‹ Problèmes et conclusions de l'histoire des religionsChapitre 14 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

. La religion qui va faire l'objet de notre étude, le bouddhisme, diffère profondément de celles que nous avons examinées jusqu'ici. En premier lieu, elle possède un caractère qu aucune ne possédait; c'est une religion universelle, destinée par son principe et son dogme à être, non le culte d'un seul peuple, mais celui de l'humanité entière , et à réunir tous les hommes dans une croyance déterminée et uniforme. Cette universalité de principe a été réalisée en fait sur une assez large échelle. Sorti de Tïnde où il a régné pendant plus de mille ans en concurrence avec le brahmanisme , le bouddhisme a été répandu dans la Tartarie, la Chine, le Japon, l'Indo- Ghine et quelques-unes des îles de la Sonde; certains recensements, probablement exagérés, lui donnent quatre à cinq cent millions de sectateurs, plus qu'au christianisme (1). Aussi est-il rangé par les auteurs modernes qui traitent de l'histoire des religions dans une catégorie à part, celle des religions qu'ils appellent universalisieSj par opposition aux religions locales et nationales. Il ne partage ce titre qu'avec le christianisme et

(1) Schlaginweit, dans son étude sur le bouddhisme du Thibet, réduit l'estimation à trois cent cinquante millions, ce qui semble plusvraisemblable. Le bouddhisme est la religion numériquement dominante en Chine, dans une grande partie de l'Indo-Chine. II règne k Ceylan et subsiste au Népaul.

LE itOUDDIItSMt:.

l'islainisrae. — Kn second lieu. Je bouddhisme a organisé ce qui manquait au paganisme, un enseignement populaire de la religion. Les moines bouddhistes sont des prédicateurs ; la lecture de leurs livres sacrés et l'explication de la doctrine est une des grandes parties de leur culte, — En troisième lieu, on ne peut contester que les livres bouddhiques ne nous ofifi-ent, tant dans la vie que dans les prescriptions du fondateur, un idéal moral pur el élevé, inférieur sans doute à l'Évangile, mais ne le cédant peut-être à aucune doctrine humaine. Eu revanche , la doc tri ne 'bouddhiste nous présente cette étrange et incroyable singularité d'être une doctrine religieuse ou il n'est pas question d'un être suprême, et où le bonheur futur, proposé à la vertu, consiste dans un état qui ressemble de si près à l'anéantissement, que l'on peut discuter si vraiment ce n'est pas le néant absolu qui Serait le terme dea àspiraliûjis du bouddhiste.

Celte religion si étrange, si paradoxale, qui semble faite pour renverser toutes les idées rei;ues, n'a été, du moins sous cet aspect particulier, découverte que très récemment. Depuis le moyen âge, le lamaïsme, rehgion du Thibet, était connu, et ses ressemblances étranges avec le catholicisme avaient été remarquées. Les Portugais avaient rencontré les bouddhistes à Ceylan ; les missionnaires catholiques de la Chine avaient décrit le culte de FA, Mais l'unité de ces divers cultes, leurs relations mutuelles et surtout le côté élevé et idéal de la morale du Bouddha, étaient restés parfaitement inconnus jusqu'en 1820. C'est alors que presque simultanément M. Turnour, gouverneur anglais de Ceylan, el M. Hogson, résidant au Népaul. firent connaître à l'Europe savante deux collections de livres sacrés des bouddhistes, l'une en sanscrit, l'autre dans une langue spé-

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ciale dérivée du sanscrit, le pâli. A la même époque un savant distingué, Csoma de Koros, étant parvenu à acquérir la connaissance de la langue thibétaine, décrivit une collection analogue trouvée dans des couvents du Thibet. Cette collectien était en grande partie la traduction des livres hindous. Depuis ce temps, les livres sacrés bouddhistes ont été trouvés traduits en mongol, en chinois, en japonais; on les a rencontrés également à Siam et en Birmanie.

L'apparition sur le terrain de la science de cette religion si peu connue a produit une profonde surprise. Elle semblait détruire toutes les bases de lapologétique chrétienne, et même quelques-unes des preuves de l'existence de Dieu. La vie et la morale du Bouddha semblèrent un second évangile; on crut voir un second christianisme, une imitation du christianisme presque égale au modèle, apparaître au fond de l'Orient. D'un autre côté, de si nombreuses populations professant l'athéisme semblaient contredire le témoignage de la conscience du genre humain en faveur de l'idée de Dieu. Dans ces derniers temps , le public savant commence à revenir, d'une part, de l'admiration exagérée qu'avait inspirée la beauté du bouddhisme, et, d'autre part, de l'idée que cette religion serait si complètement contraire aux vues historiques et philosophiques et contredirait «i ouvertement des opinions admises comme évidentes depuis longtemps.

Une remarque qui, je crois, n'a pas été faite encore, nous semble suffisante pour montrer que l'enthousiasme pour le bouddhisme a été démesuré. Si cette religion, ayant quatre cent millions de sectateurs, avait été. réellement dans son ensemble si belle, si idéale et en même temps si contraire aux sentiments communs de Thumanité,

Gemment, jusqu'à la découverte faite par les savants de livres cachés dans des bibliothèques , ces caractères si frappants et si étranges seraient-ils restés inconnus? Gomment le bouddhisme aurait-il été confondu si généralement avec un polythéisme grossier par les voyageurs et les missionnaires , s'il en avait été réellement si différent? On ne peut guère expliquer cette anomalie que de deux manières : en supposant que le bouddhisme actuel est tellement dégénéré qu'il ne ressemble en rien à celui que décrivent les livres sacrés , ou bien en admettant que le bouddhisme pratique , historique , réel, a toujours été très différent de la doctrine théorique que contiennent les livres trouvés dans les couvents de Népaul et de Geylan. L'une et l'autre hypothèse , qui chacune ont peut-être leur part de vérité, diminuent de beaucoup l'importance du bouddhisme et la gravité des objections qu'il soulève. Quoi qu'il en soit, nous allons examiner successivement le bouddhisme primitif, c'està-dire la vie et la doctrine du fondateur d'après les livres sacrés, et le bouddhisme réel et pratique tel qu'il se manifeste dans l'histoire, et nous terminerons cette étude par une appréciation de la valeur doctrinale, morale et sociale de cette religion.

La vie du fondateur du bouddhisme ne nous est connue que par des biographies postérieures de plusieurs siècles à son existence, et profondément imprégnées de légendes et même de véritables éléments mythologiques. M. Sénart a montré, d'une manière irréfutable, l'existence, dans la biographie légendaire du Bouddha, d'un cycle de mythes solaires, qui se trouvent sous une

autre forme dans Thistoire purement mythologique de Krishna et qui ont des analogies avec les récits des poètes grecs sur Hercule (t). Nous devons donc , pour nous en tenir à la vérité historique, réduire la vie proprement dite du Bouddha à un très petit nombre de faits.

Il naquit vers Tan 557 avant Jésus-Christ, dans une ville voisine de Bénarès, dont nous ne connaissons pas la situation exacte. Il se nommait, dit-on, Siddartha, de son nom propre , et appartenait à la famillle des Gautama et à la lignée rpyale des Çakia, d'où lui est venu le nom de Çakia-Mouni, le solitaire de la race des Çakia. Quant au nom de Bouddha, qui veut dire le savant ou réveillé , c'est un titre qu'il porte en qualité de docteur universel et qui ne lui est pas personnel, car il y a dans la doctrine bouddhiste un grand nombre de Bouddhas,- A Tâge de vingt-sept ans, Siddartha quitta son père, sa femme et son fils unique, et, renonçant à Tespoir de la couronne, embrassa Tétat d'ascète ou de sannyasin. Il suivit d'abord les leçons des brahmanes; mais, trouvant leur sagesse vaine, il les quitta. Il se livra à des mortifications exagérées qui mirent sa vie en danger. Ayant reconnu également la vanité de ces pratiques, il revint à une vie plus modérée, quoique toujours austère, et poursuivit ses méditations. "Sept ans après son départ de la cour de son père , il déclara qu'il avait trouvé la véritable sagesse, et commença à prêcher une doctrine nouvelle. Il continua sa prédication pendant quarantequatre ans dans la région voisine du Gange près de Bénarès et dans le pays d'Oude, et mourut enfin à l'âge de quatre-vingts ans, en 477, à peu près à l'époque de la

[i)Sénsir\, Essai sur la légende de Bouddha.

reconstruction de Jérusalem et de la bataille de Salamine. Il avait enseigné k sei disciples une règle religieuse ascétique dont il donnait lui-même l'exemple et qui consistait principalement dans le célibat et la pauvreté absolue; les religieux ne devaient pas recevoir d'argent ni même toucher matériellement les espèces monnayées : ils devaient recevoir de l'aumône leur nourriture et leur vêtement. C'est cet ordre religieux établi par Çakia-Mouni lui-même qui conserva et propagea sa doctrine.

