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CHAPITRE VII

LE JUDAÏSME ET l'iSLAMISME.

L*explorateur qui parcourt des régions montagneuses est quelquefois obligé de descendre dans des gorges profondes où le soleil ne pénètre pas, de côtoyer des gouffres ou de traverser des bas-fonds où l'air est infecté de vapeurs mafeaines. Mais, après être ainsi descendu, il peut arriver qu'il entre avec joie dans un sentier qui gravit les hauteurs, qui le conduit vers les régions où règne une atmosphère pure, où brille la lumière qui vient du ciel. Nous sommes arrivé, dans notre voyage à travers les religions de lunivers, à un point de notre route qui ressemble à celui que je viens de décrire. Nous avons suivi, jusqu'à leur complète décadence, les cultes polythéistes qui meurent dans une idolâtrie grossière, et se. perdent dans des superstitions dégradantes. Nous avons touché pour ainsi dire le fond de Tabîme, quand nous avons vu dans le bouddhisme un système où l'Être suprême ne tient aucune place, et où le culte est rendu à la statue et aux reliques d'un mort impuissant à enlendre et à secourir ses adeptes. En commençant aujourd'hui notre étude du monothéisme, nous remontons vers les régions sereines où habitaient les premiers hommes adorateurs d'un Dieu unique. Nous nous élevons même tout d'un coup plus haut que les plus antiques traditions que nous avons rencontrées. L'idée monothéiste du peuple juif est en effet une idée sui genehs, une idée sublime et unique^

qui a dû exister au moins en germe à Forigine de Thumanité, mais qui ne se trouve nulle part depuis les temps historiques, si ce n'est dans la Judée et dans les régions où la tradition juive s'est répandue sous ses trois branches, juive proprement dite, chrétienne et musulmane. Quelle est cette idée? Quelle est son origine historique? Gomment s'est-elle développée et quelles vicissitudes a-t-elle subies dans le cours des temps?

L'étude de ces questions se fait ordinairement, dans les livres chrétiens, en se plaçant au dedans de la doctrine monothéiste, c'est-à-dire en la considérant d'avance comme la vérité absolue. Nous nous placerons^ conformément à notre méthode, à un autre point de vue. Nous considérerons le monothéisme par le dehors^ comme une croyance qui se manifeste dans l'histoire. Néanmoins nous ne nous croirons pas obligé de taire ni de rejeter les conclusions dogmatiques qui naîtraient de l'histoire elle-même.

Ce qui constitue le monothéisme, ce n'est pas préci- / sèment l'idée d'un Dieu unique, idée qui se rencontre / dans les cultes polythéistes. C'est l'idée du Dieu créateur. ( Placer à l'origine de toutes les choses changeantes et contingentes la volonté libre d'un être personnel ; dire que tout cô qui existe, sauf cet être unique, n'existe que par le pur choix de sa volonté, et pourrait être anéanti s'il le voulait; distinguer d'une manière absolument nette l'Être suprême éternel qui existe nécessairement et les autres êtres qui n'existent que par la volonté de cet Être suprême, c'est être monothéiste. L'intervention de cet acte parfaitement libre de la cause première établit

«ntre le créateur et les créatures un profond abîme. Lorsqu'on remonte de cause en cause dans la nature, on arrive nécessairement, si Ton est monothéiste, à cet acte libre de FÊtre suprême, œuvre de sa souveraine indépendance, dont les motifs se trouvent cachés dans le mystère de sa nature. Si Ton est polythéiste, panthéiste, ou même théiste d'une manière vague, sans admettre la création libre, on place à l'origine des choses une nécessité, une loi, une fatalité, quelque chose d'impersonnel. De cette idée de création libre résulte une conséquence nécessaire; c'est le caractère exclusif du monothéisme. Distinguant si nettement des créatures TÊtre incréé et nécessaire, le monothéisme est obligé de réserver pour le Dieu créateur un culte spécial, le culte d'adoration. La transcendance absolue du Créateur se traduit par une transcendance également absolue du culte qui lui est rendu. De là le devoir de n'adorer, de ne servir qu'un seul Dieu, de ne rendre aux créatures qu'un culte d'ordre inférieur et d'espèce différente. De là résulte encore la condamnation de tout polythéisme et de toute idolâtrie.

Le monothéisme étant ainsi défini : croyance à un Dieu créateur et adoration exclusive de ce Dieu, nous pouvons nous demander chez quels peuples le monothéisme existe aujourd'hui, et quelle est son origine. Or, l'étude que nous avons faite nous montre que le monothéisme véritable n'existait chez aucun des peuples que nous avons étudiés. Ni FÉgypte, ni la Chaldée, ni la Grèce, ni Rome, ni l'Inde n'ont connu le Dieu créateur. L'unité de Dieu, lorsqu'elle se rencontre chez ces peuples, n'est pas exclusive; elle s'associe aisément au contraire avec la multiplicité païenne. C'est Funité d'un maître qui gouverne le monde, mais qui ne Fa pas

créé et a d'autres dieux à côté de lui; ou bien c'est l'unité confuse du panthéisme. La Chine antique croit bien à un Dieu unique, mais ce Dieu est le ciel et non le créateur du ciel, La Perse semble entrevoir l'idée d'un être qui a fait le ciel et la terre, mais comme elle lui oppose un principe mauvais qu'il n'a pas créé, on ne peut pas l'appeler monothéiste. Le monothéisme au contraire est la doctrine capitale et fondamentale de trois grandes religions que nous n'avons pas encore étudiées : judaïsme, christianisme, islamisme. C'est l'idée du Dieu créateur qui remplit l'ancien et le nouveau Testament. Cette idée est le dogme fondamental du Coran. Cette notion est enseignée dans les symboles et les définitions de l'Église catholique, depuis l'antique symbole des apôtres jusqu'aux décrets si précis du con- <;ile du Vatican, destinés à combattre les altérations modernes de la véritable idée de Dieu. L'idée du Dieu créateur est devenue le lien commun des pays chrétiens. La distinction entre le Créateur et la créature est une distinction vulgaire que tous comprennent. Enfin le

dévoir de n'adorer que le Créateur est reconnu p3,r les adhérents de ces trois religions, et ils considèrent tous comme un crime de commettre un acte de polythéisme et comme une injure d'être traités de païens. Ces trois religions ensemble ont à peu près quatre cents millions d'adhérents, c'est-à-dire le tiers environ de l'humanité. Cette portion. du genre humain est certainement la plus noble, la plus élevée et la plus civilisée : c'est l'Europe qui est en train de conquérir l'univers, ce sont les Aryas et les Sémites, les deux races incontestablement supérieures, qui professent le monothéisme sous une de ces Irois formes.

Quelle est maintenant l'origine de cette doctrine? Si

nous remontons le cours des temps, nous voyons l'islamisme commencer en Tan 622 de notre ère. Où Mahomet a-t-il puisé son monothéisme? C'est évidemment dans les traditions juive et chrétienne. Le christianisme de son côté est aussi une religion nouvelle. Nous avons son acte de naissance authentique dans un document païen, le texte de Tacite qui parle de la condamnation de Jésus par Ponce-Pilate. Avant cette époque, il n'y avait qu'une seule nation monothéiste dans l'univers, la nation juive. En remontant plus haut encore dans le passé, nous voyons ce peuple sortir d'une famille, et cette famille sortir d'un unique patriarche. Abraham est le père de tous les monothéistes actuels de l'univers (1). Il n'était pas sans doute le seul monothéiste de son temps. Melchisédech était prêtre du vrai Dieu ; il y en avait d'autres encore. Mais tous se sont éteints sans postérité; le paganisme a couvert l'univers entier, et c'est du seul Abraham qu'est venue la lumière qui éclaire aujourd'hui toute l'humanité. Ce fait étrange d'une doctrine qui sort d'un seul homme et qui se répand sur tant de peuples, devient plus singulier encore quand nous le rapprochons du texte de la Genèse dans lequel Dieu promet à Abraham que toutes les nations seront bénies en lui. Voici, ces paroles solennelles qui accompagnent la vocation d'Abraham, et lui ordonnent de sortir de sa nation et de sa famille païenne, pour devenir le père d'une nouvelle humanité ; « Sors de ton pays, de ta parenté, de la maison de ton père, et va dans le lieu que je te montrerai. Je ferai sortir de toi un grand peuple ; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux et tu seras

(1) Max Muller, bien que rationaliste, constate ce fait. {Essai sur l Histoire des religions, p. 504.)

béni. Je bénirai ceux qui te béniront, et en toi seront bénies toutes les familles de la terre (1). » N'est-ce pas là un texte bien étrange? Voilà un fait immense, le plus grand fait de l'histoire religieuse de l'humanité , le triomphe du monothéisme sur le polythéisme dans tout l'Occident, un fait capital dans l'histoire de la civilisation humaine. Ce fait se trouve annoncé, obscurément encore il est vrai, mais cependant d'une manière intelligible dans cette antique prophétie qui remonte à Moïse, c'est-à-dire à quinze siècles avant l'ère chrétienne et qui, même dans l'opinion des rationalistes les plus -avancés, ne peut être plus récente que l'époque de la captivité des Juifs à Babylone, six siècles avant que cette grande œuvre ait commencé à se réaliser. N'est-il pas évident que nous sommes sortis du terrain des fables et des légendes, et que nous posons déjà le pied sur la terre sacrée du véritable surnaturel?

