LES RESSEMBLANCES ENTRE LE CHRISTIANISME ET LES AUTRES RELIGIONS
Nous arrivons à la question suprême que l'histoire des religions pose nécessairement, celle des titres au nom desquels le christianisme s'impose à notre foi. Mais avant de commencer cette étude il est nécessaire que nous résumions les résultats auxquels nous sommes parvenus jusqu'ici.
Nous avons d'abord établi une conclusion négative. Nous avons reconnu que dans aucune religion, sauf le culte institué par Moyse et le christianisme, ne se trouve une parole divine adressée à l'humanité. Les vérité^ contenues dans ces religions peuvent toutes être facilement ramenées, soit à des traditions primordiales, soit à des découvertes philosophiques et humaines. Quant aux faits surnaturels qui pourraient être allégués pour donner une autorité surhumaine à toutes ces doctrines, ou bien ils sont légendaires, équivoques et sans preuves, ou bien ils ne peuvent être attribués qu'à une puissance ennemie de Dieu et de l'homme. Il n'existe donc, en dehors de la révélation faite au peuple d'Israël, et de celle que Jésus-Christ a apportée à l'univers, aucune parole divine infaillible, aucune communication surnaturelle avec le ciel.
A ces résultats négatifs se joint une présomption positive en faveur de ces deux révélations. La conser\'ation
du monothéisme hébraïque au milieu des peuples païens, l'accomplissement de la promesse faite à Abraham, raccord de deux Testaments constituent sinon une preuve absolument démonstrative, tout au moins une grave présomption que le développement religieux commençant à Abraham, continuant par Moïse et les prophètes, prenant la forme de Vidée messianique, et engendrant enfin l'accomplissement de cette idée, c-est-à-dire le christianisme, est une œuvre surhumaine. Le progrès continu de cette œuvre suppose un principe de vie qui ne se trouve pas ailleurs. Ajoutons à ces premières présomptions plusieurs faits incontestables, à savoir que le christianisme est, d'un commun aveu, la religion dont l'idéal est le plus élevé, que cette religion est associée aux destinées des races supérieures, Aryas et Sémites, et qu'elle a eu , en conservant la civilisation romaine au temps des barbares, un rôle unique et exceptionnel dans la marche de ce grand progrès intellectuel et social qui a formé la civilisation européenne. Nous reconnaîtrons alors combien sont puissantes les raisons qui portent à attribuer une telle religion à une cause surnaturelle , et combien est répréhensible , même au point de vue soientifique, l'imprudence ou plutôt le fanatisme de ceux qui rejettent à priori cette idée sans vouloir l'examiner.
Ce que nous avons à faire maintenant, c'est de vérifier ces présomptions , c'est d'examiner le christianisme en lui-même afin de voir s'il possède vraiment ces caractères divins qu'il prétend avoir, et dont sa situation dans l'histoire du monde rend l'existence vraisemblable. C'est, nous l'avons dit, la question suprême de l'histoire des religions. Si, en effet, le christianisme est divin, il y a au moins une religion absolument vraie et par suite
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toutes les autres ont une vérité partielle. Toutes, en effet, sont alors vraies dans leur idée fondamentale, celle d'un monde supérieur avec lequel Thomme peut communiquer; et à cette vérité générale peuvent se joindre d'autres vérités particulières, communes au christianisme et à certains autres cultes. L'erreur n'est plus qu'un accident, et le polythéisme qu'une déviation partielle dans la grande marche progressive de l'humanité vers la possession complète de la vérité religieuse. Si au contraire le christianisme n'est qu'une œuvre humaine, alors toute religion surnaturelle est une illusion. Si le christianisme ne communique pas vraiment avec un ciel réel et un Dieu vivant, aucun autre culte ne peut et ne pourra le faire , et toutes les idées communes au christianisme et aux autres religions, révélation, promesse de la vie future, union avec un monde supérieur, sont autant de creuses chimères que la science et l'histoire finiront par détruire. L'avenir appartiendrait alors à l'absence de toute religion, ou, ce qui reviendrait à peu près au même, à une religion de pure forme et de pur sentiment, consistant à figurer sous des symboles, dont la vanité serait connue, un idéal purement abstrait, une simple création de la pensée et de la conscience de l'homme.
Or, au moment d'aborder cette question suprême, nous rencontrons une formidable objection. Vous cherchez, disent nos adversaires, si le christianisme est une œuvre divine. Votre recherche est vaine. Pour qu'il fût divin, il faudrait qu'il fût différent des autres religions. Or il leur ressemble de toiit point. Tout ce qhe vous trouvez dans le christianisme, miracles, prophéties, vie idéale du fondateur, prières exaucées, cérémonies agissant sur l'âme, se rencontre dans les autres cultes. L'u-
nité divine est enseignée par les Brahmanes et les Musulmans. La trinité et rincarnation, ou du moins diverses idées analogues à ces dogmes se rencontrent dans les religions de plusieurs peuples et en particulier dans celles des habitants de l'Inde. L'idée d'une religion universelle, celle d'un Sauveur de l'humanité, se trouve dans le bouddhisme. Vous admirez la conversion de la Madeleine; lisez dans les livres bouddhiques l'histoire d'Upagupta résistant aux séductions d'une courtisane et finissant par la convertir (1). Le récit si touchant de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine est reproduit dans un entretien pareil entre Ananda, disciple du Bouddha, et une femme de la caste méprisée des Tchandala (2). Les ex-voto de nos lieux de pèlerinage, signes de grâces reçues par l'intenention des saints, ont eu leurs analogues dans le paganisme; on retrouve des monuments d'action de grâce de ce genre près du temple d'Esculape à Épidaure et de celui de Jupiter à Dodone (3). Gomme l'Enfant Jésus, Krishna est adoré par les bergers et exilé dès les premiers jours de sa vie. Bouddha, avant de commencer sa prédication se retire dans la solitude et subit les assauts du démon Mara. Il y a aussi, dans les livres sacrés de la Perse, le récit d'une tentation de Zoroastre. Osiris, Adonis, Atys, sont des dieux qui meurent, dont on célèbre la fin tragique avec des larmes ; ils ressuscitent ensuite , et la fête joyeuse succède aux lamentations. Même identité dans les pratiques. La confession des fautes se trouve dans le
(1) Eugène Burnouf, Introduction à l histoire du bouddhisme indien, p. 130.