Nous avons évité, dans ce court exposé de la vie de (Jakia-Mouni, de donner aucun détail circonstancié. Il n'en est aucun en effet, pas plus qu'aucune des paroles qui sont attribuées au Bouddha, qui ait une véritable authenticité. Le Bouddha dogmatique et légendaire est si étroitement fondu avec le Bouddha réel , qu'il est impossible de faire le triage de la réalité et de la fiction. Il est néanmoins un trait que nous citerons sans le garantir, à cause de sa singularité. Ce senties circonstances de sa mort, Çakia-Mouni meurt d'une maladie d'estomac, à la suite d'un repas où il avait mangé un plat tout entier de porc et de riz offert par un de ses dévots sectateurs. Les brahmanes se sont moqués de cette fin, et ont accusé leur adversaire d'avoir commis un acte de gourmandise. Les bouddhistes justifient leur patriarche, le déclarant incapable d'une telle faiblesse, et disent que c'était un plat magique, qu'aucun homme ni dieu n'aurait pu digérer mieux que lui; qu'il a mangé cette nourriture parce que son heure était venue, et qu'il voulait donner l'exemple de la patience à supporter une maladie de ce genre. M. Sénart veut voir dans ce fait étrange un récit mythique, et établit un rapport entre le sangher, symbole de l'orage, et la nourriture de

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Bouddha. Cette explication me paraît un peu subtile, et il me semble plus vraisemblable que cette fin par trop prosaïque et qui jure avec la brillante mythologie de la biographie de Bouddha, doit être un fait réel; il est rapporté sans changement dans toutes ses biographies. S'il en est ainsi, il est certain que la mort de Bouddha ne saurait être comparée à la passion de Jésus^Christ, ni même à la mort de Socrate, et que sa sortie de l'existence n'est pas d'un grand effet dramatique.

Ce qui serait plus intéressant que les faits eux-mêmes, ce serait de connaître le caractère de Çakia-Mouni. Gela est difficile ; car la même légende qui a rempli sa vie de miracles, l'a idalisée. Voici cependant quelques traits qui semblent certains. En premier lieu, le Bouddha a mené une vie austère, il a été un religieux exemplaire, sans cela il n'aurait pas conservé son autorité ni son prestige. En second lieu, il avait une profonde conviction de sa propre sagesse et de la vérité de la doctrine qu'il enseignait. Il croyait, comme tout Hindou de son temps, à la métempsycose, au besoin de la délivrance de l'âme ; il croyait avoir trouvé les moyens sûrs d'obtenir cette délivrance. En troisième lieu , il était animé d'un vif sentiment de compassion pour les misères de l'humanité et d'un grand désir de faire participer les hommes aux bienfaits de sa doctrine. Il avait sous ce rapport des sentiments d'apôtre. Le désir de sauver tous les hommes est un des traits propres du bouddhisme. Il serait incroyable qu'il n'ait pas existé chez, le fondateur et que ce ne soit pas lui qui l'ait transmis à ses disciples. Dans ce même étrange récit de la mort de Bouddha, nous voyons que, la dernière nuit de sa vie, il ramène un hérétique à la vraie doctrine. Ces traits de caractère sont beaux, mais ils ne suffisent pas pour

JM BOUDDHISME. 469

constituer un saint, ni un héros tout à fait exceptionnel. Ils se sont rencontrés dans bien des chrétiens. Saint Vincent de Paul a toutes les vertus du Bouddha, et en possède d'autres que nous ne voyons pas chez notre héros.

Passons maintenant à la doctrine de Çakia-Mouni. Le premier trait de cette doctrine, trait négatif, est Fathéisme, ou, pour parler plus exactement, Tabsence de l'idée de Dieu. Bouddha ne s'occupe pas de savoir s'il existe une cause première ; c'est pour lui une question oiseuse et insoluble. Il est, sous ce rapport, dans l'état d'esprit de ceux qu'on nomme positivistes en France et agnostiques en Angleterre. Pour lui donc pas de prière, pas de reconnaissance envers un être suprême , pas de mission reçue d'en haut. Tout ce qu'il est, il l'est par lui-même, par ses mérites acquis dans des existences antérieures. Il n'y a pas trace dans sa doctrine de l'idée de grâce , de secours divin. Çakia- Mouni ne prétend être ni un Dieu ni l'envoyé d'un Dieu : il n'est qu'un homme, un sage, et la science qu'il a acquise est l'effet de ses propres efforts. Il est impossible, on le comprend, de concilier une telle doctrine avec ce qu'on appelle l'humilité chrétienne. Aussi, quand on parle de l'humilité ou de la modestie de Bouddha, il faut entendre une vertu purement extérieure, consistant à porter des habits grossiers, ou à bien accueillir les pauvres et les ignorants, à ne pas se vanter. Mais dans sa propre opinion, le Bouddha est le premier des êtres , et ne reconnaît aucun supérieur. Il est impossible de pousser l'orgueil plus loin.

Le second trait, qui est commun à la doctrine de

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Bouddha et à celle des brahmanes , est la croyance à la métempsycose. Une loi fatale, nécessaire, inexorable, attache la souffrance aux fautes et le bonheur aux bonnes actions. C'est en vertu de cette loi que tous les êtres renaissent pour expier leurs fautes passées. C'est cette loi impersonnelle, mais morale et toute puissante , qui est le véritable principe premier et ce qu'on pourrait appeler le Dieu suprême de la doctrine bouddhique. Cette loi, le Bouddha ne l'a pas créée, il ne peut lui échapper; elle lui est supérieure. C'est même la seule chose qui soit supérieure au Bouddha. Son privilège, c'est d'avoir découvert et connu, mieux que personne, cette loi, et par là de pouvoir indiquer aux hommes comment ils peuvent éviter la souffrance.

Le troisième point de la doctrine de Bouddha, qui se trouve encore dans la doctrine des brahmanes, mais qui est plus profondément marqué dans le bouddhisme, c'est le pessimisme. C'est l'idée que toute existence est un mal, même la plus heureuse, même celle des dévas ou demi-dieux qui habitent le ciel el reçoivent la récompense de leurs bonnes œuvres. L'existence est un mal, uniquement parce qu'elle est passagère et doit finir, parce qu'elle est relative et changeante. De cette idée résulte par réaction l'idée que le bien et le bonheur consistent à être délivré de l'existence; cette délivrance, ce Nirvana^ est le point le plus obscur, mais en même temps le point le plus important de la doctrine de Çakia-Mouni.

Qu'est-ce que le nirvana? Le Bouddha ne l'a pas dit. 11 a gardé le silence sur la nature de cet état mystérieux (1). La logique de son système, suivant lequel

(1) Oldenberg, Buddha, p. 290.

tout ce qui vil doit mourir et tout ce qui est compOBé doit se dissoudre, el la psychologie bouddhiste, qui n'admet pas en l'homme de principe simple, conduisent à l'idée de l'anéantissement absolu. C'est aussi cette idée qui est dépeinte dans les métaphores des philosophes bouddhistes. Ils représentent le nirvana sous la ligure d'une lampe qui s'éteinl faute d'huile. Les dernières paroles de Bouddha renferment la même pensée- « Bien chera religieux, dit-il à. ees aijeptes, rappelez-vous que le principe du changement entraîne celui de la destruction ; c'est pour vous apprendre cette vérité que je vous ai assemblés. •> Cependant il est possible d'admettre que le nirvana ait pu signifier un état de calme et de repos, et par conséquent une sorte de béatitude. Mais ce ne peut être qu'une habitude passive et négative; point d'amour, point de vie dans le nirvana. L'être qui est entré dans le séjour glacé n'a plus aucun rapport avec les autres. Une fois Çakia- Mouni dans le nirvana, il ne reste de lui sur la terre que sa doctrine, son souvenir et les reliques matérielles de son corps. On ne songe pas à l'invoquer, cela serait absurde ; il n'entend rien, il ne peut rien.

Chose singulière, cette haine de l'existence, cet amour du néant, prend dans les livres bouddhiques, sinon dans les cœurs, les apparences d'une passion. Lorsque Çakia-Mouni est arrivé, sous le figuier mystique, k la possession de la souveraine sagesse, il s'écrie : " Pendant de nombreuses existences, je t'ai cherché, à principe de la vie humaine, constructeur de ce tabernacle du corps humain. Il m'en a beaucoup coftté, il est pénible de renaître ainsi toujours. Maintenant, je t'ai découvert et je t'ai vaincu, tes pieux sont arrachés, les cordes rompues; tu ne reconstruiras plus cette tente

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et lu ne me feras plus renaître ^1). » Cet architecte du corps {2) c'est la passion, la concupiscence, principe des fautes et des renaissances qui en sont le châtiment. Une légende bouddhique postérieure dépeint énergiquement les mêmes sentiments (3). Yita-Çoka, frère du roi bouddhiste Açoka, se moquait des religieux bouddhistes. Ils mènent, disait-il, dans leur couvent une vie douce ; ils vivent d*aumônes, mais ils se nourrissent bien. Ils sont loin de la perfection des ascètes brahmanes qui vivent dans les forêts et se nourrissent d'herbes. Ceux-ci cependant n'ont pas vaincu en eux la concupiscence, comment les bouddhistes en triompheraient-ils ? Açoka, pour convertir son frère, imagine un artifice. Il suppose un complot contre sa propre vie, fait accuser son frère d'en être Tauteur, le condamne à mort, mais lui accorde huit jours de vie, en décrétant qu'il sera traité pendant ces huit jours avec des honneurs royaux et qu'il jouira de tous les plaisirs, que toute la cour sera à son service. Le huitième jour, il interroge son frère et lui demande s'il a été heureux. « Comment Taurais-je été? répond Vila-Çoka, je n'ai pas écoulé les chants ni regardé les danses des femmes; je n'ai pas perçu le contact de l'or, des joyaux et des colliers que je touchais. Tout a été sans charme pour moi, malheureux

(1) Dhammapada, ch. xi, p. 153. (Collection de Max Maller. Sacred Books ofthe East, p. 10-42.)