La suite de l'histoire du monothéisme hébraïque confirme cette première impression. Le culte du peuple •d'Israël est purement monothéiste. Gela est certain et admis de tout le monde, au moins pour l'époque qui suit le règne d'Ezéchias ; il n'y a pas de contestation possible «ur ce point, c'est le grand jour de l'histoire. Or ce peuple est entouré de peuples de même race. Sémites comme lui, de même langue, vivant sous le même climat, qui tous sans exception sont polythéistes. On le sait, en effet, la fameuse théorie énoncée par M. Renan, celle du monothéisme sémitique, s'est écroulée devant les faits. De tous les côtés, en Assyrie et en Arabie, chez les Araméens, on a découvert des Sémites polythéistes et idolâtres. Le monothéisme spécial du peuple hébreu

(1) Genèse, ch. xii, v. 1-3.

n'est donc Teffet ni de la race, ni de la langue, ni du climat. Serait-il Teffet des instincts particuliers d'un peuple spécial, d'une famille douée d'une constitution intellectuelle et morale particulière? Tout aussi peu. L'histoire du peuple d'Israël nous montre ce peuple constamment tenté de retourner à l'idolâtrie, constamment succombant à cette tentation, ayant des bois sacrés où il célébrait le culte infâme de l'Astarté de Phénicie et empruntant aux Moabites les épouvantables cérémonies du Dieu Ghamos, auquel on immolait les enfants des premières familles.

Si le peuple d'Israël est resté monothéiste, c'est qu'il a reçu un enseignement monothéiste. Ceci encore est un fait incontesté. Mais de qui a-t-il reçu cet enseignement? Quelle est la force qui a maintenu le volage Israël dans la fidélité à Jéhovah? Selon la tradition juive et chrétienne, il y a eu double enseignement. Le premier, cekii de la loi, n'est autre que la doctrine promulguée par Moïse au pied du Sinaï, incarnée dans des institutions visibles, dans un culte d'où les idoles étaient exclues, et confiée au sacerdoce d'Aaron. Le second a été celui des prophètes, c'est-à-dire celui des hommes inspirés de Dieu, qui, à partir de Samuel, ont répété, avec une constante fidélité et une énergie proportionnée aux résistances, les enseignements de Moïse, ont rappelé au peuple le devoir d'adorer Jéhovah seul et de n'avoir pas d'autres dieux devant lui, et ont développé l'idée du Dieu créateur, en exposant ses attributs dans un magnifique langage. Ces deux forces, celle des prophètes et celle du sacerdoce attaché au temple sans idoles de Jérusalem, se sont réunies sous Ezéchias, ont restauré la loi antique et détruit les éléments du paganisme qui s'étaient glissés en Israël

pendant lès règnes antérieurs. Cette explication traditionnelle de Torigine du monothéisme hébraïque suppose évidemment une intervention surnaturelle. Où Moïse aurait-il puisé la doctrine du Dieu créateur? Ce n'est pas en Egypte, où il y avait bien des idées élevées sur la divinité, mais où l'idée de création était inconnue et où le polythéisme régnait universellement. Par quelle puissance mystérieuse Moïse aurait-il pu façonner ce peuple de col raide, et lui impo^r une foi et des pratiques auxquelles il cherchait constamment à échapper? La Bible nous montre les grands miracles de l'Exode et du désert comme les moyens énergiques qui ont servi à former la tradition monothéiste d'Israël, celle que les prophètes n'ont eu qu'à conserver et à développer. C'est en rappelant aux Israélites la sortie d'Egypte, le passage de la mer Rouge, la manne du désert, la prise de Jéricho, que les prophètes soutenaient la foi des Israélites en Jéhovah et leur faisaient craindre sa justice.

Les rationalistes modernes , on le comprend , n'ont pas été satisfaits de cette explication; ils en ont imaginé une autre; mais, chose singulière, leur solution est bien plus étrange et exigerait avec bien plus d'évidence une intervention surnaturelle que l'explication donnée par la Bible. Ce système paradoxal inventé récemment en Allemagne , avec une liberté que les érudits n'oseraient pas prendre s'il ne s'agissait pas de la Bible , consiste à réduire de beaucoup le rôle de Moïse , à en faire un fondateur à demi-légendaire de la nation juive, à dire que la loi cérémonielle est une invention moderne et que ce sont les prophètes qui ont établi le culte liturgique monothéiste en Israël. Ceux qui soutiennent cette opinion ne donnent aucune explication claire de la croyance spé-

210 niSTOlRE DES RELIGIONS.

ciale au Dieu unique qui caractérise le peuple juif. Les uns semblent croire que les Israélites seraient entrés dans la Palestine avec des croyances religieuses peu différentes de celles des peuples voisins. Jéhovah n'aurait été pour eux que leur Dieu national, comme Chamos pour les Moabites et Baal pour les Phéniciens. Le culte du veau d'or aurait été un culte primitif et non une déformation d'un culte plus pur. Cette hypothèse conduit à la plus inouïe ^es conclusions, à savoir que les prophètes de l'époque de la monarchie hébraïque auraient inventé l'idée du Dieu unique, souverain, juste et miséricordieux, qu'ils auraient tous professé cette idée nouvelle d'une manière unanime , l'auraient rendue populaire, et qu'enfin, sous Ézéchias, le roi et les prêtres s'étant ralliés à leur doctrine, la loi rigoureuse du culte sans idoles aurait été établie dans tout Israël.

Si les faits s'étaient passés ainsi, il faudrait admettre chez les prophètes une inspiration surnaturelle très puissante, ou bien supposer qu'ils étaient tous de grands philosophes, ayant découvert ce qui a échappé à Socrate et à Platon. Mais où a-t-on vu quinze à vingt philosophes d'accord ensemble , et enseignant une même doctrine sans se diviser; une telle hypothèse serait encore celle d'un miracle, du plus étrange des miracles. On ne comprend pas davantage comment ces prophètes auraient pu imposer au peuple, au nom de Moïse, une doctrine nouvelle, austère et contraire à ses instincts polythéistes.

Il existe, il est vrai, parmi ceux qui veulent placer la loi de Moïse à une époque plus récente que la tradition ne le fait, certains exégètes qui reconnaissent que le monothéisme existait déjà comme croyance générale en Israël à l'époque des grands prophètes. C'est,

en effet, ce qui résulte du témoignage de ces hommes inspirés, qui tous parlent comme si ni eux ni leurs auditeurs n'avaient jamais douté de la souveraineté de Jéhovah. Mais alors d'où viendrait ce monothéisme? Il ne saurait venir de la tradition primitive, puisque le polythéisme régnait au temps d'Abraham et que ses pères adoraient les dieux étrangers. Le monothéisme ne pouvait donc venir que de Moïse lui-même. Mais comment expliquer que Moïse ait connu cette doctrine sublime, si elle ne lui a été révélée, et qu'il l'ait enseignée efficacement, s'il n'a pas fait de grands miracles? Et s'il a réellement fondé la croyance monothéiste, comment douter qu'il n'ait créé en même temps une règle liturgique pour la conserver? Ainsi la vanité et la contradiction de ces explications nous ramène à la simple vérité de la Bible, et le monothéisme hébraïque reste inexplicable par toute autre cause que celle que la Bible lui assigne, l'intervention réelle et surnaturelle de Dieu.

Avant de continuer l'histoire du développement du monothéisme , il importe que nous examinions une idée qui faisait partie des croyances fondamentales du peuple d'Israël. C'est l'idée messianique. Cette idée n'est autre que le développement de la première promesse faite à Abraham , de cette bénédiction destinée à toutes les nations et reposant sur ce patriarche. Les traits généraux de cette idée sont ceux-ci : Les Juifs attendaient un Messie , c'est-à-dire un homme de leur race , de la tribu de Juda et de la famille de David. Cet homme devait avoir une puissance et une autorité prophétique supérieures à celles de Moïse. Il devait être l'auteur d'un renouvelle-

ment religieux, et établir une nouvelle alliance. A la suife de la venue du Messie, les nations devaient se convertir au culte de Jéhovah, et les idoles devaient être détruites. Ces traits de Tidée messianique se trouvent dans tous les prophètes. Il y a d'autres traits moins clairs^ qui ont pu être mal compris et qui ont été l'occasion de la division postérieure entre les Juifs et les chrétiens.

