les pieuses matrones et les jeunes filles des confréries, qui seraient aujourd'hui et en l'état de nos mœurs impossibles à tolérer et que la police si facile de nos grandes villes ne pourrait supporter (2). Quelquefois les autorités civiles se donnaient la mission de rétablir un peu d'ordre et de décence dans ce monde païen, où la pudeur était partout obligée de se voiler. On défendait certains spectacles indécents, mais on s'arrêtait devant les cérémonies
(1) Isaîe, I, 11, 15.
(2) Bas-reliefs de Medinet-Abou (collection de Champollion).
religieuses, parce que, disait-on, les dieux voulaient êlre honorés ainsi. Je veux croire que ceux qui accomplissaient ces cérémonies le faisaient quelquefois de bonne foi et par un véritable sentiment religieux, mais cela ne change pas la nature des actes eux-mêmes, et, quoi qu'on fasse, il est impossible de voir là un enseignement moral.
Nul quant à la doctrine, impuissant quant à la morale, quand il n'était pas corrupteur, le paganisme antique était-il donc une religion vaine et sans force? Nullement, cette religion était trâs efScace sur l'imagination et sur le cœur; elle savait inspirer le terreur et l'amour. Elle constituait une institution extrêmement puissante. Sa force venait en premier lieu de ce qu'elle correspondait à un besoinpuissant de l'humanité, le besoindu surnaturel, de la croyance k l'invisible, de relations avec ce qui dépasse l'horizon borné de celte terre. Ce besoin lîtait-il plus vivace dans l'antiquité et chez les peuples barbares? A- , t-il diminué depuis que le monde est mieux connu, que son étendue s'est man'deslée à noire science, ou n'est-ce pas plutôt le christianisme qui, en obligeant l'humanité à chercher l'invisible dans une région supérieure et idéale, où l'on n'entre que par la vertu et le sacrifice, l'a déshabituée de ce commerce continuel avec un monde surnaturel? Quoi qu'il en soit, le païen se croyait constamment en rapport avec des puissances tachées. 11 tremblait devant elles; il essayait de les apaiser; il implorait leur appui. Le culte lui était nécessaire pour bien vivre avec les esprilsdonl lise sentait entouré, Lapuissance de la croyance au surnaturel dans le paganisme est un phénomène d'autant plus étrange, que les faits soi-disant miraculeux que nous rapportent les historiens nous semblent moins frappants et moins avérés. Ce que nous savons des ora-
des de Delphes et de Thèbes nous semble ridicule; ils étaient cependant consultés avec foi par tout Tunivers hellénique. La divination, les aruspices, les présages, nous semblent des folies; c'était à Tépoque païenne un des objets de la foi populaire. Aux sanctuaires d*Epidaure et de Dodone, nous trouvons de nombreux ex-voto se rapportant à des guérisons obtenues par les pèlerins. Qu'y avait-il de réel dans ces faits? Quelle était la part de l'imagination? Quelle était celle de l'action des esprits mauvais? Pouvait-il y avoir, pour des âmes de bonne foi qui ne voyaient rien au delà de l'horizon du paganisme, des prières exaucées et des miracles obtenus du vrai Dieu par l'effet de cette religion qui est gravée dans toute conscience humaine? Nous ne pourrons jamais résoudre ces problèmes. Ce qui est certain, c'est que la foi au surnaturel était très puissante chez les païens.
Les religions païennes satisjpiisaient en outre le sentiment religieux. Elles produisaient des émotions religieuses ; elles touchaient certaines fibres inférieures de l'âme humaine, sans pouvoir ébranler les fibres supérieures, celles qui ne vibrent que pour le véritable idéal moral. L'alliance de l'émotion religieuse avec la satisfaction des passions est un phénomène qui se rencontre souvent dans l'histoire de l'humanité. C'est la source du faux mysticisme que l'Église est constamment obligée de surveiller et de réprimer. Or, il est évident qu'un mysticisme de ce genre se trouvait dans la religion païenne et qu'il pouvait produire un enthousiasme d'autant plus puissant qu'il n'entraînait pas de contrainte morale, ni d'efforts contre les passions.