(2) Quelques auteurs qui ont parlé du bouddhisme ont cru que cet architecte était l'Être suprême ; le contexte prouve évidemment le contraire; s'il faut voir une personne réelle dans celui que désigne ce mot, ce ne peut être que le démon Mara, principe de la concupiscence et ennemi des hommes.

(S) Burnouf, Introduction à l'histoire du Bouddhisme indou , p. 37.

condamné à mort. Je n'ai pas connu le sommeil; j'ai passé les nuits entières à songer au supplice qui approchait. » — « Hé quoi reprit Açoka, -si la crainte d'une mort qui ne devait t'enlever qu'une seule vie a pu t'empêcher de jouir du bonheur d'être roi, de quel œil croistu que les religieux bouddhistes, effrayés à la pensée de la mort qui doit terminer des centaines d'existences, envisagent tous les lieux où l'on peut renaître et les maux qui y sont attachés? Dans l'enfer, les souffrances auxquelles les condamne le corps livré au feu ; parmi les animaux, les terreurs que leur inspire la crainte de se voir dévorés les uns par les autres; parmi les prêtas (espèces de monstres), les tourments de la faim et de la soif; parmi les hommes, les inquiétudes d'une existence de projets et d'efforts; parmi les dieux, la crainte de dé* choir et de perdre leur félicité : voilà les cinq causes de misères par lesquelles^sont enchaînés les trois mondes. Tourmentés par les douleurs de l'esprit et du corps , ils voient dans les attributs dont se compose l'existence de véritables bourreaux, dans les organes des sens, des villages désolés, dans les objets, des brigands; enfin, ils voient les habitants des trois mondes dévorés par le feu de l'instabilité. »

Il est bon de le remarquer, ce pessimisme est un peu arbitraire. Si, au lieu de regarder le mal de chaque existence , on en regardait le bien ; si chacun se représentait recommençant la vie dans de meilleures conditions, jouissant de ce qui lui a manqué auparavant, possédant l'amour d'une fiancée parfaite , la gloire et la richesse, il pourrait se faire un assez beau tableau de ces vies successives et arriver à aimer la vie au lieu de la haïr. Mais c'est le côté laid que le bouddhiste regarde dans chaque vie; elle lui semble odieuse et il n'as-

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pire qu'à en être délivré. Tout vide qu'il soit en luimême r le nirvana paraît désirable , comparé avec ce tourbillon d'existences changeantes. Çakîa-Mouni mourant , après avoir fait cette solennelle déclaration , que tout ce qui est changeant doit être détruit, conclut par ces paroles : « C'est pourquoi travaillez courageusement. » Cela veut dire : vous ne pouvez pas échapper à la loi qui dit que tout ce qui vit doit mourir. Cette loi est universelle ; elle atteint les dieux et les hommes ; elle règne au ciel comme sur la terre. Mais vous pourrez par la vertu échapper à l'autre loi , celle selon laquelle celui qui meurt doit renaître pour expier ses fautes; c'est à cela qu'il faut travailler.

Est-ce là ime doctrine pratique et réellement efficace sur l'âme? Ne serait-ce pas plutôt un système métaphysique, une théorie philosophique capable seulement d'agir sur des rêveurs? Nous n'osons pas nous prononcer. Avec une grande profondeur de pensée et probablement avec raison, M. Barth croit que le pessimisme bouddhique n'est pas le résultat de souffrances exceptionnelles d'une vie plus malheureuse qu'ailleurs, mais qu'il a une origine métaphysiqiue. Ce serait le résultat d'une recherche très ardente de l'absolu et de l'infini, suivie des désenchantements résultant de l'impuissance de l'atteindre. Ce serait un panthéisme transformé en athéisme. C'est par comparaison avec l'être infini et parfait que la vie passagère aurait paru triste, et le Bouddha, ne croyant plus à l'infini, n'^aurait conservé de cette aspiration à la perfection que le sentiment de la misère, du néant des choses d'ici-bas et le désir d'en être délivré. « 11 faut, dit M. Barth, croire à l'absolu pour sentir si profondément le vide et l'imperfection des choses finies ; il faut y avoir cru, et avoir découvert la vanité de cette croyance.

pour ignorer l'absolu avec une résolution si calme et si inflexible (1). »

Quoi qu'il en soit, c'est sur cette base étrange et paradoxale qu'est édifiée la partie la plus belle et la plus curieuse de l'enseignement du Bouddha, la doctrine morale. Cette doctrine se compose de deux parties : l'une négative, le renoncement; l'autre positive, la charité.

Le renoncement conseillé par la morale bouddhique est aussi absolu que celui que prêchent les ascètes brahmanes. Il s'agit d'anéantir tout désir, toute affection , de déraciner complètement la concupiscence , de dégager l'âme de toute passion. Celui qui s'est ainsi vaincu lui-métae, qui est arrivé à détruire tous les liens qui attachaient l'âme aux objets aimables, celui-là est libre; il a atteint déjà un nirvana , le nirvana des passions. Il est l'arhat, l'homme parfait, doué par sa perfection même de pouvoirs surnaturels; il commande à la nature et se transporte à travers l'air d'un lieu à un autre. Il doit mourir, mais pour entrer dans le nirvana complet, le nirvana des éléments de l'être ; et il est dispensé de l'obligation de renaître. Écoutez le tableau du bonheur de l'Arhat : « Il n'y a pas de souffrance pour celui qui a fini son voyage, qui est sorti de toute peine, qui est entièrement délivré et qui a brisé ses fers. Ils partent avec leurs pensées recueillies. Ils ne sont pas heureux dans leur maison terrestre. Comme des cygnes qui quittent le lac où ils habitaient, ils abandonnent leurs maisons et leurs foyers. Ces hommes n'ont pas de richesses ; ils vivent d'aumônes , ils connaissent le vide absolu et la liberté sans condition; leur route dans la vie est difficile à comprendre. Ils ressemblent aux oiseaux de l'air.

(1) Barth, Religions oflndia, p. 47.

Les dieux mêmes envient celui dont les sens ont été assujettis comme des chevaux bien dressés par Téouyer, qui est délivré des passions. Tranquille est la pensée , tranquille est la parole de celui qui a acquis la liberté par la vraie science. L'homme qui est délivré de la crédulité, qui a rompu tous ses liens, écarté toutes les tentations, renoncé à tous les désirs, est le plus grand des hommes (1). » Cette perfection stoïcienne et négative , car elle ne comprend Tamour d'aucun dieu, est à la fois brahmanique et bouddhique. C'est l'idéal de toute l'Inde ancienne. Mais Bouddha diffère des Brahmanes quant aux moyens de l'atteindre. Ce ne sont plus les mortifications exagérées et excessives des fakirs. C'est une discipline modérée, mais ferme et sans concessions, qui doit anéantir la concupiscence et subjuguer la nature.

Cette discipline embrasse, chose inattendue au premier abord , mais cependant facile à comprendre , une série d'exercices religieux semblables à ceux qui ont été adoptés par les ascètes chrétiens et les fondateurs d'ordres religieux de l'Eglise catholique. Le but partiel de réprimer la nature étant le même, on comprend qu on ait dû employer des procédés semblables. Méditations sur la vanité du monde et le néant de l'existence, confession des fautes, direction de conscience, toutes ces pratiques servant à produire le renoncement et à combattre la nature, sont employées par le bouddhisme. 11 y aurait un parallèle très curieux à faire entre les pratiques de nos religieux et les pratiques bouddhiques ; similitude dans le côté négatif de la perfection , avec une dissemblance complète dans l'autre face, celle de la vie, de l'espérance

(1) Dhammapada, ch. vu, traduit en anglais, par Max Maller. (Collection des livres sacrés de l'Orient, t X.)

ni de l'amour qui surabondent dans la foi chrétienne , tandis que dans le bouddhisme le renoncement est absolu et conduit à la mort et au néant.