(2) Burnouf, Ibid., p. 183.
(3) Maury, Les Religions de la Grèce, II, 47. — Beulé, V Acropole d'Athènes.
bouddhisme et le brahmanisme. La méditation est prescrite par la discipline monastique des bouddhistes et la communion se trouve représentée par la participation aux victimes des sacrifices.
Ce qui caractérise cette objection, c'est qu'elle frappe au premier abord et sans raisonnement. Il semble qu'en présence de ces ressemblances étranges, toutes les preuves du christianisme disparaissent , et que l'édifice de la foi soit prêt à s'écrouler comme une maison dont les fondations seraient minées. Toute différence paraît être effacée entre la vérité et l'erreur; toutes les religions paraissent être de la même étoffe, composées des mêmes éléments , et par conséquent de même valeur et de même autorité. Aussi les adversaires de la vérité du christianisme ne se donnent-ils pas la peine de faire un raisonnement pour tirer parti de ces ressemblances en faveur de leur thèse. Il leur suffit de les énoncer pour avoir cause gagnée auprès de beaucoup d'esprits.
Mais cette objection, si forte en apparence, est-elle aussi péremptoire qu'on le dit et qu'on le croit si aisément de nos jours? Le fait de l'existence de ressemblances, même très nombreuses, le fait d'analogies avec les cultes païens s'étendant à presque toutes les parties du christianisme, est-il réellement un obstacle à ce que la religion de Jésus-Christ puisse être considérée comme exclusivement vraie ou à ce que son autorité divine puisse être démontrée? C'est ce qu'il nous importe d'examiner avec attention. Pour cela il convient de dégager et de mettre en lumière les argumentations cachées, spontanées et instinctives, qui font passer si vite les esprits de nos contemporains de la connaissance de ces ressemblances à la négation du christianisme.
îl nous semble qu'on peut discerner trois arguments
très différents Tun de Tautre, qui, s*appuyant sur ces mêmes ressemblances, contredisent en apparence la vérité du christianisme. Le premier consiste dans un préjugé très répandu et mal fondé d'après lequel une religion divine et des religions humaines devraient différer du tout au tout. Le second n'est autre chose qu'une accusation de plagiat portée contre le christianisme, en raison de ces ressemblances. On suppose qu'il ne peut pas y avoir d'analogies si étroites entre deux cultes sans que l'un ait copié l'autre, et comme, l'islamisme excepté, le christianisme est la dernière venue des grandes religions, on en conclut qu'il n'est que la copie et la reproduction des cultes précédents : de là à ne voir dans le christianisme que mensonge et imposture il n'y a qu'un pas. Le troisième argument, laissant de côté l'idée d'imitation proprement dite des cultes païens, se fonde d'une manière directe sur les ressemblances elles-mêmes pour en conclure que deux religions semblables doivent avoir des causes semblables. Or, d'un commun aveu, la cause des religions païennes n'est pas divine ; tout dans ces religions, sauf l'élément provenant de la tradition primitive, doit être considéré comme le produit de la nature humaine et de ses instincts. Donc il en est de même du christianisme. Nous allons essayer de répondre successivement à chacun de ces trois arguments.
Une religion divine et vraie et des religions fausses peuvent-elles se ressembler? Je ne crois pas que personne conteste qu'il ne puisse exister entre l'une et les autres des ressemblances extérieures. L'existence de telles res-
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semblances est même vraisemblable. On comprend qu*une religion fausse puisse et doive très souvent être une contrefaçon de la vraie religion. Mais ce qui semble difficile à admettre, c'est qu'il puisse y avoir ressem> blance quant à l'esprit, quant aux sentiments intimes qui existent dans deux religions dont l'une est vraie et l'autre mensongère.
Lorsque le christianisme est entré sur la scène du monde, il s'est présenté aux hommes comme le bien absolu, et a rencontré devant lui des cultes corrompus, des légendes licencieuses, des superstitions absurdes et quelquefois cruelles ou obscènes. Dès lors il s'est produit dans les esprits l'idée d'une opposition radicale entre le christianisme qui est le bien absolu et le paganisme qui serait le mal absolu, le culte du démon. Cette opposition a été étendue par les apologistes postérieurs à tous les cultes païens sans exception. Ils n'ont excepté de cet anathème que ce qu'ils ont pu croire être, dans le paganisme , un reste de traditions primitives et encore pures de l'origine de l'humanité.
Cet arrêt s'est trouvé pour ainsi dire confirmé dans beaucoup d'esprits par l'effet de certaines erreurs théologiques qui ont eu un grand crédit dans les derniers siècles. Le jansénisme et le baïanisme, exagérant les effets de la chute, ont enseigné que l'homme déchu est si profondément vicié dans sa nature qu'il n'est capable d'aucun bien moral, que les vertus des philosophes non chrétiens sont des vices, et que ceux qui n'ont pas la foi ne peuvent que pécher dans toutes leurs actions. Les sectateurs de ces mêmes hérésies, restreignant les effets de la rédemption, ont enseigné qu'en dehors de l'Église il n'y a aucune grâce, et que Dieu ne donne de moyens de salut qu'à un nombre limité de prédestinés, objet de
BESSEM61ANCES DES BEllGIONS.