A ces moyens d'action, les religions païennes en joignaient un autre. Elles étaient éminemment nationales et sociales. Elles entraient dans la vie des cités et des
LE POLYTHEISME.
peuples. Elles étaient un élémenl de cohésion enlrç les hommes, et recevaient elles-mêmes tin appui du pouvoir civil. Elles étaient peut-être d'autant mieux adaptées à cette œuvre inférieure et purement terrestre, qu'elles avaient une doctrine moins précise et une morale moins exigeante. Elles fournissaient un appui il la vie sociale et n'étaient pas une gÉne pour l'autorité ni pour les caprices de la foule.
Telles sont les principales causes de la puissance et del'efncacitédupolythéisme. Maintenant, tout compensé, le paganisme était-il un hien ou un mal? Tout dépend du point de vue oîi l'on se place. Si l'on veut comparer le polythéisme antique à un état de l'humanité où il n'y aurait aucune religion, à l'état où voudraient nous amener les matérialistes modernes, peut-être la conclusion sera-t-elle que, tout compte fait, le paganisme est préférable et que mieux vaut une croyance quelconque, môme superstitieuse, à un monde invisible, qu'un état oii l'homme serait entièrement renfermé dans le monde terrestre. Nous pouvons, je crois, ratifier sur ce point le jugement d'un païen, Apulée, répondant aux philosophes de son temps (1). La philosophie négative essayait, comme elle fait de nos jours, de fermer toute communication entre l'homme et la divinité, u Quelle sentence I s'écrie Apulée ; quoi donc, les hommes seraient séparés de tout contact des immortels, enfermés dans le Tartare dès cette vie, privés de toute communication avec les dieuxl Pas un ôtre céleste veillant sur eux, comme le pâtre sur ses brebis, l'écuyer sur ses cousiers, le bouvier sur ses troupeaux I Pas un être qui réprime leurs colères, soulage leurs souffrances, vienne en aide
(I) Apulée, De Dec fiocratis.
à leur pauvreté 1 S'il en est ainsi, que pouvons-nous devenir? Nul dieu, dis-tu, n'intervient dans les affaires humaines? A qui donc adresserai-je mes prières? à qui offrirai-je mes vœux? A qui immolerai-je mes victimes? Qui invoquerai-je pendant tout le cours de ma vie, comme soutien des malheureux, protecteur des bons, adversaire des méchants? Qui prendrai-je, et-c'est là un besoin de chaque jour, à témoin de mes serments? » Apulée a raison, et le paganisme, tout corrompu qu'il était, valait mieux que l'irréligion absolue.
Mais si, nous plaçant à un autre point de vue, nous considérons l'humanité comme un être progressif, qui avance de siècle en siècle et qui doit s'élever d'époque en époque à une civilisation plus haute, alors nous pouvons nous demander si le polythéisme s'est associé à ce progrès, s'il en a été la cause ou si, au contraire, il n'a pas été l'obstacle à cette marche vers le bien. La réponse est très simple. Pour que le polythéisme fût un instrument de progrès, il aurait fallu qu'il fût lui-même progressif, ou du moins qu'il contînt une doctrine stable et détermiaée. Or, nous avons vu que son histoire est, tout balancé, celle d'une longue décadence, d'un progrès continuel dans l'erreur, du polythéisme simple à l'anthropoiporphisme, de l'anthropomorphisme à l'idolâtrie, et qu'il a abouti au néant de toute doctrine. Il n'a donc pu contribuer au progrès. Si l'humanité a avancé, c'est par la philosophie, la politique, par le travail de la raison; ce n'est pas par l'effet de sa religion. Les législateurs ont pu se servir du culte, mais ce n'est pas dans le culte qu'ils ont puisé leurs inspirations. Les philosophes ont pu le respecter, mais ils ont fait leurs œuvres à côté des temples et des autels, sans s'occuper de ce qui s'y passait. Us ont quelquefois essayé
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d'interpréler le paganisme et de s'en servir, mais avec peu de Buccès; la religion populaire leur a échappé et n'a été qu'un obstacle à leur œuvre. Le véritable procès de rhumaaité s'est fait à cAté du paganisme et en dehors de ses cérémonies. Le progrès ne peut se faire que par la vérité. Or cette vérité existait, comme noua l'avons dit, dans les antiques traditions; elle a pu être développée, elle a. pu renaître même par les efforts individuels de la raison et de la conscience humaine, mais elle n'a pu recevoir aucun secours des formes mensongères du paganisme.