Certains textes présentent Tempire du Messie sur le monde sous une forme brillante, qui a fait croire qu'il devait être le roi temporel de l'univers , et fonder un empire religieux semblable à celui qu'a fondé Mahomet. D'autres le montrent humilié, souffrant et mourant pour les hommes. Mais l'existence personnelle du Messie ^ le renouvellement religieux qu'il doit produire, et le triomphe du monothéisme dans l'univers sont des traits d'une évidence absolue dans les prophètes, et constituaient la croyance universelle du peuple d'Israël. Ceci posé, nous voyons par l'histoire que l'une de ces prévisions, le triomphe du monothéisme, a été réalisée. Le monothéisme a triomphé dans tout le monde occidental connu des juifs, et si le polythéisme existe encore dans l'extrême Orient, il est déjà frappé à mort. A l'égard du renouvellement religieux attendu par les juifs, l'histoire nous montre deux grands faits qui s'accordent avec les prophéties : l'apparition de deux religions nouvelles, le christianisme et l'islamisme. Quant à la personne du Messie , les chrétiens croient et se font forts de montrer que le fondateur de leur religion, Juif, de la tribu de Juda et de la race de David , possède tous les caractères annoncés par les prophètes. Les musulmans, chose singulière et que nous expliquerons plus loin , sont sur ce point d'accord avec les chrétiens et reconnaissent Jésus- Christ comme le Messie promis par les prophètes. Ils di-

sent seulement qu'il a fallu une nouvelle mission , celle de Mahomet, pour restaurer et compléter son. œuvre. Seuls les Juifs proprement dits refusent de voir le Messie dans la personne de Jésus-Christ , et ne veulent point admettre que le renouvellement religieux produit par rÉvangile soit le véritable développement de leur propre culte, et l'accomplissement des promesses dont ils étaient les dépositaires. Je ne veux pas entrer dans la controverse qui existe entre les juifs et les chrétiens au sujet du caractère messianique de Jésus-Christ. Ce serait sortir de mon sujet général, et entrer directement dans les détails de l'apologétique chrétienne. Je dois cependant, au point de vue de la question générale de l'existence dans le monde d'une religion absolument vraie et divine, montrer quelles sont les conséquences de chacune des solutions contraires auxquelles cette controverse peut conduire.

Si la démonstration chrétienne fondée sur l'accord entre les prophéties et la venue réelle et historique du Christ est bien fondée , il en résulte en faveur de la vérité du christianisme un argument d'une grande puissance. Les prophéties, conservées par les juifs ennemis des chrétiens, sont en effet des documents d'une authenticité absolue , et l'accord exact de ces prédictions avec des faits postérieurs de plusieurs siècles ne peut s'expliquer que par Tintervenlion d'une cause qui prévoit l'avenir à de longs intervalles et qui gouverne les faits de l'histoire. L'action divine devient manifeste. Cette preuve, un peu trop négligée de nos jours à cause de certaines obscurités de détail, est en réalité extrêmement puissante. Elle est un des traits de la transcendance du christianisme. Rien de pareil ne se rencontre dans les religions païennes. Nulle part on ne trouve deux religions successives se correspondant et s'appelant l'une

2i4 HISTOIRE DES RELIGIONS.

Tautre , et deux sources de documents authentiques, les prophéties et TÉvangile , servant à relier le passé et Favenir, la prédiction et la réalité.

Supposons d'autre part que les juifs eussent le dessus dans cette controverse et qu'ils montrassent que leurs prophéties ne s'appliquent pas à Jésus-Christ, mais doivent être expliquées autrement, quelle serait la conséquence de cette démonstration? Le christianisme perdrait son titre de religion divine, ou du moins perdrait une de ses plus fortes preuves ; mais le judaïsme pourrait-il se donner comme la religion universelle destinée à enseigner l'humanité? Évidemment non. Le judaïsme depuis l'Évangile a perdu toute force et toute vie. Il n'est plus qu'un débris de religion : il n'a plus ni temple, ni autel , ni sacerdoce. Sauf certaines populations fanatiques, les juifs ne croient même plus à leur mission divine et n'attendent plus leur Messie. La portion intelligente et puissante de la race juive a abandonné ses traditions primitives et la foi de ses ancêtres en la toute puissance de Jéhovah. Elle s'est tournée vers la conquête matérielle du monde , et , dans l'ordre de la pensée , vers la pure science et une philosophie rationaliste. C'est au génie de sa race, et non plus à son Dieu , qu'elle attribue la puissance de la parole de ses prophètes. Sur le terrain religieux , elle se propose une mission unique avec une rare énergie : déraciner et détruire le christianisme. Elle veut faire disparaître le culte de Jésus, et se résigne pour cela à voir périr celui de Jéhovah. Ce ne serait donc pas au profit du Judaïsme , mais au profit du rationalisme et de l'idée que toutes les religions surnaturelles sont chimériques, que tournerait, dans la controverse sur l'accomplissement des prophéties, le triomphe des docteurs juifs sur les apologistes chrétiens. Mais , je le

répète , je ne veux pas entrer ici dans cette controverse. Je peux d'ailleurs renvoyer sur ce sujet à l'ouvrage si solide etsi profond de Mgr l'évêque de Châlons, Les Prophéties messianiques.

Restent , parmi les branches sorties toutes du monothéisme des prophètes, le christianisme et l'islamisme, tous deux prétendant contiimer la tradition de TAncien Testament, tous deux prétendant être la religion divine révélée pour l'humanité tout entière, tous deux pouvant apporter à l'appui de cette prétention le fait d'une très grande diffusion dans l'univers, tous deux ayant une origine relativement récente et ayant été fondés à des époques pleinement historiques. Le christianisme a sur son rival, à première vue, d'immenses avantages. Il se rattache plus étroitement à la tradition juive, puisqu'il prétend avoir pour fondateur le Messie lui-même, et non^un prophète postérieur. Il a un idéal moral infiniment plus pur et plus élevé. Il a triomphé par le martyre , tandis que l'islamisme s'est imposé par la force. Il est associé aux destinées d'une civilisation de beaucoup supérieure. Il présente un développement intellectuel incomparablement plus grand. Toutes ces raisons constituant des présomptions en faveur du christianisme, nous portent à renvoyer à la fin de notre travail l'étude de ses titres au caractère de religion vraiment divine, et à commencer par juger lés prétentions de Tislamisme. Si en effet nous trouvons que l'islamisme ne peut pas être divin , le christianisme se trouvant seul en cause , nous pourrons le mettre en face de toutes les autres religions que nous aurons déjà étudiées, afin de voir de quelle hauteur il les dépasse. Nous allons donc commencer l'étude de la religion de Mahomet.

IIÏ.

L'islamisme n'a point la prétention d'être une religion nouvelle et sans antécédents. Tout au contraire il prétend n'être que la continuation et la restauration de la tradition du monothéisme d'Abraham. Il importe avant tout de juger dans quelle mesure cette prétention est fondée. Si en effet Mahomet ne peut pas rattacher sa religion aux religions antérieures , comme il reconnaît que celles-ci étaient réellement divines, il rend témoignage contre lui-même. Le rapport avec le passé est, de tous les caractères d'une religion , celui qui peut être le plus difficilement inventé quand il n'e^t pas réel. On peut supposer des miracles ; on ne peut pas «e créer des ancêtres quand on n'en a pas. Voyons donc comment Mahomet essaie de se rattacher au passé.