6on choix gratuit. Avec de telles opinions, il est évident qu'il ne peut exister aucun bien moral chez les païens, que tout chez eux doit être directement opposé à ce que la grâce produit chez les chrétiens. On comprend dès lors qu'un esprit imbu de ces préjugés rencontre dans les vertus des païens une objection qui lui semble insurmontable contre la doctrine chrétienne ai élroitemenl
[ comprise. Pour un tel homme, Marc-Aurèle et Çakia-
' Mouni sont inexpUcables. La chasteté prônée par les bouddhistes, le renoncement à soi-même et la mortification prêches par les brahmanes, le code de justice du livre des morts égyptiens semblent contraires à l'idée de réprobation qui s'attache au paganisme en général. La réponse à cette objection est très simple. Ces idées étroites et exclusives , cette négation de tout bien moral chez les païens, ne sont nullement la doctrine chrétienne; c'est une opinion spéciale de certains hérétiques. La Ira-
I dition catholique est tonte différente dans son enseignement. Cette tradition distingue deux ordres de bien
I moral , le bien naturel et le bien surnaturel (1). Le bien natiu-el existe chez les païens. Ils ont, selon la parole île saint Paul, la loi de Dieu gravée dans leurs cœurs. S'ils ont moins de secours pour pratiquer cette loi que les chrétiens , ils ne sont cependant pas dans une totale impuissance à cet égard, et /lous ne sommes nullement obligés de nier leurs vertus. L'homme peut, sans Ifi foi ni la grâce, connaître le bien et le discerner du mal. Il
' peut, soit par l'effet d'une antique tradition, soit sur le seul témoignage de sa conscience, croire il la rétribu-
\ tion future, et trouver dans cette croyance un mobile
I (1) Bulle de Pie V, Et owniliwi afHklionibus (1607). — Consli-
' luliiin (l■Inllocenl^. Cum ovcasione (ie53).— CODstitulion dcClé-
iiiciil XI, ï'mi/eHi(Ms(l7iSl.
pour vaincre ses passions et réformer sa vie. Il peut mourir pour sa conviction comme il meurt pour sa patrie et son drapeau. Ce n'est pas tout; le bien surnaturel même ne leur est pas inaccessible. En effet, suivant Topinion de la grande majorité des théologiens, Dieu veut sauver tous les hommes, et sa grâce se répand par des canaux que nous ignorons et dans une mesure qui nous est inconnue sur toutes les âmes de bonne volonté. On comprend dès lors qu'il puisse exister une certaine ressemblance, même quant aux sentiments moraux et aux actes de vertu, entre le christianisme et les autres cultes.
L'objection sans doute reparaîtrait dans toute sa force, s'il y avait égalité entre les vertus des païens et celles qui se développent sous l'influence de la religion chrétienne. Mais ce n'est pas cette égalité qui est soutenue par les adversaires du christianisme. Tous, forcés par l'évidence, conviennent que le christianisme est au point de vue moral, infiniment supérieur. Cette supériorité, cette transcendance est-elle suffisante pour prpuver une action divine? C'est ce que nous examinerons plus loin. Pour le moment contentons-nous d'observer que le fait de ces images isolées et imparfaites de la grande action morale du christianisme sur l'humanité n'a rien de contraire à la doctrines, chrétienne. Ne nous arrêtons pas plus longtemps à la discussion d'une objection que la saine théologie résout aisément et passons au second argument.
Le christianisme peut-il être divin, s'il est, en tout ou en partie, un plagiat des cultes antérieurs, s'il contient
des emprunts faits à ces cultes? Le christianisme est-il, en fait, une imitation totale ou partielle des cultes païens? Telles sont les deux questions que nous avons à traiter. Commençons par la première, la question de droit.
Évidemment, si le christianisme tout entier était emprunté à d'autres religions, si tout ce qu'il contient, y compris les faits de la vie du fondateur et les doctrines essentielles qu'il a prêchées, était puisé dans les cultes préexistants, il serait impossible de considérer comme une œuvre divine ce qui ne serait que la copie d'œuvres humaines. Mais, si ces emprunts n'étaient que partiels, si, le fond du christianisme étant original, on y trouvait seulement des infiltrations de doctrines ou de rites étrangers, que faudrait-il conclure de ce fait? Tout dépend du point sur lequel porterait l'imitation supposée.
Si elle ne portait que sur des rites et des cérémonies extérieures, il n'en résulterait aucune objection valable contre la vérité exclusive du christianisme. Les rites et les cérémonies, considérés dans leur forme extérieure, sont pour ainsi dire dans le domaine public. Les encensements, les processions, les chants liturgiques, les vêtements sacerdotaux, les repas, les immolations des victimes peuvent s'adapter à des cultes très divers, et s'il arrivait que quelqu'une de ces formes ait été empruntée par la vraie religion à des cultes antérieurs, rien ne serait ôté à la véritable originalité du culte établi par Dieu, originalité qui consiste principalement dans son esprit et sa doctrine. La dffficulté serait à peu près nulle, s'il s'agissait d'un rite d'institution humaine. On ne voit pas ce qui empêcherait un corps ecclésiastique, en possession de la vérité, d'emprunter des formes employées par une doctrine étrangère, pourvu que ces formes fus-
sent adaptées à la fin qui devrait être atteinte et pourvu que les fidèles fussent assez instruits pour que la similitude de forme n'entraînât pas la contagion des erreurs. Un tel emprumt serait plus étonnant s'il s'agissait d'un rite divineoient institué. Cependant, même dans ce cas, il n'est pas impossible de supposer qu'un prophète agissant par inspiration divine, établisse au nom de Dieu des formes de culte identiques à celles qui existeraient chez des peuples voisins et auxquelles par conséquent les esprits et les cœurs seraient habitués. S'il est vrai, comme le croient certains égyptologues (1), qu'il faille voir dans la plupart des cérémonies du culte juif la reproduction de certains rites égyptiens, ce n'est point un motif pour que nous contestions l'origine divine du culte établi par Moyse. Dieu peut avoir voulu choisir, pour en prescrire à Moyse l'institution, des cérémonies déjà usitées par des peuples connus des Juifs : il a pu les sanctifier et les appliquer à son propre culte, après les avoir purifiées de toute souillure.
Ce que nous disons des cérémonies, nous pouvons le dire également des vérités naturelles, des idées philosophiques et des formes de langage. Toutes ces choses font encore partie du domaine public, et peuvent, pourvu qu'elles soient vraies et bonnes, être adaptées à la vraie religion. C'est ainsi que personne ne conteste que la philosophie d'Aristote n'ait été employée pour exprimer et définir les distinctions de certaines parties du dogme catholique. Il est impossible qu'adressée à des hommes imbus de certaines idées et parlant un certain langage, la vraie religion n'ait pas adopté et fait siennes ces idées et ce langage en tant qu'ils étaient conformes à la vérité.
(I) Ancessy, L'Egypte et Moise; Ernest Leroux.
ItESSEMBU»CES DES RELIGIONS.