C'est le religieux bouddhiste, le Bickus, le moine mendiant, qui est le principal objet des prescriptions de Çakia-Mouni; lui seul peut devenir arhat, c'est-à-dire arriver à cette perfection qui conduit immédiatement au nirvana. Les religieux seuU composent l'assemblée , l'église de Bouddha. Tandis que dans le christianisme la vie ascétique et monastique n'est qu'une exception et que l'Église se compose principalement de la foule laïque et du clergé qui la gouverne, le bouddhisme est essentiellement monastique. Le moine bouddhiste n'est pas Hé par des vreux, mais comme il ne peut atteindre l'état d'arhat que par la persévérance, la stabilité dans la vocation est la conséquence du désir qui a dû la lui faire embrasser. U est vouéau célitiat et à la pratique de la chasteté ; des prescriptions rigoureuses sur les rapports entre les religieux et les femmes sont destinées à assurer l'accomplissement de cette règle ; elle est sanctionnée paruue opinion publique des pays bouddtiiates, extrêmement sévÈre relativement aux scandales des mœurs. Le religieux bouddhiste, semblable au franciscain, ne doit rien posséder. Il doit vivre d'aumônes. Dans les premiers temps du bouddhisme , celle prescription de la mendicité a été appliquée de la manière la plus rigoureuse. Les discussions des premiers conciles bouddhiques portaient sur la question de savoir si le religieux a le droit d'assaisonner la nourriture qu'il reçoit et d'y mettre du sel, ou s'il doit la manger telle qu'elle lui est donnée. Une autre prescription qui nous semble très rigoureuse, mais qui l'est peut-être moins dans l'Inde ;t cause des mœurs cl du climat, est celle de ne pas man

ger après le milieu du jour; de midi aii lever du soleil le lendemain, le religieux bouddhiste s'abstient de toutenourriture. Ces règles rigoureuses ne contiennent pas Tun des éléments essentiels des règles monastiques chrétiennes, l'obligation du travail. Le travail, prescrit par saint Benoît et saint Basile, n'est pas prescrit au religieux bouddhiste. Sa vie se passe à mendier et à méditer sur le néant du monde, ce qui est souvent une forme d'oisiveté.

Outre les religieux , partie principale de la communauté bouddhique , il y a aussi de simples fidèles, des auditeurs, Upasakas. A ceux-ci sont donnés les principes d'une morale pure : ne pas voler, ne pas mentir, ne pas commettre d'adultère, ne pas boire de liqueur enivrante, et ne tuer aucun être vivant. Cette dernière prescription, fondée sur la doctrine de la métempsycose, n'a jamais été observée à la lettre ; néq,nmoins elle a été très puissante pour obtenir le respect de la vie des animaux. Le roi bouddhiste Açokia déclare, dans une de ses inscriptions qu'il se repent d'avoir fait tuer tant d'animaux. « Autrefois, dit-il, dans mes cuisines on tuait chaque jour des centaines de milliers d'êtres vivants. Maintenant on ne tue plus pour mes tables que trois animaux, deux paons et une gazelle, et encore la gazelle pas régulièrement. Ces trois animaux même ne seront plus immolés à l'avenir (1). » L'une des fonctions principales de l'upasaka, c'est de donner l'aumône aux religieux bouddhistes. C'est ce qui rend nécessaire l'élément laïque de la communauté. Le religieux ne faisant que mendier, il faut qu'il y ait des agriculteurs, des négociants qui le nourrissent. Donner l'aumône aux religieux est la bonne

(1) Sénart, Inscriptions de Pyadasi. Les quatorze édits.

LE B0l'DDI[1£HE.

<euvre bouddhiste par excellence. Cette bonui; œuvre et la pratique des préceptes ne donnent cependant pas à l'iipasaka le droit de devenir arhal. Cette perfection est le privilège des religieux. Mais le simple fidèle peut entrer dans les sentiers du niroana. Il peut arriver à un élat inférieur de perfection qui lui assure le nirvana dans l'avenir, après un certain nombre de nouvelles existences. C'est aussi, fort probablement, le seul espoir qui soit donné aux femmes. Bien qu'il y ait des religieuses bouddhistes, elles ne font pas partie de l'assemblée et ne peuvent arriver à l'état^d'arbat. Elle peuvent seulement mériter de renaître dans une autre existence avec le sexe masculin, ce qui leur permettra cette fois d'atteindre le nirvana.

Je n'ai parlé jusqu'à présent que dn côté négatif de la morale bouddhique, du renoncement et de la vie religieuse. Mais il y a im côté positif propre au bouddbieme : c'est la charité, l'amour des hommes, le désir Je les amener à la déUvrance, l'apostolat de la doctrine î>ouddhJque. On ne comprend pas comment ce cflté de la morale se rattache au précédent. Dans la morale chrétienne, le renoncement aux créatures n'est prescrit que pour laisser se développer l'amour du Créateur. On sacrifie un objet inférieur à l'objet suprême de l'affection. L'amour du Créateur, à son tour, produisant dans l'àme des sentiments semblables à ceux du Père céleste à l'égard des êtres qu'il a créés, engendre tout naturellement la charité. La morale bouddhique au contraire semble par son premier aspect profondément égoïste : c'est pour iédhapper à ta sonlTrance, et non pour un autre but, que le bouddhiste poursuit le nirvana; que pourrait-il aimer dans le vide absolu? La destruction des passions devrait • l'âme à cette parfaite indifi'érence du stoïcien,

qui exclut la miséricorde et qui nous est décrite par Virgile :

Nec doluit miserans inopem aut invidit habenti.

« Il ne s'afflige pas de la misère du pauvre et n'envie pas les trésors du riche. » Cette morale, dure et désespérante, semblerait devoir former des êtres apathiques, insensibles et sans affection. Mais, par une inconséquence heureuse, le bouddhisme propose à ces êtres dépourvus d'affections, le bien de leurs semblables comme mobile d'activité. Le Bouddha a donné l'exemple de cette vertu. Il était arhat depuis bien des siècles et aurait pu entrer dans le nirvana, béatitude suprême selon sa doctrine, il y a quelques milliards d'années ; mais il a préféré passer par des milliers d'existences pénibles pour parvenir à l'état de Bouddha, afin de pouvoir éclairer et enseigner les hommes et en amener une foule au nirvana. C'est en réalité un sentiment irrationnel. Ces êtres, dont l'existence a si peu de valeur que le néant vaut mieux , comment seraient-ils l'objet d'une affection raisonnable? Ces êtres qui vont tomber dans le vide avec le Bouddha, qui ne les connaîtra plus et ne pourra plus les aimer, pourquoi s^en occupe-t-il ainsi? Cela est inconséquent, cela est irrationnel ; mais c'est la doctrine du maître , et ce sentiment de compassion, ce zèle d'apostolat se trouve, dans les écrits primitifs du bouddhisme, dépeint avec des couleurs qui ont une certaine analogie avec les sentiments correspondants dans le christianisme. Il ne faut cependant pas exagérer le paradoxe. Entre cette charité bouddhique et la charité chrétienne il y a un abîme. La première n'est qu'une pâle ombre de la seconde. L'erreur est toujours infiniment loin de la vérité, et les sentiments absurdes et illogiques beaucoup au-dessous des senti-

TTients qui satisfont aux aspirations de Tâme humaine et s'adaptent à la rtiison en même temps qu'au cœur.

Sur ce point je .crois devoir citer un auteur rationaliste, très favorable au bouddhisme, M. Oldenberg, qui s'exprime en ces termes : « En essayant de rapprocher ie bouddhisme du christianisme, on suppose comme l'essence de la morale bouddhiste un amour plein de compassion pour tous les êtres vivants. Il y a en cela quelque chose de vrai, mais on doit reconnaître aussi qu'il y a une différence intrinsèque entre ces deux principes de moralité : le sentiment de bienveillance bouddhique et la charité chrétienne. La langue du bouddhisme n'a aucun mot pour exprimer la poésie de l'amour chrétien, de cette charité décrite par saint Paul, qui est plus grande que la foi et l'espérance, sans laquelle celui qui parlerait toutes les langues des anges et des hommes serait un airain sonnant et une cymbale retentissante : les réalités dans lesquelles cette poésie a été incarnée dans le monde chrétien, n'ont pas leurs pareilles dans le monde du bouddhisme. On peut dire que l'amour de bienveillance qui se manifeste dans la morale bouddhique , sentiment à moitié négatif et à moitié positif, s'approche de la charité chrétienne sans l'atteindre , à peu près comme la béatitude du nirvana bouddhique , très différente au fond de la béatitude selon les idées chrétiennes, en est cependant une image incertaine et vacillante. Le bouddhisme ordonne moins d'aimer son «nnemi que de ne le point haïr; il excite et nourrit une disposition de bonté et de compassion pour tous les êtres, mais ce sentiment n'est pas l'effet spontané, mystérieux et non raisonné de l'amour, c'est bien plutôt une sagesse réfléchie , une persuasion que tout ira mieux par l'effet

<le cette bienveillance et l'attente que la loi de la nature

procurera une récompense à ceux qui se conduisent ainsi (1). » On remarquera que ce témoignage non suspect se rapporte au bouddhisme des livres sacrés , c'està-dire à Tidéal bouddhique. l.a différence serait autrement grande s'il fallait comparer, non plus Tidéal bouddhique à l'idéal chrétien , mais les réalités correspondantes. Le bouddhisme ne produit ni hôpitaux, ni orphelinats, ni asiles pour les abandonnés; il n'a créé que des religieux mendiants, préchant une doctrine abstraite et vague pour la délivrance de la vie future , et l'aumône vraiment nécessaire selon la doctrine du bouddhisme est celle qui est faite à ces religieux.

