LES RÉFORMES DOCTRINALES DU POLYTHÉISME
Le polyl.héismG traditionnel que nous venons d'étudier est la décomposition, la décadence et la corruption des antiques traditions spiritualistes qui apparaissent à l'aurore de l'histoire. Tandis que l'humanité était sons d'autres rapports en progrès, que les mœurs s'étaient adoucies, que la pensée était devenue plus précise et plus subtile, que les moyens de communication entre les hommes, le langage, l'écriture, les arts et l'industrie s'étaient développés, la religion proprement dite tombait eu décadence ; l'idée du Dieu unique était remplacée par celle d'êtres multiples; l'idolâtrie grossière et le culte direct des êtres visibles remplaçaient l'antique symbolisme. Partout , par l'effet de cette décadence , le polythéisme aboutissait à un véritable néant doctrinal, à un ensemble de cérémonies vaines, eflicaces d'une certaine manière sur l'imagination, mais sans lumière pour l'intelligence, sans effet sur la conscience.
Cette impuissance du polythéisme est universelle. La seule exception qu'on puisse lui supposer, celle des doctrines élevées de la religion égj'ptienne, rentre dans la loi générale. Nulle part en effet la décadence des idées religieuses n'est plus sensible qu'en Kgj-pte ; et la beauté et l'élévation de certaines parties de la littérature religieuse do ce pays, ne fait que rendre plus saillante l'impuissance pratique du paganisme. L'espace me man-
que dans cette étude pour parler avec détail des croyances deFÉgypte. J'en dirai seulement quelques mots, pour prévenir Fobjection qui pourrait naître dans Tesprit de ceux qui, frappés de la beauté des symboles de cette antique religion , trouveraient qu'elle ne mérite pas d'être comprise dans la condamnation générale que nous avons portée contre le polythéisme. Nous trouvons, il est vrai, en Egypte une belle doctrine sur un Dieu unique, invisible, éternel, qui n'est représenté par aucune image et à qui aucun temple n'est érigé. Nous y trouvons aussi des idées très élevées sur la vie future et sur le jugement après la mort. La pureté de l'âme, que semble exiger au premier abord la déclaration que le défunt doit prononcer devant le tribunal d'Osiris, est remarquable et contient un noble enseignement moral. Ces doctrines remontent à une très haute antiquité. Elles sont un des éléments de l'antique civilisation de l'Egypte, et nous montrent, non seulement la conservation d'anciennes traditions , mais tout un travail philosophique sur ces données primordiales qui est probablement l'œuvre de l'antique sacerdoce égyptien. Il semble qu'il y ait eu, à cette époque reculée, une école de philosophie religieuse semblable à celles qui se rencontrent plus tard dans le même pays. Mais, chose singulière, le polythéisme le plus absolu, le culte des animaux sacrés, le culte d'adoration au Pharaon, remontent aussi à une trèshaute antiquité. Les mêmes prêtres qui écrivaient de si belles sentences sur le Dieu invisible qui n'a pas de temples, étaient les ministres du culte des dieux païens dans les imiÀenses temples d'Abydos et de Memphis. Dans ce même livre des morts, à côté de la morale pure, se trouvent les formules magiques les plus bizarres. La confession du défunt , toujours identique , quelle qu'ait été sa
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vie . ne peut elie-méme être considérée que comme une espèce d'amuletle ou de forme liturgique de parl6cation.
Il n'est pas nécessaire, pour expliquer ces contrastes, de supposer, comme l'ont fait certains auteurs, que le^ prêtres égyptiens avaient une doctrine secrète réservée aux seuls initiés. Il suffît d'admettre qu'ils ont laissé subsister et se développer les superstitions populaires, tout en conservant pour eux-mêmes et en iixant dans leurs livres une doctrine plus élevée et en interprétant symboliquement lu multiplicité des dieux, l'idolâtrie et les animaux sacrés. Cette doctrine supérieure, n'étant pas enseignée d'une manière pupulaire. devenait par là même inintelligible à la foule; elle était déjà pour la masse des Égyptiens un enseignement et une doctrine hiéroglyphique. De plus, dans les derniers temps de la religion égyptianne, avant la conquête de l'Egypte par les Grecs , celte doctrine plus élevée s'effaça; !a religion devint de plus en plus matérielle ; elle se réduisit à l'adoration directe du soleil, du Pharaon, du taureau Apis, dont les actes de décès rédigés sous la forme du plus grossier fétichisme , ont été retrouvés dana les mausolées. Tel est le témoignage unanime des égyptologues , telle est en particulier la conclusion des conférences faites à Westminster en 1879 par M. Lepage-Renouf , qui résument la science la plus récente sur la religion de l'Egypte. L'Egypte n'échappe donc pas, quelles que soient les apparences contraires, à cette grande faiblesse du paganisme, le néant doctrinal. Les doctrines élevées qui se trouvent dans ses monuments n'ont pas atteint le peuple et n'ont pas résisté au violent courant de fétichisme matérialiste qui provenait de la forme même du culte. II y avait contradiction entre le culte et la doc-
trine: c'est le culte grossier qui l'a emporté, sans du reste qu'il semble y avoir eu d'essai de résistance , les sages de l'Egypte ne s'étant nullement proposé d'éclairer et d'instruire la masse de leurs concitoyens.