En revanche, il y a deux éléments qui doivent néceasairemcnt être originaux et ne peuvent en aucun cas être empruntés à un autre culte. Ce aont en premier lieu les faits historiques qui servent de base à la religion et qui sont la marque de la parole divine. Si les récits évangéliques étaient la copie de récits antérieurs, si la vie et les miracles du Sauveur étaient la simple reproduction de légendes circulant déjà dans le monde, la démonstration de la religion s'écroulerait, puisque son foudement serait dépourvu de réalité authentique. Ce sont en second lieu les doctrines propres au christianisme, les dogmes surnaturels proprement dits, les grands mystères de la religion, les secrets de la nature divine révélés h l'humanité. Ces doctrines ont une source céleste et ne sauraient avoir été empruntées à la science humaine et aux conceptions de la philosophie. Sur ces deux pointa, l'apolûgéfiquo chrétienne est obiigée de défendre l'originalité du christianisme ; partout où peuvent se rencontrer des faits ou des doctrines analogues dans les religions antérieures, elle doit maintenir que, quelle que soit l'origine de ce& ressemblances, elles ne proviennent pas d'une imilation, et que les éléments chrétiens sont réellement authentiques et ont une source distincte du courant général d'idées et de faits qui enveloppe les origines de la religion chrétienne.
Arrivons maintenant à la question de fait. Les ressemblances nombreuses constatées entre le christianisme et les autres religions sont-elles la preuve d'un plagiat fait par le christianisme ou rendent-elles môme une telle imitation vraisemblable ?
Observons d'abord que ce serait procéder d'une manière très inexacte et très superficielle que de conclure du simple fait de la ressemblance à l'existence d'une
imitation. Les ressemblances peuvent avoir de tout autres causes. On voit souvent apparaître dans Thistoire des œuvres ou des idées très semblables entre elles, dans des circonstances où la communication entre les unes et les autres a été impossible. Prenons pour exemple l'institution des religieux de saint François et celle des moines bouddhistes. Il y a des analogies très grandes, quant à la règle et aux usages : célibat, pauvreté, vie commune, prédication, apostolat, défense de toucher à Fargent, il semble que tout soit identique. Et cependant il est certain que lorsque saint François a fondé son ordre, les institutions de Bouddha étaient inconnues en Occident, et que les moines franciscains, rencontrant les religieux bouddhistes en Asie, ne se sont pas doutés qu'il y eût entre leurs règles le moindre rapport (i). Si cependant ces deux institutions se trouvaient décrites dans d'anciens documents et que l'histoire intermédiaire fût inconnue, on serait porté à supposer que Tune des règles a été l'imitation de l'autre, supposition qui serait certainement complètement inexacte. Il ne faut donc pas présumer arbitrairement l'imitation partout où se trouve la ressemblance. Il ne faut admettre l'imitation que lorsqu'elle est réellement prouvée, soit d'une manière directe par des témoignages positifs, soit d'une manière indirecte, par un ensemble de signes et de caractères de détail qui montrent clairement que la communication a eu lieu.
Ceci posé, quel est le témoignage de l'histoire relativement aux origines du christianisme? Nous ne craignons pas de dire qu'il est éminemment favorable à
(1) Relation de Rubruquis, ambassadeur de saint Louis auprès du Khan de Tartarie.
l'originalilé de cette religion. Les plus anciens documents, les Évangiles, les Actes des apflfres ei les Épitres, sont l'œuvre authentique de témoins oculaires des faits. Le théâtre de ces faits nous est connu; c'est dans la Judée, à l'état de province romaine ou de royaume protégé par Itome, qu'ils ont dû s'accomplir. C'est dans le monde gréco-romain, dans le siècle même où le christianisme a commencé, que ces livres ont été écrits. Aucune trace d'importation étrangère, d'influence exotique n'apparall dans la simplicité de ces récits. Les récits analogues de l'Inde n'ont certainement pas été connus des évongélisles. Quant aux doctrines, l'analyse des dogmes chrétiens montre que leur analogie avec des doctrines antérieures n'est qu'apparente. La coexistence de l'unité du Dieu créateur avec la triplicité des personnes divines est absolument différente, tant des triades pai'ennes, vagues el molles divisions d'une divinité incertaine et changeante, que des triades abstraites et impersonnelles des philosophes. C'est encore dons l'Evangile que se trouve dans un langage concret, aussi profond que simple, la forme première de ces nolions mystérieuses qui prendront plus tard, par le travail des théologiens, et par la discussion des conciles, une forme philosophique et abstraite, mais qui ne perdront pas pour cela leur originalité, et resteront toujours très distinctes des conceptions extérieurement semblables de la philosophie.
1! n'est donc pas difficile de défendre l'originalité du christianisme contre l'accusatitm de plagiat et d'imitation des autres cultes. Ceux de ses éléments dont l'originalité est nécessaire sont à l'abri de toute attaque de ce genre. Et quant aux autres éléments qui pourraient à la rigueur «vnir été empruntés à des doctrines anté-
rieures,rexamen comparatif du christianisme et des autres religions tend à prouver que ces emprunts ont été très rares, surtout dans les premiers siècles, et que la vraie religion a eu son développement individuel, comme elle a sa source originale et céleste. Il est arrivé souvent qu'elle a reproduit par son travail intime et spontané, certaines formes qui se trouvaient dans le paganisme, il est rare qu'elle se soit résignée à lui faire des emprunts.
L'accusation grossière et superficielle de plagiat, et par conséquent d'imposture , portée contre le christianisme en raison de sa ressemblance avec les autres cultes est donc facile à réfuter.
Les livres qui contiennent cette accusation sont en général peu estimés. Ils se contredisent d'ailleurs entre eux; et les divers écrivains attribuent aux doctrines chrétiennes des origines distinctes l'une de l'autre. M. Jacolliot, dont l'ignorance et la mauvaise foi ont été manifestement démontrées (1), fait sortir le christianisme de l'Inde et veut qu'il soit une imitation du Tîulte de Krishna. M. Emile Burnouf, qui, en dépit du beau nom qu'il porte, mérite parfois d'être rapproché de M. Jacolliot, veut que la doctrine chrétienne soit d'origine persane; il assure qu'une doctrine secrète, provenant du Zend-Avesta, s'est conservée parmi les docteurs juifs, chez lesquels Jésus-Christ l'aurait puisée. M. Havet, dans un livre qui trahit à chaque page, chez son auteur, une haine ardente du christianisme, soutient la thèse que la religion chrétienne n'est qu'une transformation de l'hellénisme. Sa démonstration se réduit à énumérer et à constater les ressemblances qui existent entre la morale païenne et la morale chrétienne : il ne prouve pas que l'imitation ait eu lieu. Aucune de ces opinions ne
{i) La Bible dans VInde, par M. de Harlez.
mérite une longue et sérieuBB discussion. Le christianisme a de plus redoutables adversaires, et ni Strauss, ni M. Renan ne contestent qu'il ne sorte du judaïsme, et par conséquent ne soit tout autre chose qu'une copie des cultes païens.