11 déclare d'abord qu'il veut rétablir la religion d'Abraham, altérée par l'idolâtrie. Une vieille tradition racontait qu'Abraham était venu à la Mecque et avait fondé, en le consacrant au vrai Dieu, le sanctuaire de la Kaaba. Mahomet, descendant d'Abraham par Ismaël, veut restaurer la religion de son aïeul. Jusque-là rien de plus légitime. Mais entre Abraham et Mahomet il s'était produit deux grands faits, dont il était nécessaire de tenir compte. 11 y avait eu l'établissement de la loi de Moïse et la fondation du christianisme. Les juifs et les chrétiens de diverses sectes qui habitaient l'Arabie et les pays voisins étaient en querelle sur la question de la venue du Messie : les chrétiens disaient qu'il était venu et le reconnaissaient dans la personne de leur fondateur ; les juifs l'attendaient encore. Il fallait prendre situation entre ces deux groupes de sectateurs de la foi d'Abraham ; il était impossible de ne pas prendre parti dans leur que-

relie. Mahomet pouvait prendre trois attitudes différentes. Il pouvait se donner comme étant lui-même le Messie et essayer de rallier à lui les juifs qui refusaient de reconnaître Jésus-Christ. Il pouvait se donner comme un précurseur du Messie. Il pouvait au contraire prendre parti dans la querelle pour les chrétiens contre les juifs, reconnaître Jésus-Christ comme le Messie et se donner lui-même comme un prophète postérieur. Se poser en Messie était impossible par diverses raisons. D'abord il n'aurait pas été accepté par les juifs. Les prophéties étaient trop formelles. Le Messie devait descendre de David. Un descendant d'Ismaël, exclu des promesses, ne pouvait remplir ce rôle, et Torgueil national des juifs, appuyé sur des paroles aussi claires, n'aurait jamais cédé. D'autre part, se déclarer le Messie, c'était se faire juif, c'était constituer une religion dont la base aurait reposé sur Israël. Or, bien que les juifs fussent nombreux en Arabie et y jouissent d'une certaine puissance, la race juive, depuis la prise de Jérusalem parles Romains, était une race déchue, une race vaincue, une race humiliée. Essayer de soumettre la fierté des Arabes à une religion qui aurait été le culte national de ce peuple méprisé aurait été une folie. Ce que Mahomet voulait, c'était faire un monothéisme arabe où sa race fut la maîtresse. Du reste, pour qui connaît Mahomet et son entourage, il est certain que se placer du côté des vaincus était une idée qui ne pouvait entrer dans leur esprit. Les mêmes raisons s'opposaient avec plus de force encore rt ce que Mahomet se posât comme précurseur du Messie. Cela aurait été préparer la voie à un Juif, faire une œuvre provisoire et laisser à un Juif la fondation du culte définitif de l'humanité. Le troisième parti était le seul possible, ce fut celui que choisit Mahomet. Il reconnut

formellement que le Messie était venu en la personne de Jésus-Christ. Mais il ajouta que Tœuvre de Jésus-Christ avait été corrompue par ses disciples, que Tidolâtrie et le polythéisme s'y étaient glissés ; que ces abus étaient la vraie cause, tant de la division du christianisme en sectes, quedu refus des juifs d'accepter la nouvelle doctrine, bien qu'enseignée par leur propre Messie. Afin de réparer tous ces maux et d'achever l'œuvre commencée, Dieu avait choisi un apôtre et un prophète supérieur au Messie lui-même et destiné à fonder une religion définitive qui réconcilierait juifs et chrétiens et réunirait toutes les sectes dans une croyance commune et une liturgie uniforme. Ce dernier prophète c'était lui-même, et cette religion définitive c'était l'islamisme, la dernière venue mais la meilleure des religions, celle que toutes les autres avaient préparée et qui devait triompher de toutes les erreurs et détruire toutes les idoles.

Il y avait dans cette idée une certaine grandeur, et cette situation de Mahomet, dernier prophète, achevant l'œuvre commencée par Abraham, Moïse et Jésus-Christ, était au premier aspect simple et logique. Les divisions profondes des nombreuses sectes du christianisme oriental, les abus qui s'étaient glissés dans le culte, rendaient plausible l'idée d'une nouvelle religion, qui ramènerait les hommes à la pureté du culte et à l'unité d'une même foi. Il y avait néanmoins une condition essentielle pour qu'un tel système fût admissible. Il fallait que les prophètes successifs, dont le dernier était Mahomet, eussent enseigné des doctrines concordantes; il pouvait sans doute y avoir plus de vérités enseignées dans les dernières révélations, mais elles ne devaient pas contredire les premières. Il fallait qu'Abraham, Moïse et Jésus-Christ pussent être considérés comme des musulmans, croyant

au moins implicitement à la doctrine de Tlslam. Pour Abraham et Moïse, cela était facile à admettre. Lemahométisme, quant aux dogmes, ne diffère guère du judaïsme. Les différences sont liturgiques et rituelles : elles auraient pu d'ailleurs être diminuées, et Mahomet, tant qu'il a espéré ramener les juifs, s'est rapproché beaucoup de leur culte. Dans les premiers, temps de son séjour à Médine, la Kibla, ou le lieu central vers lequel on se tourne pour prier, était à Jérusalem ; ce n'est que plus tard que Mahomet, se séparant des juifs et se rattachant plus étroitement aux traditions nationales des Arabes, fît de la Mecque le centre religieux du monde musulman. Mais il était tout autrement difficile de faire cadrer l'islamisme avec le christianisme, et de faire de Jésus-Christ un musulman précurseur de Mahomet. L'islamisme en effet a pour dogme fondamental une idée absolue de l'unité de Dieu, qui exclut formellement les grands dogmes chrétiens de la Trinité et de l'Incarnation. Aux yeux de Mahomet, qui les connaissait et les comprenait fort mal, ces dogmes étaient un véritable polythéisme aussi coupable que l'idolâtrie des Grecs anciens et que le sabéisme des Arabes nomades. Il fallait donc, pour établir cet accord doctrinal, supposer que Jésus-Christ n'avait pas enseigné ces dogmes, et que c'étaient des superstitions surajoutées par ses disciples à un enseignement de monothéisme simple, semblable à celui de l'islam. C'est ce que fît Mahomet. Peut-être a-t-il pu faire cette supposition d'une manière sincère, car il connaissait fort mal Je christianisme et ne paraît pas avoir jamais lu l'Évangile. Mais ce que Mahomet a supposé, de bonne ou de mauvaise foi, pour le besoin de sa cause, nous, qui connaissons l'Évangile, nous ne pouvons l'admettre. Les dogmes de la Trinité et de l'Incarnation sont l'essence

même du christianisme. Ils sont primitifs, ils sont Texprès^ enseignement de Jésus-Christ et des apôtres. Le Fils unique de Dieu égal à son Père, adoré conjointement avec le Père, c'est la doctrine primordiale des chrétiens; c'est pour la gloire du Fils et Tadoration qui lui est due qu*ik ont souffert le martyre autant, sinon plus, que pour la gloire du Père éternel.

Dès lors la théorie des religions établie par Mahomet s'écroule par sa base. Son christianisme est tout différent du vrai christianisme. Il reconnaît dans Jésus le Messie et ne reçoit\pas son enseignement. Il déclare que Jésus a été un grand prophète envoyé par Dieu, qu'il a fait de ^ands miracles, et il contredit directement l'enseignement de Jésus-Christ. Cette contradiction formelle détruit le système et montre que c'est en vain que Mahomet essaye de rattacher sa religion à la tradition monothéiste antérieure. Il ne peut pas abolir l'idée d'un Messie personnel ; cette idée est le fond même de la tradition juive. Il ne peut pas se déclarer le Messie, ni le précurseur du Messie ; il faut que le Messie soit venu avant lui. Pour pouvoir fonder une religion définitive, il faut être débarrassé de l'attente d'un Messie futur (1). Mais avant lui il n'y a, pouvant remplir le rôle de Messie, qu'un seul personnage, Jésus-Christ, celui même dont il contredit l'enseignement et dont il cherche à détruire le règne et la religion. Le reconnaître comme Messie et le combattre, c'est porter témoignage contre soi-même. Mais d'autre part, ne pas le . reconnaître c'est se faire juif et entrer dans une race et une religion vaincue.

Mahomet n'a pas pu sortir de ce dilemme, il n'a pas pu trouver une situation intermédiaire entre

f (1) Voir la note 4 à la fin du volume.

celles des juifs et des chrétiens. Ou plutôt nous pouvons dire qu'il est sorti de ce dilemme et qu'il a trouvé cette situation intermédiaire, grâce à sa propre ignorance -et à celle de ses disciples. Mais tout cet échafaudage disparaît devant la vraie histoire, et Tislamisme, privé de ces appuis factices, reste une religion sans ancêtres, une création bâtarde qui ne peut être rattachée à la tradition d'Abraham et des prophètes, tradition dont cependant elle reconnaît l'autorité.