Tel est le résumé de la doctrine et des institutions de Bouddha. On ne peut nier que cette métaphysique pessimiste, étrange et paradoxale, n'ait une certaine grandeur, et que l'idéal moral qui s'y rattache, avec une conséquence logique très contestable, ne soit noble et pur. D'un autre côté , il est certain que cette doctrine existait quelques siècles au moins avant le christianisme^ et qu'elle est née dans l'Inde en dehors de toute influence de la Judée. Il faut donc y voir une œuvre purement humaine ; cela n'a rien de contradictoire avec la doctrine catholique, qui enseigne que l'homme a conservé après la chute ses puissances intellectuelles , sa conscience , et les sentiments de l'ordre naturel, affaiblis mais non anéantis. Une théologie étroite comme celle de Calvin ou de Baius peut seule se trouver embarrassée pour expliquer l'existence de cet idéal moral et de cette image affaiblie de la charité chrétienne. Malheureusement ces doctrines qui exagèrent les effets du péché originel, ont pénétré , depuis le dix-huitième siècle, l'esprit de beau-

(1} Oldenberg, Buddha, p. 298.

LE BOUDDHISME. i83

coup de chrétiens, et Tidée fausse qu'il n*y a de bien que celui qui vient de la grâce, s'étant trouvée contredite par les vertus de certains païens, par la vie de Marc-Aurèle et de Bouddha, il en est résulté un trouble profond dans certaines âmes. Maïs la doctrine catholique est assez large pour reconnaître sans scrupule ce qu'il y a de bon dans l'homme , et l'idéal catholique assez élevé pour ne redouter la comparaison avec aucune doctrine humaine.

Le bouddhisme, tel que nous venons de le décrire, n'est guère qu'une école de philosophie et d'ascétisme , une règle pour de& moines. Gomment est-il devenu une religion populaire? c'est ce que nous allons voir en étudiant, non plus le bouddhisme primitif et théorique, mais le bouddhisme pratique qui se manifeste dans l'histoire.

Deux traits caractérisent la religion bouddhique dans son aspect populaire : le culte du Bouddha, ou plutôt des Bouddhas futurs et passés, qui est un véritable polythéisme , et le culte des images ou statues , qui est une idolâtrie mêlée de magie.

Le Bouddha Çakia-Mouni est devenu pour ses adeptes, non pas proprement un dieu , mais un être surnaturel , exceptionnel, jouissant de propriétés spéciales. Le Bouddha, par sa nature, ne diffère pas des autres êtres vivants. Tous les êtres sont semblables, quant à leur essence, depuis le ver de terre et la fourmi, jusqu'à Indra, le dieu de l'orage, jusqu'à Maha Brahma, le souverain des régions supérieures invisibles, dont le corps a cinquante lieues de long et dont la vie dure des milliers d'années. C'est une

184 niSTOIRE DES RELIGIONS.

absolue démocratie ; tout est donné au mérite, rien à la faveur. Les êtres vivants sont placés plus ou moins haut dans l'échelle, suivant leurs œuvres antérieures. Seulement, d'après cette loi, le Bouddha est arrivé au rang suprême. Dans des milliers d'existences, il a pratiqué toutes les vertus et acquis des mérites incalculables : il aurait pu parvenir, à une époque reculée, au nirvana complet. Il a préféré continuer à vivre, à souffrir et à mourir pour arriver à la science parfaite et pour acquérir un pouvoir souverain , afin de délivrer des multitudes d'êtres de l'existence passagère et malheureuse, et de les conduire au nirvana. Parmi ces existences , il en est 550 qui sont connues des bouddhistes, Çakia-Mouni les ayant racontées lui-même. Il a été ascète, brahmane, mendiant, lion, perroquet, singe, marchand, roi, ermite, etc., etc. C'est dans une de ces existences qu'il a accompli l'acte de charité suprême de se livrer lui-même en pâture à une tigresse qui allaitait ses petits. Quand on songe que chaque année, de nos jours, il y a près de 5,000 personnes dévorées par les tigres dans les jungles de l'Inde, et 20,000 peut-être mordues par les serpents, on ne peut s'empêcher de trouver cette charité étrange , les bêtes féroces sachant bien prendre ce dont elles ont besoin , sans qu'on le leur donne de plein gré. Dans son avantdernière existence humaine, le Bouddha est un grand roi, qui fait beaucoup d'aumônes. Puis il devient un deva, dieu inférieur, dans le ciel de Toocita, le quatrième, à partir de la terre, des vingt-six cieux superposés que reconnaît la cosmologie bouddhiste. C'est de ce ciel qu'il descend, quand son heure est venue. Il s'incarne dans le sein de la princesse Maya. Il naît, et fait aussitôt quatre pas vers les quatre points cardinaux, s'écriant : C'est ma dernière naissance ; je suis le premier et le plus grand des

êtres. Les devas et les brahmas s'empressent pour le servir.

Sa jeunesse n*est pas moins miraculeuse. Il étonne par sa science son maître d'école ; il s'endort sous un arbre, et Fombre reste fixe pour continuer à le couvrir. Avant son mariage il montre dans les jeux une puissance surhumaine ; il est vainqueur de tous ses rivaux. Il épouse la princesse Yasodava, et vit dans les plaisirs, entouré de 80,000 jeunes filles qui forment la suite de la princesse et probablement le harem du prince. Mais au milieu des plaisirs il est poursuivi de pensées sérieuses. La musique qu'on lui fait entendre se transforme miraculeusement en enseignements sur la vanité du monde. Enfin vient le jour de sa vocation. Son père, averti par un prophète, avait eu soin d'éloigner de lui tout objet de tristesse. Siddartha à 29 ans ne savait pas ce que c'était que la vieillesse , la maladie et la mort. Quatre devas se chargent de le lui apprendre. Pendant qu'il allait dans son char à son jardin de plaisirs, ils se présentent à lui sous les quatre aspects d'un malade, d'un vieillard, d'un cadavre conduit au tombeau et d'un ascète vivant dans la pauvreté et le renoncement. Cette vision décide Siddartha à quitter son palais. Son père essaie de le retenir ; il fait redoubler les plaisirs et les fêtes. Mais tout l'ennuie et lui pèse. Un soir, il s'endort pendant les danses et les chants de son harem ; les danseuses et les musiciens s'endorment à leur tour. Il se réveille , et il les voit , dans l'appareil peu coquet et peu gracieux qui est résulté de leur sommeil inattendu, les unes ronflant, les autres mal coiffées, ou montrant cruellement que leur teint n'avait la veille qu'un éclat emprunté. Il se lève plein de dégoût, mais il est retenu par le souvenir de sa femme et de son enfant ; il brise ce dernier lien et il part pour la forêt.

Là, on le représente dans sa vie d'ascète, triomphant de la nature lorsqu'il mange la première nourriture reçue en aumône, coupant sa longue chevelure, revêtu d'habits pauvres, et une fois même se revêtant d'un linceul enlevé à un cadavre. Puis il va sous le figuier mystique où sont venus les Bouddhas ses prédécesseurs. Là il s'assied, les jambes croisées, sur un trône qu'ont apporté les devas, et subit les assauts de Mara , l'esprit mauvais , l'ennemi des hommes. Il répond aux calomnies de Mara, en invoquant, pour attester les mérites de ses existences passées , le témoignage de la terre. La terre répond par un long mugissement. Mara s'enfuit; les devas qui s'étaient sauvés et avaient laissé Çakia-Mouni seul, reviennent pour le servir. Enfin, après sept jours et sept nuits de méditation sur son trône, les jambes croisées, dans la position où ses statues le représentent habituellement, il acquiert la souveraine sagesse et devient Bouddha parfait. Dès ce moment il est l'être suprême, autant que cela est possible dans la cosmologie bouddhiste. Il est le premier et le plus parfait des êtres; il est impeccable et absolument bon; il a acquis la souveraine sagesse ; il connaît le passé, le présent et l'avenir et les plus secrètes pensées des hommes. S'il ne gouverne pas l'univers, il a néanmoins un pouvoir surnaturel, qui lui permet de faire ce qu'il veut de la nature entière.