Ici se présente un problème très grave et qui sera probablement toujours insoJuble pour notre science. Comment, pendant ces longs siècles d'erreur, les hommes de bonne foi pouvaient-ils entrer en rapport avec le vrai Dieu? Pouvaient-ils traverser les voiles du paganisme et par leur bonne volonté rectifier ses symboles faux? Ou bien devaient-ils chercher Dieu directement par la conscience, en detiors de toute forme religieuse? Tertullien , dans son Apologétique, s'est posé lui-même cette question et lui a donné une solution qui est peutêtre la meilleure qui ait été imaginée. Il dit qu'à, côté du paganisme subsistait l'idée du Dieu unique, et que cette idée se manifestait dans les locutions populaires. Dana ces temps, au lieu d'invoquer Jupiter, les païens s'écriaient souvent : Dieu, venez à mon aide ! La langue littéraire, il est vrai, parle le plus souvent des dieux au pluriel, 6wl, DU, et de la divinité au neutre, " Aeioï, numen, mais le peuple conservait le nom simple du vrai Dieu personnel (1), C'est ce que Tertullien appelle le lé-
(1) On liouve quelquefois le terme de Btôt, Dieu, on bien 4 Beôc, le dieu; mais généralement ce terme sera|)porle A un dieu ]iuïenprécédemmeat nommé, ou dont le nom est soua-entendu.
moignage de Fâme naturellement chrétienne. Peut-être est-ce par l'effet de cette connaissance directe et pour ainsi dire instinctive de Dieu, manifestée dans ces locutions populaires, que les païens de bonne foi pouvaient faire des prières utiles et obtenir le pardon de leurs fautes. Cette solution est peut-être la meilleure. Néanmoins la question reste obscure, et peut-être vaut-il mieux renoncer à la résoudre et nous en tenir à ce que la foi nous enseigne au sujet de la bonté de Dieu, de sa justice et de sa miséricorde, et à ce que saint Paul nous dit des païens, qui, n'ayant pas de loi écrite, seront jugés d'après la loi naturelle gravée dans leur conscience.
Mais, quoi qu'il en soit de ce problème, il reste certain que ce n'est pas au polythéisme antique , doctrine vaine et illusoire, que nous pouvons demander le secret de notre destinée. Des affirmations sans fondement, des traditions si profondément altérées et compliquées par tant de fables, ne sont pas la base d'une conviction raisonnable et sérieuse. La croyance à la vie future et au jugement, que nous trouvons si puissante en Egypte, n'échappe pas à celte faiblesse. Cette croyance peut valoir comme témoignage instinctif de la conscience humaine, de la raison ; mais elle n'est pas appuyée sur un témoignage authentique, nous permettant de savoir avec certitude ce qui se passe au delà du tombeau. Elle n'est pas, comme la croyance chrétienne, garantie par la parole d'un Dieu vraiment mort et ressuscité. Nous n'avons donc rien à demander sur notre avenir au polythéisme. 11 nous reste à chercher si nous rencontrerons une parole plus croyable et une autorité plus sûre dans les réformes doctrinales de l'extrême Orient.