Mais il est, comme noua l'avons dit, une troisième forme de l'objection tirée des ressemblances entre le christianisme et le paganisme. Cette forme, qui est celle qu'a spécialement développée M. Max Muller, est infiniment plus subtile et plus tenace ; elle exerce sur les esprits de notre époque une étrange fascination. Il est temps de la discuter.
Hémes effets, mêmes causes, tel est le principe de l'explication naturaliste des ressemblances entre les diverses religions. Toutes les religions résultent de l'action de la nature physique sur l'humanité. L'humanité est partout la même ; soumise à une même influence, elle produit spontanément les mêmes œuvTcs. Toutes les différences entre les religions ne sont qu'accidentelles et ne dépendent que des circonstances. L'homme produit des cultes comme l'abeille construit des rayons de miel, comme l'araignée tisse sa toile, comme le castor bâtit sa hutte. C'est au fond l'idée que cette explication est la seule qui rende compte des ressemblances entre le christianisme et les autres cultes, qui fait de ces ressemblances des objections apparentes ai fortes et qui cause cetteespècede malaise que les chrétiens éprouvent quand ils lisent ou entendent tes descriptions de ces analogies.
Malgré son apparence plausible, cette argumentation est sophistique; elle contient un véritable paralogisme. Elle serait exacte si le christianisme entier, considéré
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dans son ensemble, se trouvait semblable de tous points, ou du moins semblable dans ses parties essentielles et principales, à quelque autre religion, à Tislamisme ou au bouddhisme par exemple. Dans ce cas, on pourrait d*une manière logique dire que Ton ne saurait attribuer à Tune des religions une origine divine , et considérer l'autre comme une œuvre humaine. Mais tel n'est pas le cas. Les ressemblances que nous avons constatées, quelque nombreuses qu'elles soient, sont partielles et isolées. En supposant, ce que nous n'admettons que pour la forme, que le christianisme tout entier puisse être ainsi reconstruit avec des éléments pris dans les divers cultes païens, comme une mosaïque, ou une pièce de marqueterie, son originalité ne serait pas détruite. 11 existe en effet, dans la religion de Jésus-Christ, une unité et une harmonie qui ne se trouvent pas dans les fragments détachés que l'on veut lui comparer. Le musulman adore un Dieu unique, le brahmane croit à une trinité, le bouddhiste adore des reliques et loue la chasteté, l'égyptien croit à un jugement après la mort. La religion catholique contient toutes ces doctrines et conseille toutes ces pratiques. Mais cela veut-il dire que la religion catholique soit le mélange de tous ces cultes, et qu'il n'y ait rien de plus en elle que ces éléments qui lui sont communs avec eux? Nullement, il y a autre chose que les éléments : il y a l'unité vivante qui les assemble. Comme nous l'avons dit plus haut, la ressemblance ne suppose pas l'imitation et l'emprunt. La religion chrétienne est une œuvre originale qui, par différents côtés, ressemble à d'autres œuvres. Cela n'empêche pas qu'elle n'ait son individualité , et par conséquent sa cause particulière. Donc, de ce qu'elle contient des éléments semblables à ceux qui se trouvent dans les autres
ciilteB, il ne s'ensuit nullemenl tiu'elle soit l'œuvre d'une cause semblable.
Il y a sans doute dans la nature humaine une cause productrice ou tout au moins modificatrice des institutions religieuses. L'humanité transforme les cultes existants et en produit de nouveaux. Mais une cause supérieure ne peut-elle pas se joindre à cette cause naturelle et la diriger? Et du moment qu'une religion, supérieure d'un commun aveu à toutes les autres, présente une unité et une individualité propres, pourquoi se refuserait-on à priori et sans examen préalable à chercher si elle est le produit des mêmes causes que les autres religions, ou si elle ne suppose pas l'intervention d'un Être plus puissant que l'homme? Lors même donc que tous les éléments qui composent le christianisme se retrouveraient dans les autres cultes, on ne serait pas fondé à écarter d'avance l'idée d'une cause supérieure qui aurait assemblé ces éléments, ou qui les aurait produits, indépendamment de leur existence ailleurs.
Mais ce n'est pas tout. Ces ressemblances que nous avons constatées, et dont nous ne nions pas la multipUcité singulière, sont-elles si complètes que l'on puisse dire que ce que le christianisme contient se trouve réellement ailleurs? Ne consistent-elles pas fort souvent en de simples analogies très éloignées, de telle sorle qu'il y ait entre les éléments correspondants du christianisme et des autres cultes autant de différence que de ressemblance? Ainsi nous trouvons des thaumaturges dans toutes les religions, mais entre les miracles fortement attestés de l'Évangile et les miracles légendairesdu Bouddha ou de Mahomet, il y a la différence de la vérité à l'erreur. Nous voyons dans plusieurs religions l'idée d'une Irinité divine, mais entre les triades païennes, va-
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gues et changeantes, composées généralement d'un père, d'une mère, et d'un fils, et la conception de la Trinité chrétienne, il y a un abîme. Sur un grand nombre de points, il est possible de constater, à côté des ressemblances , des différences aussi grandes. Dès lors l'argument « même cause , mêmes effets » se retourne contre les rationalistes, et on peut lui opposer le même argument sous une autre forme. Effets différents, donc causes différentes. Effets supérieurs aux autres et transcendants, cause surnaturelle et divine.