A cette première imperfection de l'islamisme, qui ne permet pas de le considérer comme une doctrine divine, nous pouvons enjoindre une seconde. L'islamisme, venu après le christianisme, né après de glorieux siècles du règne de l'Évangile, a présenté à l'humanité un idéal moral et social de beaucoup inférieur à celui de la religion à laquelle il succédait. L'évidence de cette vérité est si grande qu'il suffît de signaler en quelques mots les différences des deux religions pour que toute contestation soit impossible. Prenons d'abord la loi du mariage et de la chasteté. La loi chrétienne, c'est le mariage unique, indissoluble et la prohibition absolue de tout ce qui s'écarte de cette union de deux êtres qui doit durer autant que leur vie. La loi musulmane permet le divorce à volonté. Les musulmans ont le droit d'avoir quatre femmes légitimes, plus autant de concubines esclaves qu'ils le veulent, sous la seule condition qu'ils aient pu les acquérir par la force ou à prix d'argent, et qu'ils soient assez riches pour les nourrir. C'est la liberté complète de la recherche des satisfactions sensuelles, sous une seule condition, celle de la richesse. Le riche a son harem ; le pauvre est obligé, faute de ressources, de se contenter d'une seule femme. Mais qui peut croire qu'en présence d'un exemple de liberté si grande accordée aux sens, venant des classes

supérieures, les déshérilés de la terre se tiendront volon-" tiers dans les limites rigoureuses d'une continence imposée par la nécessité? L*Orient musulman est la patrie des vices infâmes. Leur existence semble la nécessaire conséquence du régime légal que nous venons d'exposer. Il faut ajouter que ces vices n'ont même pas toujours pour excuse l'inégalité des conditions et qu'ils sont publiquement pratiqués par les riches et les puissants. Ils ne sont que faiblement réprouvés par la loi religieuse et sont considérés comme des fautes vénielles (1). Il y a d'ailleurs une liberté qui appartient aux plus pauvres, celle du divorce. Tout musulman peut renvoyer sa femme et en prendre une autre à son gré. L'échange des femmes entre deux maris est même permis et se pratique quelquefois.

Conformément à son principe de chasteté, le christianisme ne donne du bonheur des élus que des peintures idéales et pures. Le paradis de Mahomet , en revanche , est connu de tous. Les défenseurs de l'islamisme ne veulent voir que de simples allégories dans les houris aux yeux noirs qui habitent ou plutôt qui meublent les jardins célestes; car ces créatures ne semblent pas avoir d'âme, ni être considérées comme des personnes. Soit; admettons que ce soient des allégories, ce sont des allégories dangereuses quand elles sont prêchées, revêtues des couleurs de la' poésie et de la passion , sous le soleil de l'Arabie, à une jeunesse déjà violemment portée à la recherche des plaisirs des sens. Il est difficile de ne pas croire que le sens propre prévaudra souvent sur le sens figuré.

Le christianisme n'a pas directement aboli l'esclavage, mais il a établi dès l'origine l'égalité de l'esclave et du maître au point de vue de la loi religieuse et a soumis

(i) Koran, traduction de Kasiinirski, ch. IV, v. 20.

les relations entre le maître et l'esclave à la règle du mariage unique. Selon la loi musulmane, Tesclave est la propriété du maître, sauf certains cas où il a le droit d'être affranchi. De laces caravanes qui vont cherchei* des escla* ves en Afrique et en Circassie et qui sont une des plaies toujours béantes du monde musulman.

Le christianisme a établi en principe que la religion doit être propagée par la persuasion et condamne la recherche excessive des richesses. Ses martyrs et ses ascètes ont dès l'origine glorieusement mis en pratique ces règles salutaires. L'islamisme a pour principe que le sabre est le moyen naturel et efficace de la conversion" des infidèles ; que si on ne les force pas à se convertir, ils doivent au moins payer le tribut aux musulmans, favoris d'Allah qui leur attribue les richesses de la terre. C'est conformément à ce principe que Mahomet a commencé, à Médine, ses expéditions religieuses par le pillage des caravanes, se réservant la cinquième part du butin, et prenant à la guerre pour sa part les plus belles esclaves.

Cette comparaison , que nous pourrions prolonger, suffît pour montrer que l'islamisme, venu après le christianisme et s'en déclarant l'adversaire, ne saurait être une doctrine divine. Si l'islamisme était plus ancien, s'il avait paru au temps de Moïse, la question serait plus douteuse. On pourrait dire en effet qu'il y a dans l'Ancien Testament un certain nombre d'usages tolérés chez les patriarches, tels que la polygamie et le concubinat des esclaves, et que Jéhovah donne à son peuple pour apanage les terres conquises sur les Chananéens. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer comment ces faits qui nous étonnent peuvent être conciliés avec les attributs divins qui nous sont clairement révélés dans les mêmes livres de l'Ancien Testament. Il s'agissait évidemment d'un état

social primitif et barbare, dans lequel existaient des coutumes qui choquent nos mœurs plus civilisées et surtout nos mœurs chrétiennes, et que Dieu a pu tolérer dans une mesure qu'il nous est difficile de bien comprendre. Il serait possible aussi de montrer qu'il y a encore loin des faits difficilement explicables de FAncien Testament, au cynisme de mœurs et à la sauvagerie qui apparaît dans rislamisme du vivant même du fondateur.

Mais cela n'importe pas à notre question. L'islamisme n'est pas né au temps d'Abraham, il est né en l'an 622 de l'ère chrétienne, en face du christianisme et en présence de ses exemples. Dès lors, si l'on voulait attribuer à l'islamisme une origine divine, on pourrait poser ce dilemne : ou le christianisme directement opposé à l'islamisme est divin de son côté, ou c'est une œuvre humaine. S'il est divin, il y aurait donc deux religions divines opposées, l'une prêchant la chasteté, l'autre permettant les mœurs que nous avons décrites, l'une préchant la patience et la douceur de ses martyrs, l'autre ordonnant la propagation de la vérité par le sabre : Dieu se contredisant luimême. Si d'autre part on considérait l'islamisme comme divin et le christianisme comme une œuvre humaine, ce serait alors l'homme qui prêcherait la chasteté, l'indissolubilité du mariage, la patience, le mépris des richesses, et ce serait Dieu qui, par son prophète, autoriserait les hommes à se livrer à leurs passions sensuelles et à leur cupidité. Nous pouvons aller plus loin encore et dire que l'idéal musulman, si tant est que ce nom soit applicable à une doctrine si basse, est encore inférieur à l'idéal purement humain du brahmanisme et du bouddhisme. C'est donc une folie et presque un blasphème d'attribuer à Dieu une telle religion. Un proverbe du moyen âge, attribué à Averroès, et répété par les rationa-

listes deTépoque, exprimait «ur Fislamisme, vu de près, un jugement plus sévère encore que celui que nous venons de porter. Ce proverbe est la critique des trois grandes religions seules connues alors. Le christianisme, disait-on, est une religion impossible à cause de ses mystères, le judaïsme une religion d'enfants, Tislamisme une religion de pourceaux (1). Le mot est dur, mais il est mérité. Ce proverbe pourrait presque être admis par les chrétiens, car en disant que leur religion est impossible, on dit implicitement qu'elle est divine, puisqu'elle existe, et que ce qui est impossible aux hommes n'est possible qu'à Dieu.

Ce que nous avons considéré jusqu'à présent suffît pour ôter à l'islamisme tout droit à se déclarer une religion divine ; mais cela est insuffisant pour faire connaître et juger la religion musulmane elle-même et le motif de l'adhésion de ses sectateurs. Une rapide étude sur la vie du fondateur et sur son œuvre peut encore être utile ; elle nous permettra d'écarter d'avance les assimilations inexactes qui pourraient être faites sur certains points avec le christianisme.

La vie de Mahomet* nous est connue par des biographies datant d'un siècle environ après sa mort, et dont l'authenticité est très grande (2). Elles sont de plus toutes écrites par des musulmans, de sorte que les actes révoltants à nos yeux qu'elles attribuent à Mahomet, ne peuvent être considérés que comme des faits réels ; car

(1) Renan, Averroès, 2* partie, ch. II, § 15.

(2) Muir, Vie de Mahomet, introduction, ch. I«^

on ne voit pas comment et à quelle fin ils auraient été inventés. Si Ton supposait d'ailleurs que ces faits eussent été imaginés, ce ne pourrait être que pour la plus grande gloire du prophète, et cela prouverait que les actions que nous allons raconter sont honorables aux yeux des musulmans. On ne peut donc justifier le prophète qu'en condamnant son œuvre et sa religion. Parcourons rapidement Texistence singulière de cet homme extraordinaire.