A partir de ce moment , la biographie du Bouddha devient plus simple et plus humaine; elle s'interrompt même pour laisser place à des récits détachés de ses prédications. Mais la forme mythologique reparaît quand le bouddha doit déployer ses pouvoirs miraculeux. Il s'élève en l'air en quatre postures, debout, assis, couché et marchant. Ces postures sont celles de certaines statues de Bouddha. Il fait sortir du feu de son œil droit et de

LE BOUDDniSME. 187

Feau de son œil gauche ; il crée des Bouddhas magiques et converse avec eux ; il continue cette série de miracles fantastiques qui figureraient convenablement sur le programme d une fête foraine. Une autre circonstance de sa vie est son ascension au ciel. Il y monte pour convertir sa mère, transformée après sa mort en un dieu masculin. C'est dans ce voyage que la légende lui attribue d'avoir enseigné l'Abidarma ou la partie métaphysique de sa dactrine. Gomme il veut observer sa règle h la lettre, il redescend chaque jour du ciel pour demander l'aumône, et, pendant ce temps, un bouddha imaginaire et fictif qu'il a créé par magie , continue à faire le catéchisme à sa mère. Il redescend du ciel sur une échelle d'or, accompagné de dieux et de génies qui sonnent de la trompette et jouent de divers instruments, La descente de Bouddha du ciel est un des motifs de la sculpture des monuments bouddhiques. Il meurt enfin de la façon prosaïque que nous avons indiquée; mais son enterrement est magnifique. Les princes de Malava se rassemblent pour porter son corps au bûcher. La flamme s'allume spontanément, comme pour Herculele corps est anéanti, sauf des reliques que les princes se partagent. Outre ces faits miraculeux, la vie du Bouddha ^n contient d'autres qui sont vraiment touchants et où se manifestent la bonté et la charité. D'ailleurs Tidée même de la venue du Bouddha sur la terre, pour délivrer les hommes, en fait un idéal de bonté, un sauveur. Le récit de la vie du Bouddha remplit une très grande place dans l'imagination et dans les sentiments des bouddhistes. Ils se plaisent à en entendre raconter les détails ; elle est l'un des thèmes habituels des prédications des moines bouddhistes. Quoique mort et dans le nirvana, Bouddha est l'objet d'un culte de vénération et d'un cer-

tain genre d'amour de la part de ses sectateurs. Ici encore il faut s'entendre. Si Ton comprend par amour le sentiment efficace qui se traduit par des sacrifices, il n'y a rien de tel dans le bouddhisme. Jamais bouddhiste n'a pensé à faire un acte de renoncement par amour pour Çakia-Mouni. Ce serait absurde; l'amour des hommes ne ferait aucun plaisir à ce sage, arrivé avant sa mort à la perfection de l'indiff'érence , au nirvana des passions, et d'ailleurs maintenant dans le nirvana complet. Le bouddhiste ne fait de sacrifices qu'en vue de son propre nirvana. Mais si l'on comprend dans l'amour la vénération, la reconnaissance, la joie causée par la pensée d'un être aimé, le désir si l'on pouvait, et que cela ne coûtât pas beaucoup, de lui rendre hommage et de lui faire plaisir, il est certain que ce genre et cette mesure de sentiments existent encore dans les cœurs pour Çakia- Mouni, 2300 ans après sa mort, et qu'à présent le souvenir du fondateur est un des liens qui retiennent les fidèles dans sa religion. G est déjà un résultat étonnant, c'est plus que n'ont obtenu les rois ni les philosophes.

Mais Çakia-Mouni n'est pas le seul Bouddha ; il y a des Bouddhas antérieurs dont les aventures sont connues et dont les reliques sont conservées dans certains sanctuaires. Ces Bouddhas se succèdent à des intervalles inégaux. Les derniers ont laissé entre eux une période de 2 ou 3000 ans, mais c'est bien peu dans la chronologie bouddhiste qui compte par milliards de siècles. Peu de temps avant d'acquérir la souveraine sagesse, Çakia- Mouni jette dans une rivière un gobelet d'or qu'on lui avait donné. Ce gobelet entraîné par le courant, tomba dans un gouff're et vint dans les profondeurs de la terre choquer les gobelets des Bouddhas précédents. Éveillé par ce bruit , le roi des serpents , qui dormait depuis des.

siècles , s'écria : « Hier un bouddha a paru sur la terre , et aujourd'hui, en voici un autre. » Puis il commença à chanter les louanges de Gautama.

Il y a aussi des bodisathwas ou bouddhas futurs , qui suivront la même route que Çakia-Mouni; celui qui doit paraître le premier, ^ Maytreia, est actuellement dans le ciel de Toocita. Il a été sacré par Çakia-Mouni, lorsque celui-ci est descendu sur la terre. Il descendra 5000 ans après le nirvana du Bouddha actuel. La théorie* des bouddhas multiples substitue au théisme bâtard du culte de Çakia-Mouni un véritable polythéisme. Sans doute les Bouddhas passés, les Bodisathwas ou Bouddhas futurs, ne sont pas des dieux, en ce sens qu'ils ne sont ni des créateurs ni des organisateurs du monde. Mais ce sont des êtres surnaturels, idéaux, parfaits, supérieurs à tous les autres. Ils ont quelques-uns des attributs des dieux païens. La doctrine des Bodisathwas est, d'ailleurs, venue combler un vide de la doctrine de Çakia-Mouni. On pouvait rendre un culte à Çakia-Mouni ; on pouvait le vénérer, presque l'adorer, mais on ne pouvait pas l'invoquer. Çakia-Mouni, étant dans le nirvana,. est mort pour ses adeptes. Y eut-il une persistance de l'existence dans cet état, il n'y a certainement aucune communication possible avec le monde. Mais Maytreia et les autres bodisathwas, n'étant pas encore dans le nirvana, peuvent être invoqués. C'est à eux que les prières s'adressent. Il est vrai qu'ils ne sont pas arrivés à la perfection complète. Ils sont arhats, ils ont déjà Vaincu les passions , ils parviendraient au nirvana s'ils voulaient ; mais ils ne sont pas encore Bouddhas parfaits. Ils ne le seront que dans leur dernière existence humaine , après une méditation sous l'arbre sacré. Cette distinction, tout importante qu'elle soit, s'est à moitié effacée dans le bouddhisme moderne.

i90 HISTOIRE DES RELIGIONS.

Les Bodisathwas, Bouddhas futurs, sont devenus de véritables dieux , objets de Tadoration et de Tinvocation. Ils ne sont pas encore sortis de Texistence, mais ils ne subissent la loi des renaissances que par leur volonté. C'est Tun d'eux qui est adoré dans le Thibet, et qui passe pour s'incarner successivement dans la personne des différents grands-lamas.

On voit par ces considérations que, si le bouddhisme est athée en ce sens qu'il ne reconnaît pas d'être suprême, il est polythéiste en ce qu'il rend aux Bouddhas et aux Bodisathwas des honneurs divins. Il faut observer en outre que la doctrine du Bouddha n'exclut nullement le polythéisme antérieur. Les dieux du panthéon indien subsistent sous le nom de devas. Brahma s'est multiplié et est remplacé par une catégorie d'êtres portant ce nom, dont le chef est le grand Brahma, Maha-Brahma. Il y a, en outre , toute une hiérarchie d'êtres surnaturels, bons ou mauvais, anges ou démons, ayant des formes d'oiseau ou de serpent, vivant dans l'air, sur la terre ou dans l'océan. Tous ces êtres, y compris les plus élevés, sont les inférieurs et les disciples de Bouddha ; ils forment sa cour, le suivent, l'écoutent; ils se convertissent à sa doctrine. Quelques-uns ne sont pas entrés dans les sentiers de la perfection. Quelques-uns occupent dans la hiérarchie un rang inférieur; d'autres deviennent arhats ou arrivent de suite au nirvana. Leur qualité d'inférieurs et de disciples de Bouddha ne leur ôte par leur puissance nalurelle ; il est permis aux hommes de leur rendre un culte et de les invoquer. A Geylan , à l'entrée de chaque temple bouddhiste, il y a un petit sanctuaire du dieu local où les prêtres vont porter leurs offrandes avant d'aller vénérer la statue de Bouddha.

Si le bouddhisme primitif s'est rapidement transformé

LE BOUDDHISME. i91

-en polythéisme, il est aussi devenu très rapidement une religion idolâtrique et magique. Bien avant l'époque où le bouddhisme nous apparaît avec certitude dans Thistoire, le culte des reliques et des images de Bouddha était déjà établi. Les couvents bouddhistes possédaient des dents, des cheveux, des ossements du Bouddha; d'autres avaient son pot destiné à recevoir des aumônes, son bâton, des débris de ses vêtements. Dans d'autres lieux ce sont des reliques des Bouddhas antérieurs, ou des monuments élevés sur le théâtre des principaux événements de leur existence. Je n'ai pas besoin de dire que ces reliques ont en général une authenticité plus que contestable. Les statues de Bouddha ont aussi une très haute antiquité; les bouddhistes ont été les premiers constructeurs et les premiers architectes de Tlnde. Leurs temples subsistent encore. On y voit de gigantesques images du Bouddha, assis, les jambes croisées, couché ou debout, entourées d'éléphants ou d'autres animaux. Le pèlerin chinois Hieng-tse-Kouang parle d'une immense statue d'or de Maytreia, établie sur les confins de la Chine et de la Tartarie. Il y a encore d'autres souvenirs du Bouddha. En plusieurs lieux on vénère un pas du Bouddha, marque gigantesque d'un pied qui aurait eu deux mètres de longueur. Hieng-tse-Kouang, pèlerin chinois bouddhiste, se crut récompensé de ses efforts, quand, à la suite d'un long et dangereux voyage, il lui fut donné de contempler sur le flanc d'un rocher l'ombre mystérieuse de Çakia-Mouni, qui s'y était miraculeusement fixée depuis son passage.