Ce néant doctrinal universel, cette superstition contraire à la raison et indifférente à la morale, qui régnait dans l'univers et allait toujours croissant, ont dû provoquer la naissance de cultes nouveaux plus raisonnables et plus purs. Bien loin qu'il y ait lieu de s'étonner qu'il s'en soit formé, il est étrange au contraire qu'il n'y en ait pas eu davantage , et que dans l'Occident le seul renouvellement religieux que l'histoire atteste ait sa source dans la Judée. Nous ne devons pas être surpris qu'il ait existé des religions nouvelles inventées par l'homme. Nous ne devons pas non plus trouver étrange que ces religions contiennent une assez grande somme de vérités et qu'elles aient eu une efficacité morale réelle. Il y avait en effet, dans la tradition primordiale, un fond considérable de hautes vérités spiritualistes. Le travail de la raison et de la conscience pouvait soutenir, relever, développer ce trésor antique. A la rigueur, l'homme aurait pu inventer Dieu et la vie future. Que des hommes de génie, que des hommes de bien même, ou que des corps sacerdotaux aient pu, en se servant de ces ressources, créer des doctrines nouvelles, les mettre par écrit , organiser un enseignement pour les conserver et les répandre , cela n'a rien qui dépasse les forces de l'humanité; il est même assez facile de comprendre que, dans l'absence de toute doctrine positive, les hommes aient écouté assez volontiers un nouveau maître, pourvu qu'il ne leur ait pas demandé de renoncer trop brusquement à leurs usages, et qu'il ait eu l'art de les convaincre de sa supériorité.
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On s'explique aussi que les fondateurs de religions aient pu quelquefois se croire de bonne foi inspirés par le ciel, que dans d'autres cas ils se soient servis d'un titre prétendu de prophètes pour attacher plus d'autorité à leurs paroles. Étant donnés, d'une part, la crédulité humaine et le besoin que les hommes ont d'une autorité, et d'autre part l'ambition et le désir du pouvoir et de l'influence , on comprend que de telles prétentions aient été alléguées , et que ceux qui se sont ainsi déclarés les interprètes des volontés célestes aient pu se faire écouter. Nous pouvons donc nous attendre à rencontrer des religions inventées parles hommes, contenant beaucoup de vérités utiles , ayant une certaine efficacité et admises sur la parole d'hommes considérés comme des prophètes. Ce seraient alors des révélations imaginaires, des doctrines venant réellement de la terre, bien que leurs adhérents croient qu'elles viennent du ciel ; ce seraient des religions subjectivement divines, divines dans la pensée de leurs adeptes.
Mais il est possible qu'il existe des institutions religieuses vraiment et objectivement divines, qui montrent par des caractères inimitables la réalité de leur origine céleste. Nous les reconnaîtrons à une perfection plus complète de la doctrine , à une efficacité morale supérieure , à une énergie plus grande pour lutter contre les passions humaines , à un succès qui ne pourra s'expliquer, vu les circonstances , que par une force céleste. Leurs fondateurs , s'il en existe , ne se contenteront pas de se déclarer des envoyés célestes , ils le prouveront par une vie exceptionnelle , par des œuvres que Dieu seul peut faire. Enfin , s'il existe plusieurs de ces religions, comme il n'y a qu'un Dieu et qu'une seule humanité, elles devront s'accorder, se connaître mutuelle-
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ment et être liées ensemble , de manière à ne former, bien qu'il puisse y avoir des révélations distinctes et successives , qu'une seule œuvre divine.