Mahomet appartenait à la famille des Koreischites ; il descendait du chef Cossai, qui s'était emparé par la force delà garde du sanctuaire vénéré de la Kaaba, centre du pèlerinage annuel de toute l'Arabie. Les descendants de Cossai avaient conservé l'autorité ainsi prise de force, je ne dirai pas usurpée, car il n'y avait alors en Arabie aucun gouvernement établi. Abdul-Mutalib, aïeul de Mahomet, Abu-Talib son oncle, exerçaient aussi une sorte d'autorité, fort contestée il est vrai, dans la ville de la Mecque. Un des quartiers était habité par leur tribu, toujours prête à combattre pour eux. Mahomet naquit après la mort de son père, perdit sa mère de bonne heure, et son grand-père quand il eut l'âge de huit ans. Son enfance paraît avoir été triste et solitaire. On raconte qu'il avait une maladie étrange, ayant quelque analogie avec Tépilepsie. Il était méditatif el rêveur. A douze ans, il accompagna son oncle dans un voyage en Syrie ; c'est là qu'il put voir pour la première fois le culte chrétien. Il y avait d'ailleurs constamment à la Mecque des chrétiens et des juifs de passage. A 25 ans, ayant fait un voyage commercial pour le compte d'une riche veuve nommée Khadija, il gagna le cœur de cette dame, de dix ans plus âgée que lui, l'épousa et exerça la profession de marchand jusqu'à l'âge de 40 ans. Selon ses biographes,

il resta fidèle à Khadija tant qu'elle vécut, et ses mœurs furent pures. Il eut plusieurs enfants : un fils qui mourut jeune et trois filles qui se marièrent, mais dont une seule, Fatima, épouse d'Ali, cousin du prophète, lui survécut et laissa une postérité. Vers Tâge de 40 ans, Mahomet commença à être saisi de préoccupations religieuses, et à' faire dans la solitude de longues méditations. Il se mit ensuite à prêcher la vérité qu'il avait, disait-il, reçue du ciel. C'était un monothéisme austère, avec une rigoureuse défense de Tidolâtrie. Il déclarait avoir reçu une mission d'Allah pour détruire les idoles. Lorsqu'on lui demanda des preuves de sa mission, il se trouva d'abord dans rembarras. Plus tard il raconta avec une profonde conviction qu'il avait eu une vision de l'ange Gabriel, et que c'était cet ange qui lui avait apporté du ciel les paroles qu'il devait communiquer aux hommes. A partir de ce moment, ses communications réelles ou prétendues avec le ciel furent continuelles. Dans toutes les circonstances de sa vie, il prononçait des paroles qu'il déclarait avoir reçues directement de l'ange Gabriel. Recueillies pieusement par ses disciples, et conservées soit par la mémoire, soit par écrit, ces paroles forment le Koran, livre sacré, dont l'authenticité paraît absolue, et qui contient ce que Mahomet a enseigné à ses sectateurs (1).

On a beaucoup discuté sur la sincérité de Mahomet. Il semble qu'il a été profondément convaincu de la vérité du monothéisme et de l'utihté de l'œuvre qu'il entreprenait. Il est vraisemblable aussi qu'il a pu croire avoir une mission divine. Ce qui est plus douteux, c'est qu'il ait été sincère dans ses premières affirmations relatives

(1) Muir, Vie de Mahomet, inlroduction, ch. I".

228 UISTOIRE DES RELIGIONS.

aux visions et aux paroles de Tange Gabriel. Peut-être l'illusion a-t-elle pu aller jusque-là. Peut-être au contraire a-t-il cru que, la fin justifiant les moyens, Tafflrmation, même mensongère, de ces communications divines pouvait être excusable, du moment qu'elle tendait à la gloire d'Allah et au bien des hommes. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que la série postérieure de ses communications avec l'ange Gabriel n'ait été une véritable imposture. Les exemples que nous citerons tout à l'heure de ces interventions prétendues de l'archange montrent évidemment qu'elles ont été imaginées, soit pour les besoins de sa cause , soit pour la satisfaction de ses passions.

A partir du commencement de sa mission, la vie de Mahomet se divise en deux parties. Dans la première, Mahomet prêche sa doctrine à la Mecque , subit des contradictions et une sorte de persécution. Dans la seconde, il se transporte à Médine, devient souverain temporel et commence la guerre sainte qu'il poursuit jusqu'à sa mort.

La première partie de la mission de Mahomet ne manque pas d'une certaine grandeur morale. Ce n'est pas qu'il ait été exposé au martyre, ni môme qu'il ait couru de grands dangers. La protection puissante de son oncle Abu-Talib s'étendait toujours sur lui. Bien que n'ayant pas embrassé l'islamisme, Abu-Talib ne cessa de défendre son neveu. La branche des Koreischites à laquelle Abu-Talib appartenait suivit l'exemple de son chef et prit le parti de Mahomet, bien qu'une partie seulement de ses membres crussent à sa mission. Pendant trois ans, la tribu des Haschemites, à laquelle appartenaient Abu-Talib et Mahomet, subit une sorte de quarantaine de la part du reste de la race koreischilc.

Les partisans de Mahomet se retirèrent deux fois en Abyssinie. Il n'y eut de martyrs que les esclaves qui n'avedent pas la protection de chefs puissants. On cite Tesclave Bilal qui, exposé à un soleil ardent, refusa d'abjurer Tislamisme et ne cessa de répéter Ahad, Ahad, un Dieu, un Dieu. Néanmoins Mahomet lui-même subit avec patience des injures et des contradictions ; il gagna lentement des partisans. Dans les deux dernières années de son séjour à la Mecque, Abu-Talib étant mort, Mahomet courut de véritables dangers; il obtint cependant la protection de certains chefs puissants. Enfin, ayant, pendant les pèlerinages annuels, gagné à sa cause un certain nombre d'habitants de Médine, il se décida à s'enfuir de la Mecque et à se retirer dans la ville où ses partisans l'appelaient. Cette fuite est V Hégire : c'est de l'année où elle s'est accomplie que date l'ère des musulmans (622).

Arrivé à Médine, la scène change ; Mahomet est reçu comme un prophète et même comme un roi. Il construit la première mosquée, et fait la première prédication de l'islamisme. Mais à ce moment, soit qu'il se fût contenu jusque-là, soit que le pouvoir l'ait enivré, un changement profond se fait dans son caractère, ou tout au moins dans sa conduite. Il donne à la fois par ses exemples et ses préceptes une forme grossière et violente à la religion qu'il fonde. Il commence par épouser une seconde femme, et établit à côté de la première mosquée musulmane les maisons de ses deux femmes, autour desquelles il en construit bientôt d'autres. Son harem devient une sorte d'annexé du premier temple musulman. Il entreprend ensuite la guerre sainte. Il est l'agresseur. Les Koreischites avaient, lors de sa fuite, laissé partir sa famille sans la troubler. Il commence la

230 HISTOIRE DES REUGIOXS.

guerre en pillant leurs caravanes. C'est alors qu'il établit la règle qui attribuait au prophète le cinquième du butin de la guerre sainte. Plus tard, il entre en lutte avec les Juifs qui avaient d'abord été ses alliés. Alors il ordonne l'assassinat de plusieurs d'entre eux, et bénit les assassins au retour de leur sanglante mission. Tout ceci est raconté avec éloge par ses biographes. Dans le cours de ses guerres, une tribu juive l'ayant trahi, il fait condamner et décapiter tous les hommes au nombre de huit cents et a soin de résen'er pour son harem une belle juive, dont le père, la mère et le frère viennent d'être massacrés par ses ordres. Pendant ce temps il ne cesse d'être en communication avec l'ange Gabriel; il le consulte dans toutes ses expéditions et annonce prophétiquement toutes ses victoires. Il encourage ses partisans après la défaite en leur promettant de nouveaux succès. Après dix ans de guerre, interrompus par une trêve, il triomphe, il prend la Mecque, détruit lui-même les idoles de la Kaaba, et y établit le culte nouveau qu'il a fondé. L'Arabie presque entière embrasse sa religion, ou se soumet au tribut. Il envoie des ambassadeurs à l'empereur de Constantinople, au gouverneur de l'Egypte, au roi de Perse, pour les sommer d'obéir à l'apôtre de Dieu. Enfin, avant de mourir, il ordonne la première expédition contre la Syrie.