Ce culte des reliques et des images, par rapport à un être qui est actuellement dans Timpuissance, sinon dans le néant, est un phénomène très étrange et a quelque chose de sombre et de désolant. Il semble que les

bouddhistes essaient d'arracher à Tirrévocable abîme quelques débris de leur maître chéri. Mais ce culte a aussi un autre aspect ; ce n'est pas seulement la vénération et le respect pour les restes et les images de Çakia- Mouni qui attirent les fidèles auprès de ces objets sacrés ; c'est ridée que ces objets ont une puissance efficace pour faire du bien à ceux qui les honorent, soit dans cette vie, soit dans une vie future. Cette pensée peut être appuyée sur un enseignement attribué à Çakia-Mouni lui-même. Il a dit en effet, selon la tradition, que la valeur des aumônes dépend, non de l'intention de celui qui donne, mais du mérite plus ou moins grand de celui qui la reçoit. Il importe donc de bien choisir celui à qui Ton donne. Or Çakia-Mouni, ayant eu des mérites infinis pendant ses nombreuses existences , tout acte d'hommage ou de vénération qui se rapporte à lui ou à ce qui reste de lui doit être infiniment méritoire. Les pèlerins chinois parlent d'ailleurs de miracles opérés par les statues de Çakia-Mouni et de Maytreia. Entre une telle croyance et l'idolâtrie pure, il n'y a qu'une différence nominale. Gomme il n'y a pas de Dieu suprême, comme Çakia-Mouni est anéanti, la cause du miracle et de la grâce ne peut être que la statue ou la relique elle-même. L'idolâtrie bouddhiste est sous ce rapport plus absolue que celle du néo-brahmanisme ou du polythéisme grécoromain, dans lesquelles l'idée d'un être suprême vjvant n'était pas anéantie.

La magie est aussi un des objets de la croyance bouddhique. Les livres bouddhiques sont pleins de formules magiques. Il y a, du reste, une relation assez étroite entre la magie et la philosophie bouddhique. Certaines écoles philosophiques bouddhiques soutiennent que le monde entier n'est qu'une illusion et une apparence

semblable à la création d'un magicien. Us concluent que celui qui serait en possession des formules magiques pourrait créer un monde semblable au nôtre et serait un véritable dieu.

Il nous reste , pour terminer le tableau du bouddhisme réel et historique, à dire ce qu'est devenue la conception du nirvana. Elle a subsisté, sans doute, dans les livres et dans la pensée des ascètes ; mais elle est remplacée dans le peuple par l'idée de cieux superposés , dans lesquels on peut vivre pendant de longs siècles et jouir de olaisirs, quelquefois spirituels, quelquefois purement sensuels; on arrive dans ces cieux principalement en faisant des aumônes aux religieux bouddhistes. C'est un des thèmes habituels de leur prédication. On trouve aussi dans le bouddhisme au Thibet et en Chine l'idée d'un paradis de l'Ouest où règne le Bouddha Amitaba, dont le fils Kwaynin est un Bouddha futur qui s'incarne dès à présent pour sauver les hommes. Sous ce nouvel aspect, le bouddhisme se rapproche du christianisme. Mais je m'arrête ici, car la question des ressemblances entre le bouddhisme moderne et le christianisme est très complexe. Il y a eu probablement des influences puissantes des missions nestoriennes, qui ont agi sur le bouddhisme et y ont produit de profondes transformations. Il existe une liturgie bouddhiste chinoise qui semble copiée sur la liturgie chrétienne orientale. Les noms seuls ont changé et la consécration eucharistique a été remplacée par des daranis ou formules magiques (1). Quoi qu'il en soit, ces considérations suffisent pour montrer combien le bouddhisme historique diffère du bouddhisme primitif, et pour faire comprendre que c'est bien moins l'idéal mo-

(1) EdJtins, Buddhism in China.

rai et la conception pessimiste du Bouddha qu'une forme de polythéisme et d'idolâtrie magique qui sest ainsi répandue dans tout TOrient. Les instincts de Fhumanité ont été plus forts que la théorie, et les idées de Dieu et de la vie future ont reparu sous la forme de superstitions dans une religion dont la doctrine propre est athée et nihiliste.

Il nous resterait à étudier les causes de la propagation et de la diffusion si étendue du bouddhisme. Ce serait un travail long et difficile. Ces causes sont encore très obscures. Nous pouvons cependant supposer que dans rinde la cause principale a été la froideur de l'ancien brahmanisme, sans idoles, sans temples et sans culte populaire. En voyant un homme de haute caste fonder une religion qui admettait sans distinction tous les hommes, même les parias, les foules ont dû être attirées. La prédication en langue vulgaire et le culte des images ont achevé de les gagner. Ce ne fut pas cependant une influence si profonde, ni un renouvellement comparable à celui que le christianisme a produit dans le monde de rOccident. En Occident, la ruine du paganisme a été complète et irrévocable, et tout ce qui est venu après rÉvangile en procède comme d'un principe nouveau. Dans rinde, au contraire, le brahmanisme s'est relevé et a soutenu une ardente controverse, en excitant le sentiment religieux, en condamnant l'athéisme des bouddhistes, en opposant à la figure du Bouddha les figures moins pures mais aussi vivantes de Çiva et Krishna. Le bouddhisme a fini par céder à cette influence et, sans qu'il y ait eu de persécution formelle, a disparu de rinde entière, sauf le petit coin du Népaul où ont subsisté les couvents dans lesquels ont été retrouvés les livres sacrés. Le bouddhisme n'a été qu'un grand accident dans

l'histoire de l'Inde et n'a pas brisé la grande tradition du Véda brahmanique.

En dehors de Tlnde, il faut attribuer le succès de la religion de Çakia-Mouni d'une part à l'apostolat des moines bouddhistes, et d'autre part à la vénération qu'inspirait toute doctrine venue de l'Inde,* terre sacrée de la religion et de la sagesse. L'Inde est pour l'extrême Orient ce que l'Egypte et la Chaldée ont été pour la Grèce, ce que l'Allemagne est devenue pour l'Europe moderne au point de vue de la philosophie et de l'érudition; tout ce qui venait de l'Inde semblait admirable. Joignez à ce sentiment la belle légende de Çakia-Mouni, la mythologie variée des Bouddhas passés, et vous comprendrez que non seulement les peuples sauvages aient admis cette doctrine, mais que la Chine même, si pauvre en mythologie originale, ait été éblouie et se soit rattachée au nouveau culte, à cette brillante doctrine des images, venue de C Occident (1). Il importe aussi de remarquer que le bouddhisme s'est établi partout avec l'appui et la protection du pouvoir civil. Du vivant du Bouddha, suivant la tradition, le roi Bimbisara protège le bouddhisme. A sa mort les princes de Malava président à sa sépulture solennelle. Plus tard la chronique parle de princes persécuteurs, mais qui se convertissent de bonne heure ou sont punis par le ciel, et cèdent bientôt la place à des rois fidèles à la loi nouvelle. C'est Açoka- Pyiadasi, le grand conquérant bouddhiste, dont nous avons les inscriptions, qui a commencé les grandes missions bouddhistes et propagé ainsi au dehors la nouvelle religion. On a nommé ce roi le Constantin du bouddhisme; mais c'est un Constantin qui n'a été précédé ni

(1) Voyage de Fa hlan {iv9iA\x\i ^9ir Stanislas Julien).

par un Dèce ni par un Dioclétien. Jusqu'à son règne , le bouddhisme a été une secte obscure d'ascètes dans le Magadha. C'est à peine si Mégasthène, envoyé de Seleucus, distingue les ascètes bouddhistes des ascètes brahmaniques. Après Açoka, le bouddhisme devient une grande religion. Suivant la tradition , ce serait Mahendra, fils d'Açoka, qui aurait porté le bouddhisme à Geylan. C'est Kanishka, roi indo-scythe, ayant le centre de son empire en Kaschmyr, qui commence à répandre le bouddhisme dans la Tartarie. En l'an 66 de l'ère chrétienne, le bouddhisme est reçu en Chine comme religion officielle et nationale. Plus tard, le même fait se passe au Japon. A une époque postérieure, c'est Chubilai, successeur de Gengiskhan, qui établit le bouddhisme chez les Mongols.