On le voit donc, l'argument naturaliste tiré des ressemblances ne serait valable que si ces ressemblances étaient telles qu'à côté d'elles les différences devinssent insignifiantes et accessoires. Se servir de cet argument comme d'une fin de non recevoir pour écarter la discussion des preuves du christianisme, c'est donc un défaut de logique. La question n'est pas de savoir s'il y a des ressemblances, ce que personne ne conteste. La question est de savoir si, au milieu de ces ressemblances, il ne se rencontre pas des différences importantes, des traits de transcendance suffisants pour démontrer l'intervention d'une cause surnaturelle. Que dirait-on de quelqu'un qui se refuserait à discuter la question de savoir si un tableau est l'œuvre d'un maître de génie, sous prétexte qu'il y a sur la toile les mêmes couleurs que sur les autres toiles vulgaires, ou même que la scène représentée est la même? Quoi de plus semblable qu'un tableau de Raphaël et une copie faite par un commençant, si l'on se contente de constater et d'énumérer les ressemblances de forme et de couleur? Mais c'est au milieu même de ces ressemblances que se manifeste par des traits inimitables dans leur délicatesse la main du maître immortel. Cette comparaison n^ême n'est pas exacte, car il y
a loin des traits dispersés et grossiers d'analogie que nous rencontrons entre le christianisme et les autres cultes à la ressemblance étroite qui existe entre un original et la copie. Ce qui sérail plus exact, ce serait de comparer le christianisme à un corps vivant, et les cultes païens à des fragments de bois ou de pierre représentant diverses portions, divers membres de ce corps. Or de la ressemblance de ces fragments d l'être vivant et entier, peut-on conclure que cet être vivant est produit parla même cause que ses images? Ne porte-t-il pas, dans son unité et sa vie, la marque de l'action d'une cause tout à fait supérieure et transcendante?
Ces considérations nous semblent pleinement suffisantes pour écarter l'objection rationaliste. Sans doute il faudra une démonstration spéciale pour établir la transcendance et la divinité du christianisme; mais les ressemblances que nous constatons ne sont nullement un obstacle à cette démonstration. Nous pourrions donc considérer l'objection comme pleinement résolue et entrer dansl'élude directe de la transcendance du christianisme. Néanmoins, comme ces ressemblances, si elles restent inexpliquées , ne peuvent manquer de causer un certain trouble dans les esprits , comme l'effet de ce trouble est d'ébranler la con\iclion résultant des arguments qui prouvent la divinité de la religion chrétienne, il nous sera utile de continuer l'élude de ces analogies, et de voir s'il n'est pas possible d'en découvrir la véritable cause. Si nous parvenons à découvrir cette cause, et si nous reconnaisBOns qu'elle n'a rien de contraire à l'idée de la vérité exclusive du christianisme, nous pourrons entreprendre sans arrière-pensée et avec la certitude que nous marchons sur un terrain solide, l'étude des caractères spéciaus de cette sublime religion.
262 HISTOIRE DES REUGIONS.
Il est un certain nombre de ces ressemblances dont la cause peut-être facilement assignée. Ce sont d'abord celles qui résultent d'une imitation de l'une des religions par l'autre ou d'une source commune assignable. Nous n'avons aucun besoin de chercher la source des ressemblances entre le judaïsme et le mahométisme ; ces ressemblances proviennent d'emprunts, à moins qu'il ne faille en chercher la source dans l'antique religion d'Abraham. On peut expliquer de même certains usages du bouddhisme moderne du Thibet, très semblables aux formes du culte catholique. Le réformateur du culte lamaïque ayant vécu au quatorzième siècle, et conversé sinon avec des catholiques, du moins avec des chrétiens nestoriens établis en Asie depuis plusieurs siècles, il n'y a aucune difficulté à admettre un emprunt (1).
Il faut également écarter la ressemblance provenant de simples coïncidences. Il arrive souvent que des ressemblances de ce genre, dont l'insignifiance peut être prouvée, sont apportées comme' arguments en faveur de l'identité du christianisme et des autres cultes. C'est ainsi que le trop célèbre M. JacoUiot a voulu s'appuyer sur la ressemblance entre le nom du dieu hindou Krishna et 'Celui du Christ pour identifier les deux cultes. Or Krishna a un nom d'origine sanscrite qui signifie noir et Christ est la traduction de l'hébreu Meshiah qui signifie oint. Jusqu'où peuvent aller ces coïncidences, c'est une question d'appréciation, de bon sens. Elles peuvent quelquefois être très singulières. Nous en trouvons un exemple dans la spirituelle réfutation du livre de Dupuis,
(1) Kœppen, Histoire du Bouddhisme au ThibeL
l'Origine de lotis les cultes, inlituJée : Comme quoi Napoléon n'a jamais existé. Pour prouver que NapoléoQ est un h^ros légendaire idenfiquc à Apollon, l'auteur de cet opuscule accumule une série de ressemblances Irès curieuses : le rapproctieinenl de nom entre Apollon et Napoléon qui signilierait nouvel Apollon, les douze maréchaux placés à côté des douze signes du Zodiaque, les quatre princes de la famille impériale représentant les quatre saisons, la marche du héros qui vient de l'Orient, s'affaiblit dans le nord et linit en Occident, et la marche du soleil, etc., etc. Bien des thèses rie mythologie comparée ne reposent pas sur des arguments plus forts, et les travaux récents de M. Kern sur le Bouddha sont très analogues à cette curieuse assimilation, qui cependant ne repose que sur de parce coïncidences.
Il faut donc se délier de la tendance à croire que toutes les ressemblances demandent une explication rationnelle, comme il faut se garder de passer sans motif de l'idée de la ressemblance à celle du plagiat. Plus d'un écrivain traitant des religions se laisse ainsi prendre aux apparences , et raisonne sur de pures coïncidences fortuites ; semblable ainsi à un homme qui prendrait des nuages agglomérés h l'horizon pour une chaîne de montagnes neigeuses. Néanmoins il y aurait aussi one grande exagération à vouloir appliquer cette idée à toutes les ressemblances entre le christianisme et les autres cultes. Il en est un grand nombre qui, sans pouvoir être considérées comme des imitations, sont assez caractérisées et assez nombreuses pour constituer un véritable problème et pour exiger une explication.
Celle que les apologistes modernes adoptent généralement, consiste à voir dans ces ressemblances un effet de l'identité primitive de toutes les religions à l'origine
de l'humanité. Nous croyons qu elle est insuffisante, et nous espérons montrer que la vraie solution, au moins en ce qui concerne le plus grand nombre de ces ressemblances, est une autre explication, tout aussi conforme à Torthodoxie, et qui consiste à chercher Torigine des analogies entre tous les cultes dans les instincts religieux communs à tous les hommes.