Il est nécessaire que nous disions quelques mots de la vie privée de Mahomet. Cette vie appartient à l'histoire. Le fondateur d'un culte est obligé d'être le modèle de ceux qu'il prétend enseigner. Or, chose étrange, ce qu'il y a de choquant dans la vie privée de Mahomet, ce ne sont pas ses fautes, ce sont les actes qu'il se croit permis, et auxquels il se dit autorisé par le ciel. Qu'il eût commis comme David, un adultère compliqué d'assassinat, et

ISLAMISME. â3i

qu'il s'en fût repenti, cela pourrait étonner, mais le scandale serait réparé par la condamnation du crime et la pénitence du coupable. Mahomet au contraire a toujours vouiu rester fidèle à la loi divine qu'il promulguait; et c'est précisément cette loi qui est étrange. Nous avons dit en quoi consistait la loi musulmane. Chaque fidèle peut avoir quatre femmes légitimes, et en outre autant de concubines esclaves qu'il lui convient d'en posséder et d'en nourrir. Cette loi, qui nous semble déjà bien large, ne paraît pas suffisante au fondateur de l'islamisme; il demande et obtient des dispenses. Il reçoit d'abord la permission d'épouser douze femmes (1) au lieu de quatre. Puis il trouve pénible la règle, assez naturelle cependant, qu'il s'était imposée, de partager son temps entre ses différentes femmes. La polygamie étant donnée, il semble qu'un sentiment d'équité doive porter le mari à éviter des préférences trop évidentes. L'ange Gabriel intervient à propos et déclare à Mahomet qu'il n'est nullement tenu à cette égalité, et qu'Allah lui permet de préférer ou de négliger ses femmes à son gré, sans s'inquiéter de leurs plaintes ; cette intervention grotesque de l'ange de Dieu dans cette querelle de ménage est inscrite dans le Koran (2). Un jour Mahomet alla rendre visite à son fils adoptif Zeinab. Ayant trouvé seule la femme de Zeinab, qu'il lui avait fait épouser, il dit cette parole significative : « Dieu tourne le cœur des hommes comme il lui plaît. » La femme de Zeinab comprit ce que cela signifiait, et répéta les paroles du prophète à son mari, qui s'empressa de divorcer et d'off*rir à Mahomet d'épouser sa femme. Cette fois il y eut scandale, même à Médine, non à cause

(1) Koran, XXXm, V. 53, et IV, 3.

i2)Koran, XXXIlï, 51.

du divorce, mais à cause de la parenté adoptive qui existait entre Mahomet et Zeinab. Mais Tange Gabriel intervient encore, tance vertement ceux qui murmuraient et enseigne à Mahomet que la parenté adoptive n*est pas un obstacle à un tel mariage (1). On dit que c'est à la suite de cette aventure qu'instruit par sa propre expérience Mahomet prescrivit aux femmes de ne paraître jamais devant les hommes sans être voilées. Une autre fois, ayant introduit une esclave dans le domicile d'une de ses femmes légitimes, il y eut dans le harem une véritable émeute. Cédant à la pression, le prophète jura par Allah de renvoyer Tesclave. Mais ce serment étant trop difficile à tenir, l'ange Gabriel l'en dispense (2). Viennent ensuite des prescriptions divines pour les femmes du prophète. Elle doivent être chastes, obéissantes, soumises plus que les autres femmes; à la différence des autres, elles ne doivent pas se remarier après sa mort (3). On ne sera pas étonné maintenant de la corruption exceptionnelle du monde musulman. C'est le cas d'appliquer le proverbe,

Régis ad exemptai* totus componitur orbis.

Le monde se règle sur les mœurs de son souverain.

C'était du reste un proverbe chez les Arabes que le prophète a dépassé les autres hommes dans son amour pour le sexe féminin, et on attribue à Mahomet ces paroles pleines d'une mysticité sensuelle : « Il y a deux choses que j'aime, les femmes et les parfums ; mais ce qui réjouit mon cœur plus que tout, c'est la prière. »

(1) Koran, XXXIIÏ, 4 et 37.

(2) A'oran, LVXl, 1, 2,3. v

(3) Koran, XXXIII, 53.

Chose étrange en effet, avec de telles mœurs, Mahomet était religieux; il parlait de Dieu avec componction et prêchait dans la chaire de Médine avec une éloquence entraînante ; il n'a jamais douté de sa mission de prophète, et si, à la fin de sa vie, il a demandé pardon à Dieu de ses fautes, il ne semble pas avoir cru qu'il eût le moindre scandale à réparer, tant il est facile de se faire de grossières illusions et tant est abaissé Tidéal de rislamisme. Chose plus singulière encore, un pareil homme, sans faire de miracles, car le Koran atteste qu'il s'est refusé à en faire et a dit qu'il était envoyé pour prêcher et non pour faire des miracles (1), a été cru lorsqu'il disait recevoir de l'ange Gabriel ces incroyables révélations. Ceux qui l'ont cru étaient des hommes sincères, droits, des hommes de sens et d'intelligence. C'étaient Abou-Bekr et Omar, ces deux Arabes sans instruction qui, appelés à gouverner un immense empire, n'ont pas été au-dessous de leur tâche, et se sont montrés fermes, justes, sobres, énergiques et infiniment supérieurs aux empereurs et aux gouverneurs chrétiens qu'ils combattaient. C'était Ali, neveu de Mahomet et son premier disciple, dont le caractère et la figure chevaleresque ont ravi la postérité et créé dans l'islamisme un schisme qui dure encore en faveur de ses descendants. Cette même foi, enseignée par un pareil homme, ne reposant sur aucune preuve, a lutté avec succès contre la foi chrétienne, appuyée sur le caractère idéal et les miracles de Jésus-Christ, miracles que les musulmans ne contestent pas. L'islamisme a été sur le point de triompher du christianisme , et sans Charles Martel à

(1) Koran, XVIII, 92-95.

Poitiers, la religion de Mahomet, régnant déjà des bords du Gange à ceux de la Loire, aurait conquis le monde entier. Chose plus étonnante encore, onze siècles après Mahomet, cette foi est encore vivante ; le mahométisme fait encore des progrès en Asie et en Afrique, portant avecJui, d'une part une grande idée de Dieu, d'autre part la polygamie officielle et ses funestes conséquences. Il vient se placer sur la route des missionnaires chrétiens pour les arrêter dans leur œuvre. Les païens se font souvent musulmans : des peuples chrétiens ont apostasie leur foi et embrassé l'islamisme. Les musulmans sont sourds à toute prédication et il semble inutile d'essayer de les convertir.

D'où vient la puissance étrange, la force d'expansion étonnante, la stabilité en apparence indestructible d'une religion dont l'origine purement humaine est évidente, et dont le fondateur ne peut donner aucune preuve de sa mission et peut être aisément convaincu d'imposture? C'est l'un des plus difficiles problèmes de l'histoire des religions; nous n'entreprendrons pas de le résoudre. Nous essaierons seulement d'indiquer les hypothèses qui peuvent être faites. Mais auparavant il faut que nous jetions un coup d'oeil d'ensemble sur Toejavre de Mahomet.

Cette religion présente le plus singulier mélange d'erreur et de vérité, de sincérité et d'imposture, de grandeur et de faiblesse que l'on puisse imaginer. Son dogme fondamental, l'unité de Dieu, est une grande et salutaire vérité. Il en est de même du principe de Texclusion de l'idolâtrie, qui en est la conséquence. Ces dogmes ont

profondément pénétré les populations musulmanes. Il est peu de nations, même chrétiennes, qui aient pour le Dieu créateur un respect égal à celui des musulmans. Les litanies des attributs de Dieu qu'ils récitent contiennent une haute philosophie (1). Bien que le Dieu de Mahomet, tolérant certains vices, ne soit pas le Dieu saint du christianisme, c'est cependant l'auteur et le vengeur de la morale. La sanction de la morale se trouve également dans l'idée de la vie future, du jugement, du ciel et de l'enfer. Ces idées sont conformes aux idées chrétiennes, sauf en ce qui concerne la nature du bonheur des élus. La pensée de Dieu se traduit dans l'islamisme par des pratiques observées avec une fidéhté qui nous étonne. Ces prières, précédées d'ablutions qui ont lieu cinq fois par jour, ce jeûne rigoureux de Ramadan, sont des usages qu'il serait difficile, sinon impossible, d'implanter en pays chrétien. On ne saurait donc contester que les peuples musulmans ne soient religieux, et qu'il n'y ait dans leur esprit, à côté de beaucoup de superstitions, une grande et belle idée, celle du Dieu unique, qui les éclaire et les élève au-dessus des païens. Cette idée monothéiste est d'ailleurs celle que saint Paul déclare nécessaire pour s'approcher de Dieu. Il faut, dit-il, que celui qui s'approche de Dieu croie que Dieu existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent (2). Les musulmans ont certainement cette croyance, et comme ils la tiennent d'une tradition remontant à Abraham, et antérieure à Mahomet, qui n'a fait que la restaurer, on peut supposer que ceux qui sont de bonne foi dans leur religion, et qui suivent leur conscience y trouvent les élé-

(1) Garcin de Tassy. VIslamisme d'après le Koran, p. 269.