Cette protection des souverains est constante dans l'histoire du bouddhisme. Elle s'explique par le fait que les moines bouddhistes étaient d'utiles auxiliaires pour la conservation et la propagation de l'influence des rois en dehors de leur pays, et que d'un autre côté, ils n'avaient rien de gênant pour les souverains. Le bouddhisme ne proscrivait aucune superstition, il n'avait établi aucune loi du mariage ; il ne défendait ni la polygamie ni le divorce ; il ne parlait pas au nom d'un Dieu suprême ayant le droit de commander aux rois. Il n'avait pas de chef correspondant au pape, si ce n'est plus tard au Thibet; mais là même, le pouvoir du grand-lama a été si vite restreint et contenu par celui des souverains temporels qu'il n'a causé aucune inquiétude durable. Le bouddhisme n'avait donc pas les mêmes motifs que le christianisme pour soulever contre lui les passions des rois et des peuples. Sa faiblesse doctrinale elle-même était un avantage, et l'empêchait de rencontrer les

difficultés qui arrêtent les missionnaires chrétiens, liés à un monothéisme pur et à une doctrine précise. Ce n'est pas une question comme celle des cérémonies chinoises qui aurait pu arrêter les missionnaires bouddhistes; ils acceptaient, au contraire, sans résistances, toutes les superstitions. Ces considérations, on le voit, diminuent les difficultés que rencontre Thistorien qui voudrait expliquer l'extension du bouddhisme. Elles montrent, en outre, combien serait inexacte la comparaison que Ton pourrait établir entre le développement facile et superficiel du bouddhisme en Asie, et le triomphe du christianisme sur les superstitions et la corruption de Tempire romain; triomphe qui a été la création d'une société toute nouvelle , et qui supposait uùparavant la destruction de tout un monde d'institutions corrompues et funestes.

Il nous reste à apprécier dans son ensemble cette étrange religion. Disons d'abord le bien qui s'y trouve , qui est réel et notable.

Avoir présenté aux hommes un idéal moral dans lequel se trouvent nettement indiqués le renoncement, le détachement des biens de la terre, la chasteté et l'esprit d'apostolat, ce n'est pas un petit mérite. Quelque incomplet sous certains rapports qu'ait été cet idéal, quelque vaguement que nous soit connue la vie de ceux qui sont censés l'avoir réalisé, c'est quelque chose dont on ne trouve pas l'équivalent ailleurs, en dehors de la Bible et du christianisme. Inspirer aux hommes une grande crainte des châtiments futurs, appuyer une morale pure sur cette sanction, c'est encore un titre

pour une doctrine à l'estime de ceux qui croient que , dénuée de sanction , la pratique générale d'une morale sévère est impossible. Sous ce rapport nous ne pouvons qu'admirer les paroles du roi Açoka, rapportées dans des inscriptions authentiques qui datent de 250 ans avant l'ère chrétienne (1). « Tous mes efforts n'ont qu'un but: acquitter la dette du devoir envers toutes les créatures ; je les fais autant que possible heureuses en ce monde ; puissçnt-elles acquérir le ciel dans l'autre monde. Pyiadasi ne pense pas que la gloire et la renommée soient de grands avantages, sauf la gloire qu'il désire pour luimême, qui consiste à ce que ses peuples pratiquent complètement l'obéissance à la loi. Tout ce que Pyiadasi déploie d'héroïsme, c'est en vue de l'autre vie. Pyiadasi a parlé ainsi : On regarde uniquement les bonnes actions ; on dit : j'ai fait telle bonne action; on ne dit pas : j'ai fait tel péché. Il faut pourtant savoir regarder le mal et dire : cela ne sert pas pour ce monde, et cela ne sert pas pour l'autre. »

Là, nous pouvons louer lé bouddhisme, et il est certain que le règne d'un roi semblable à Pyiadasi serait une bonne fortune pour certaina États européens. Ajoutons au bilan favorable du bouddhisme l'idée de la fraternité humaine (fraternité étendue il est vrai aux animaux, ce qui l'affaiblit un peu), l'idée d'une religion universelle, d'un salut auquel tous sont appelés et l'idée de l'apostolat. Ce sont certainement de bonnes et utiles vérités. On a parlé aussi de la tolérance des bouddhistes; mais je ne veux pas toucher à cette question fort délicate. Un édit de Pyiadasi prescrit, il est vrai, de laisser toutes les sectes libres; mais il en est un qui

(1) Senart, bucripiions de Pyiadasi, Les quatorze édils.

institue des inspecteurs de religion, et un troisième où il €st dit que par son zèle il a, en deux ans, établi le bouddhisme partout, et fait disparaître les faux dieux. Il est difficile d'ailleurs de juger de la tolérance véritable par les paroles officielles. Qui ne croirait, en lisant les constitutions des États de l'Europe, que la liberté des cultes règne partout , et combien cependant la réalité est loin de cet idéal l

Disons maintenant les reproches qui peuvent être adressés au bouddhisme. Celui d'athéisme est bien fondé, 6n ce sens du moins que le bouddhisme ne reconnaît pas d'Être suprême. L'enseignement est contraire à cette notion. Ce n'est pas cependant que les bouddhistes n'aient pas de dieux, ils sont polythéistes d'une façon absolue. Ce qu'il y a de plus haut dans leur pensée, ce sont les bouddhas, êtres distincts, simples hommes arrivés à la souveraine sagesse. Les brahmanes, qui adorent Civa et Vichnou, conservent l'idée d'un être unique dont les idoles sont le symbole ; le confucianiste place le Ciel audessus des génies ; le grec peut voir l'être suprême dans Zeus, père des dieux et des honimes. Le bouddhiste est franchement, absolument polythéiste; l'unité divine n'existe pas pour lui. De là sortent des conséquences funestes, l'idolâtrie absolue, la magie, les superstitions; les bonzes deviennent des jongleurs et des prestidigitateur^^. La prière même est pour les bouddhas une superstition. De là, ces formules magiques que répètent les bouddhistes du Thibet; de là, ces moulins à prières, qu'ils emploient pour s'épargner la peine de réciter la même série de paroles.

Le second reproche à faire au bouddhisme est la doctrine du nirvana, dont la conséquence est de placer l'idéal dans une vie monastique , consacrée à la contemplation pure

et à la mendicité sans travail. Autant la vie monastique, animée par le sentiment chrétien, contrebalancée par la partie séculière de l'Église, réglée de manière à donner sa part au travail, a été en Occident une force civilisatrice, autant les couvents bouddhistes sont devenus des causes de torpeur et de léthargie chez les peuples où cette institution a fleuri. C'est une religion sans action sociale; rien n'est changé aux lois barbares du mariage chez les peuples bouddhistes : la polygamie, le divorce, la polyandrie même existent dans certaines contrées. Çakia-Mouni a prescrit le célibat aux religieux, mais il ne s'est pas occupé des laïques. Cette torpeur du bouddhisme s'est communiquée à sa volumineuse littérature, qui, sauf certains écrits, est sèche, monotone, pleine de répétitions sans fin, et aussi pauvre par le fond que par la forme. Aussi les hommes impartiaux, même dans le camp rationaliste, renoncent à comparer le bouddhisme au christianisme , et professent hautement que le christianisme est infiniment supérieur, qu'il l'est autant que la vie est au-dessus de la mort, le ciel avec la vision béatifîque au-dessus du nirvana, un corps réel et vivant au-dessus d'un fantôme. C'est à peu près la conclusion de M. Kuenen dans ses conférences àWestminster enl879^ et telle est celle aussi que vient de poser tout récemment M. Réville, dans son cours au Collège de France.

Nous ne trouvons donc pas dans le bouddhisme, plus qu'ailleurs, cette parole divine que nous cherchons. Nous y trouvons la même impuissance que dans les autres doctrines que nous avons étudiées. Cette impuissance de tout polythéisme est maintenant pleinement constatée. Les tentatives de réforme dont nous avons parlé ne montrent que plus clairement la force du courant qui emportait les hommes livrés à eux-mêmes vers l'ido-

latrie, la magie irrationnelle et les superstitions absurdes. Ni Zoroastre, ni Confucius, ni les brahmanes, ni le Bouddha n'ont pu empêcher cette marche vers un état religieux de plus en plus indigne d'êtres intelligents et <;ivilisés. Le polythéisme d'Egypte et de Ghaldée, malgré la sagesse des prêtres, celui de la Grèce et de Rome malgré les efforts des philosophes, étaient arrivés à un état de complète corruption. C'est dans le même état que se trouve aujourd'hui le polythéisme brahmanique de l'Inde et le polythéisme bouddhique de la Chine, malgré les efforts des réformateurs d'autrefois.

Quelle est donc la doctrine puissante qui a délivré l'humanité de ces superstitions dégradantes? Où s'est levée la lumière qui nous éclaire depuis dix-huit siècles? D'où est venue la doctrine qui a fait ce que l'Egypte, la Chaldée, la Chine et l'Inde, ces contrées réputées, pour leur sagesse, ont été impuissantes à accomplit : remplacer la superstition par un culte pur en esprit et en vérité? C'est ce que nous allons voir, en étudiant le monothéisme originaire de la Judée.

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