Remonter à Forigine commune quand il s'agit d'expliquer raccord entre deux branches d'une même doctrine et d'une même institution, c'est un procédé si logique et si simple qu'il est impossible que l'on ne songe pas à l'employer. Personne ne doutera que ce qu'il y a de commun entre les diverses sectes chrétiennes ne provienne du tronc primitif du christianisme dont elles sont sorties. Si réellement l'idée monothéiste qui constitue l'islamisme est originale en Arabie, si elle n'est pas le résultat d'une infiltration relativement moderne de judaïsme et de christianisme, personne n'hésitera à attribuer cette idée, commune aux Juifs et aux Arabes, à la religion d'Abraham, leur auteur commun.
Maintenant, s'il est vrai que l'humanité tout entière sort d'un premier couple humain, s'il est vrai que toutes les nations ont une même origine primitive, n'est-il pas possible d'expliquer de cette manière les ressemblances entre toutes les religions? Et ne serait-ce pas là la clef de toutes ces ressemblances et la dernière raison de ces analogies qui existent entre les différents cultes de ^'univers? Telle est la solution qui a été adoptée et soutenue avec un talent et une science auquel les adversaires même de l'Église ont rendu justice, par une école célèbre au commencement de ce siècle, que nous pouvons, d'après ses tendances et les opinions de quelques-uns de ses chefs, appeler l'école traditionaliste.
RESSEMBLANŒS DES RELIGIONS. 265
Partant de l'idée que la religinn primitive a été révélée et vient du ciel, concluant de cette idée que la vérité est partout antérieure à i'errenr, les partisans de ce système se sont attachés à rechercher dans la tradition des peuples païens tout ce qu'ils trouvaient de semblable au christianiame. Ils ont admis que cet ensemble de faits et de doctrines semblables à ceux de la vraie religion, représentait la religion primitive de l'humanité dont le christianisme n'aurait été que la restauration. Ils ont admis en outre que cette religion primitive s'était conservée longtemps et avait régné dans l'univers entier pendant l'époque des plus anciens patriarches, et qu'elle commençait seulement à se corrompre à l'époque où Dieu choisit la postérité d'Abraham pour renfermer eo^lle comme dans une arche sainte au milien du déluge païen, le dépôt des vérités nécessaires à l'hunianité.
Dftiis un tel système, les ressemblances entre le pagarisme et le christianisme ne sont plus une objection; elles sont au contraire une preuve de l'antiquité primordiale des dogmes chrétiens. Quelques uns des partisans de celte opinion se font forts de prouver par la tradition païenne l'antiquité primordiale de l'un quelconque des dogmes de l'Église catholique. Dans un ouvrage d'un jeune savant que la mort a ravi trop jeune à l'Eglise et qui promettait de devenir un utile et vaillant défenseur de la religion chrétienne, on peut lire une description enthousiaste des croyances des anciens Égyptiens, identiques selon lui aux croyances chrétiennes (1). Seulement on peut se demander alors pourquoi Dieu a ordonné aux Israélites de sortir de l'Egypte, et leur a donné une
(f) Job el l'Egypte, par M. Ancessy.
266 HISTOIBE DES REUGiOKS.
religion imparfaite, quand ils auraient pu trouver chez leurs oppresseurs des doctrines presque chrétiennes, et par conséquent très supérieures au judaïsme.
Pour apprécier ce système, il importe de reconnaître d^abord la part de vérité qu*il contient. Qu*il y ait eu une révélation primitive, que la religion soit venue du ciel, c'est une vérité que tout chrétien doit admettre et qui est, comme nous Tavons vu, susceptible d'être confirmée, au moins d'une manière probable, par la science profane (1). Que la rehgion primitive soit, dans son essence, identique au christianisme, qu'elle soit, comme le christianisme, le culte du Dieu créateur, qu'elle ait été destinée à appeler l'honmie à la même béatitude surnaturelle à laquelle nous aspirons, qu'elle ait établi entre Dieu et l'homme des rapports semblables de prière et de pardon, qu'elle ait contenu le souvenir de la chute et un vague espoir de réparation, germe de la croyance au Messie, que le rite primordial du sacrifice ait été dès l'origine la figure obscure de l'expiation accomplie sur la croix, aucun chrétien ne saurait le contester, et sur ces points encore la science ne dément pas la foi et lui apporte souvent de remarquables confirmations.
Mais ce n'est pas à cela que se bornent les assertions de l'école traditionaliste. Une religion primitive très simple, qui n'aurait été que l'embryon des religions postérieures, et n'en aurait contenu que l'essence, ne suffirait pas pour l'explication des nombreuses ressemblances qui existent entre le christianisme véritable de l'histoire et les cultes antérieurs. Ces ressemblances en effet ne portent pas seulement sur ces idées simples et fondamentales ; elles portent sur des dogmes précis et
(1) Voir plas haat eh. u et ui.
nombreux, sur des rites et des cérémonies analogues dans les différents cultes, sur la mission, la vie, les miracles des fondateurs de religions. Pour les expliquer par une origine commune, il faudrait supposer que la religion primitive était, non pas le christianisme en germe, mais le christianisme développé, le christianisme tout entier, avec ses dogmes clairement définis; il .faudrait en outre supposer chez nos premiers pères une connaissance prophétique, noa seulement de la venue du Messie, mais des détails de sa vie, et des institutions liturgiques qu'il devait établir. Or l'existence de celte religion primitive complète, identique au christianisme futur, est une hypothèse absolument gratuite. Ni la Bible, ni la science profane ne la confirment. La Bible nous montre les premiers hommes priant et offrant des sacrifices au Seigneur; elle ne nous donne pas à en~ tendre que les premiers hommes connussent la Trinité et l'Incarnation; l'annonce même du Messie est très obscure dans les plus anciens récits de la Genève.