(2) Hebr., XI, 6.

ments nécessaires pour le salut. Irons-nous cependant avec certains auteurs jusqu'à considérer Tislamisme comme une des formes du christianisme, comme une hérésie chrétienne ? C'a été l'opinion de saint Jean Damascène, qui a vécu à la cour des califes. Mais ce serait une exagération, et nous croyons que sur ce point il faut adopter les conclusions contraires soutenues dans une thèse savante sur Jésus et Mahomet par M. Edouard Sayous, qui exprime sa pensée en ces termes : « Nous croyons que l'opinion si générale ne se trompe pas en considérant le mahométisme comme une religion spéciale. Il est un certain sentiment de l'humanité et de Dieu difficile à définir, mais qui se passe de définition et qu'on peut appeler le sentiment chrétien. Ce sentiment existe plus ou moins fort chez les chrétiens les plus déplorablement éloignés de toute doctrine précise : il est absent de l'esprit et du cœur musulmans ; mais surtout il est une condition indispensable pour qu'un enseignement religieux rentre dans l'ensemble chrétien, c'est qu'il proclame que Jésus-Christ est le maître, qu'il est supérieur à tous les autres guides. Or, les musulmans proclament au contraire qu'il y a un livre plus récent que l'Évangile et supérieur à lui, le Koran. Us proclament que six siècles après Jésus-Christ est venu un prophète inférieur à lui à quelques égards, notamment par sa naissance, mais moralement et religieusement supérieur, Mahomet (1). » On ne peut donc pas regarder l'islamisme comme une branche du christianisme, mais on peut le considérer comme une hérésie de la grande religion d'Abraham, du monothéisme qui devait se répandre dans l'univers

(1) E. Sayous, Jésus-Christ d'après Mahomet, conclusion; Leroux, 1880.

entier, et à ce titre les progrès de l'islamisme rentrent dans Taccomplissement de la promesse faite au père des croyants.

Tel est le beau côté de l'islamisme : quant au côté funeste, il nous est déjà connu. Le relâchement moral de l'islamisme, relâchement qui tient au principe même et à la vie corrompue du fondateur, ne lui permet de constituer qu'une forme de civilisation inférieure; il rend cette religion radicalement incapable de progrès. L'absence totale de preuves de la mission du fondateur, rendant la foi complètement irrationnelle, établit entre la croyance à l'islamisme et le développement philosophique de la pensée, une complète opposition. La raison peut sans abdiquer se soumettre à une religion qui repose suï" des preuves ; l'intelligence humaine peut se laisser enseigner par une autorité qui montre qu'elle est divine. Mais se soumettre à l'autorité d'un imposteur om d'un fanatique, croire sur une affirmation sans aucune démonstration, c'est une véritable abdication de la raison. De là est résulté un grand affaiblissement de la force doctrinale de l'islamisme pendant la courte époque du développement intellectuel de l'empire musulman, et plus tard une réaption de croyance aveugle qui a anéanti tout mouvement de la pensée. L'union complète du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, qui est aussi un des principes de l'islam, constitue encore une grave imperfection sociale et religieuse; elle fait de la religion une aff'aire de législation et de forme extérieure et publique, bien plus que l'œuvre libre de la conscience. Elle est la source du despotisme le plus absolu. L'esclavage , conséquence nécessaire des harems des sultans et des pachas et de l'état inférieur de la femme est encore une des plaies de la société mu-

23S HISTOIRE DES REUGIOXS.

salmane. L'Ulamismey capable d'élever les barbares et les païens jusqu'à on faible niveau de civilisation, est par tous ces motifs absolument stationnaire et bostile au progrès. C'est ce que sont obligés de reconnaître même ses partisans (1). Mais être hostile au progrès, quand le progrès existe, quand, à cùté de l'islamisme stationnaire, se trouve la société chrétienne qui marche vers son idéal, qui développe le cœur, la conscience et la raison de l'homme, n'est-ce pas être funeste et nuisible à Thumanité? Si donc l'islamisme est partiellement vrai et bon, en tant que religion monothéiste et ennemie des idoles, il est funeste et pernicieux par les autres côtés de sa doctrine et de son organisation.

C'est peut-être ce mélange de bien et de mal qui est le secret de sa force. La doctrine est simple et sans mystères et par conséquent n'humilie pas Torgueil. La morale n'est que trop facile. Sauf la suppression de ridolâtrie, rien n'a besoin d'être changé dans les mœurs, quelles qu'elles soient, des populations qui embrassent l'islamisme. L'union du pouvoir civil et du pouvoir religieux, un paradis sensuel offert sans autre condition au guerrier qui meurt pour sa foi, le droit au pillage et le tribut imposé aux infidèles satisfont certains instincts grossiers. Enfin l'idée principale de l'islamisme étant de considérer Dieu comme un être fort, du moment que, par la puissance des armes, les musulmans sont vainqueurs, eux-mêmes ou leurs adversaires sentent sa force et reconnaissent Dieu. La conversion par le sabre fait des musulmans fanatiques et sincères ; on ne pourrait faire de cette manière que des chrétiens hypocrites. Cette

(1) Bosworlh Smith, Mohamed and Mohamedism, p. 305 (livre très favorable à l'islamisme).

souveraineté de la force est exprimée d'une manière frappante dans certaines objections posées par les musulmans au christianisme. Il y a, disent-ils, trois législateurs, Moïse, Jésus-Christ et Mahomet. Mais Jésus-Christ est inférieur aux autres, il s'est laissé prendre et s'est laissé crucifier. C'est donc une folie de l'adorer et de croire en lui.

Ces explications de la force de l'islamisme ont une certaine valeur ; mais sont-elles suffisantes, et la propagation si rapide et surtout la résistance si forte de cette religion à toute décomposition du dedans comme à toute destruction par le dehors, ne supposent-elles pas une cause surnaturelle? La question est douteuse, je la laisse à l'appréciation de chacun, tout en penchant pour l'hypothèse que les causes humaines ne sauraient expliquer une institution aussi grande et aussi vivace. Seulement quelle pourrait être cette puissance surnaturelle, ennemie du progrès de l'humanité et du christianisme, soutenant une religion peu soucieuse de la morale, employant la force brutale, excitant l'ambition et la cupidité, et courbant la raison sous le joug d'une autorité sans preuves? Ce ne saurait être la puissance divine; ce ne saurait être que celle de ce prince de ce monde à qui appartiennent les royaumes de la terre , et que l'Évangile appelle l'esprit immonde et le séducteur. Malgré la vérité partielle de l'islamisme, s'il faut une puissance surnaturelle pour le soutenir, ce ne peut être qne la puissance de l'ennemi de Dieu et de Jésus-Christ, de l'esprit menteur dont la parole ne mérite pas d'être crue. Ce ne saurait être une puissance divine.

L'islamisme étant écarté, nous restons en face du christianisme seul. Nous avons parcouru toutes les autres re-

ligions et nous n'avons pas rencontré la parole divine que nous cherchions; nous ne Tavons trouvée que dans le judaïsme ancien, mais le judaïsme lui-même ne peut être vrai que si ses prophéties se sont accomplies, que si son Messie a paru sur la terre;, et par conséquent la vérité de l'ancien judaïsme est liée à celle du christianisme. La question qui se pose devant nous , question définitive et suprême, est liée à celle-ci : Le christianisme est-il une religion vraiment divine, est-il Taccomplissement des promesses faites à Abraham et à Moïse? Je ne veux pas traiter ici cette question par la méthode ordinaire de l'apologétique chrétienne, et reprendre dans leur ordre les arguments traditionnels. C'est toujours sur l'histoire dés religions que je vais m'appuyer. Ayant considéré les divers cultes non chrétiens directement et en eux-mêmes, ayant fait connaissance avec leurs fondateurs, leur doctrine, leur morale, leur culte, je vais me servir de la science ainsi acquise pour rapprocher ces cultes du christianisme, voir par quels points ils se ressemblent, et par quels côtés la religion de Jésus-Christ diffère des autres cultes et s'élève audessus d'eux. Il ne faut pas croire en effet que nous ayons résolu pleinement l'objection des rationalistes. Nous avons montré qu'il est déraisonnable d'être païen, bouddhiste , musulman convaincu ; nous avons prouvé que les titres de chacune de ces religions à la confiance des hommes sont mal fondés. Mais nous n'avons pas détruit l'objection tirée de la ressemblance des religions diverses. Nos adversaires peuvent nous dire : Soit ; nous convenons avec vous que Bouddha et Mahomet sont des imposteurs, mais comment prouvez-vous que Jésus- Christ ne l'est pas? Les fondements des autres religions sont vains , mais ceux de la vôtre résistent-ils à la criti-

que? C'est à cette dernière et suprême objection que je vais répondre , en exposant d'une part comment on doit expliquer les étranges ressemblances qui existent entre le christianisme et les autres cultes, comment elle^ peuvent exister sans détruire Foriginalité de Tœuvre divine, et d'autre part quels sont les traits spéciaux, propres au christianisme, qui ne se trouvent nulle part ailleurs et prouvent qu'il vient de Dieu.

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