C'est évidemment une œuvre de ce genre et non une autre qui peut seule nous donner ce que nous cherchons, une certitude supérieure à celle de la philosophie relativement au monde invisible et à la vie future. Toutes les religions humaines manquent d'autorité. Les vérités qu'elles contiennent ou ont été découvertes par leurs fondateurs, et alors n'ont qu'une V^aleur philosophique , ou proviennent de la tradition primordiale, et n'ont alors que la valeur même de cette tradition. Or, ce que nous cherchons, c'est une certitude supérieure à celle de la philosophie , et quant à ces traditions premières , bien que nous ayons montré que l'origine divine de la religion est vraisemblable, nous n'avons pas osé affirmer qu'elle soit certaine. Une révélation postérieure vraiment divine peut donc seule nous donner la certitude que nous cherchons. C'est dans cette pensée, c*est afin de découvrir cette perle précieuse, nécessairement unique si elle existe , que nous allons examiner les diverses doctrines qui ont tenté avec plus ou moins de succès de réformer le polythéisme traditionnel ou de se substituer à lui.
Les réformes que nous allons étudier sont celles de la Chine, de la Perse et de l'Inde, c'est-à-dire des trois grands peuples de [Fextrême Orient ayant eu chacun une histoire et une civilisation indépendantes l'une de l'autre.
Il y a dans l'empire chinois trois religions officielles qui portent le nom de trois personnages célèbres : Con-
fucios, Lao-lseu et Bouddha, Le bouddhisme est originaire de l'Inde : nous en ferons plua lard une étude apéciale; nous pouvons dire seulement que le bouddhisme populaire lel qu'il existe en Chine, sous la forme du Lamaïsme et du culte de Fô, est actuellement une grossière idolâtrie. Il est même vraisemblable que ce n'est que lors de l'établissement odiciel du bouddhisme en Chine que le culte des statues et des images a été établi. Le spèlerins bouddhistes chinois appellent le bouddhisme la doctrine des images venues de l'Occident (1).
Le Taosisme, ou|le culte dont l'origine est attribuée h Lao-tseu, ne difiT&re guère du bouddhisme populaire. Le fondateur prétendu de ce culte est un philosophe qui vivait en Chine au cinquième siècle avant l'ère chrélienne, qui a laissé un livre de panthéisme mystique nommé Tao-te-king, el qui passe pour avoir énoncé de belles maximes sur ThLimilité et la charité. Mais l'opinion des sinologues compétents est que le Taosisme moderne n'a nullement été fondé par Lao-tseu. Selon Legge (2), professeur à Oxford et éditeur des classiques chinois, le Taosisme ne serait qu'un ramassis des vieilles superstitions de la Chine rejetées par Confucius, et dont une réaction contre la doctrine de ce sage aurait formé une religion populaire. Les fondateurs de ce culte l'auraient placé sous le nom de Lao-Tseu, afin de lui donner plus de crédit et d'opposer à l'autorité de Confucius celle d'un sage qui partageait avec lui l'admiration publique.
Ces deux cultes purement magiques el superstitieux no méritent pas de nous arrêter. Un'en est pas de même
(1) SlAnisIaa Julien, Voyage des pèleri.
(2) The Religions of China.
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du Confucianisme, la véritable religion officielle de Tempire chinois, celle que n'ont jamais cessé de professer les lettrés et dont les empereurs sont restés les chefs ofciel s, bien qu'ils aient quelquefois professé personnellement d'autres cultes.
Confucius est le véritable représentant de l'antique sagesse chinoise. Quelques mots sur sa personne ne seront pas déplacés ici. Confucius naquit l'an 551 avant l'ère chrétienne. Fils d'un officier distingué, il perdit son père à trois ans. Sa mère en l'élevant eut à lutter contre la pauvreté. Dans sa jeunesse il eut un grand goût pour l'étude. Il se maria à dix-neuf ans et obtint un petit emploi. A partir de vingt-deux ans il fonda une école, dans laquelle il enseignait l'histoire et les doctrines du passé. Bientôt il acquit une grande réputation; il put alors quitter son pays natal , le pays de Lu où il avait toujours vécu, pour visiter la capitale. C'est là qu'il rencontra un autre sage, qui a été considéré comme un fondateur de religion. Lao-tseu était alors âgé de quatrevingt-huit ans et Confucius de trente-cinq. Confucius semble avoir voulu éblouir le vieillard par sa science. Il l'interrogea sur le culte des ancêtres ; Lao-tseu lui répondit brusquement : « Ceux dont vous parlez sont morts; leurs ossements sont réduits en poussière, leur?^ paroles seules ont subsisté. J'ai entendu dire qu'un riche marchand , bien qu'il possède des trésors dans ses magasins, prend les apparences de la pauvreté, et que l'homme supérieur, bien que sa vertu soit complète, semble souvent, par son aspect extérieur, être stupide. Mettez de côté votre apparence orgueilleuse, vos nombreux désirs , votre air insinuant et votre volonté indépendante, tout cela n'est d'aucun avantage pour vous. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. » Si l'on en croit la lé-