La science profane de son côté constate, il est vrai, de nombreuses analogies entre le christianisme et les cultes antérieurs. Mais il y a un grand nombre de ces analogies qu'elle ne saurait rapporter à une origine primordiale commune. 11 faudrait en effet, pour que cette explication fût acceptable, que les portions des religions païennes semblables au christianisme fussent plus anciennes que les autres. Si réellement le christianisme entier avait élé la croyance des premiers hommes, et si le paganisme n'en était qu'une corruplion, plus on remonterait dans l'antiquité païenne, plus les ressemhlances des cultes antiques avec le christianisme se multipheraient et deviendraient frappantes. Le système traditionaliste suppose une religion parfaite (c'est-à-dire
chrétienne) à l'origine, et enseigne qu'elle a subi dans le paganisme une longue décadence. On devrait donc trouver, à mesure que Ton remonterait plus haut, une analogie plus complète avec la vraie religion. Or le résultat des découvertes modernes est très souvent inverse. Sauf en ce qui concerne les notions fondamentales énoncées plus haut, les ressemblances étranges entre les différents cultes se trouvent dans les religions modernes, mais si Ton remonte plus haut dans le passé, on les voit s'affaiblir et s'évanouir. La vie de Çakia-Mouni offre avec rÉvangile d'assez grands rapprochements, mais cette vie est relativement moderne dans la littérature de rinde. Si Ton cherche les antécédents de cette biographie,' on rencontre une mythologie plus ou moins grossière, l'homme idéal devient une personnification du soleil dépourvue de tout élément moral, et n'ayant plus aucun rapport avec Jésus-Christ. L'attente même du Messie, si frappante dans les temps modernes, semble inconnue de l'antiquité égyptienne et on n'en trouve pas trace dans l'Inde à l'époque des Védas (!)•
Mais ce n'est pas tout. L'explication traditionaliste, quand on veut l'appliquer non pas seulement aux points essentiels et fondamentaux que nous avons indiqués, mais à l'ensemble de toutes les ressemblances dont il
s'agit ici, est sujette à une autre grave objection. Il est nécessaire qu'elle entre en lutte avec une autre explication des mêmes légendes, des mêmes rites et des mêmes doctrines, l'explication naturaliste et mythologique. Or, il arrivera souvent, sinon toujours, dans cette controverse, que l'explication traditionaliste aura le désavantage et paraîtra moins vraisemblable que l'autre. C'est
(1) Voir la note sur le mythe de Prométhée àja fin du volume.
ainsi que les fêtes de la mort et de la résurrection d'Adonis, d'OsJris, d'Atys, s'expliquent bien mieux par l'idée qu'on a voulu figurer et célébrer la mort apparente de la nature en hiver et sa résurrection au printemps, que par l'hypothèse étrange que la mort et la résurrection du Sauveur du monde, connues des premiers hommes, seraient devenues l'objet d'un culte qui se serait conservé k travers les siècles, en subissant de graves altérations et en perdant totalement sa sigui&cation morale jusqu'au jour oii la réalité ainsi annoncée se serait manifestée en Judée. L'explication par l'origine primordiale commune de toutes les religions, bien que partiellement vraie, est donc insuffisante pour rendre compte des nombreuses ressemblances que nous étudions, et le problème n'est pas encore résolu.
Cette question comporte cependant une solution bien simple, bien facile à trouver en apparence, mais qui, jusqu'à présent, probablement à cause de certains préjugés, provenant d'ime exagération de l'idée de la tradition primitive, n'a pas été suffisamment mise en lumière et employée par les chrétiens. Cette solution consiste à expliquer ces ressemblances entre les divers cultes, non pas, comme le rationalisme, par une cause semblable, mais par une fin et une destination identiques.
Les religions sont des institutions destinées à satisfaire certains instincts de la nature humaine. Ce sont précisément ces instincts communs à tous les hommes, ce sont ces problèmes, naissant dans tous les esprits, qui rendent possible l'existence de divers cultes. Si cette base subjective des religions était détruite, l'homme ne corn-
prendrait pas ce qu'on veut lui dire en lui parlant de Dieu ou de la prière. C'est en cherchant dans la nature humaine les plus généraux de ces instincts, que nous sommes arrivés, au début de ces études, à donner une définition générale de la religion. Or, ne pouvons-nous pas trouver dans ces mêmes instincts du cœur humain, considérés avec plus de détail dans leurs formes particulières, la source de ces ressemblances qui existent entre tous les cultes, quelle que soit d'ailleurs la cause à laquelle il faille attribuer ce qu'il y a d'objectif dans les religions, l'enseignement, les cérémonies, l'organisation hiérarchique ?
Quelle que soit la cause qui ait produit une religion dans le monde, que cette cause soit naturelle, divine ou humaine, cette religion, par le seul fait qu'elle est une religion, a* nécessairement certains caractères et par là même ressemble à une autre religion, de même qu'un habit ressemble à un autre habit, quel que soit le tailleur qui l'ait fait. Supposons maintenant que la culture générale intellectuelle et morale augmente dans certaines portions de l'humanité; certains instincts plus précis, certaines fibres plus spéciales du cœur pourront être éveillées et demanderont pour être satisfaites , des formes religieuses , des doctrines plus élevées et plus subtiles. De là de nouvelles ressemblances plus étroites entre les religions des peuples arrivés à ce degré de culture morale, intellectuelle et artistique. Mais cette destination commune qui établit entre toutes les religions une analogie si grande et des liens si étroits, n'empêche pas la distinction profonde et la pleine diversité des causes qui produisent ces religions. Cette diversité des causes à son tour pourra servir à expliquer les immenses diff'érences que nous avons constatées. Expliquons notre
pensée par des comparaisons tirées d'un autre ordre d'œuvres et d'institutions.
Dans toutes les grandes villes du monde il y a des palais. Ces palais sont, pour la plupart, distribués d'une manière analogue. Il y a des salles de réception, une salle du trône, des appartements privés pour le souverain, d'autres pour sa famille et sa suite ; il y a des escaliers , des antichambres , des portes et des fenêtres. Tout cela indique-t-il que ces difTérents palais aient été construits par le même architecte et sur le même plan? Non, car il y a des palais de toute forme et construits dans tous les styles. Les ressemblances ne viennent pas de l'auteur, mais delà destination de l'édifice. Destiné à loger un souverain, un palais doit ressembler à un autre palais. Une gare de chemin de fer ressemble à une autre gare, un théâtre à un autre théâtre. Les institutions sociales sont soumises à la même règle. Dans tous les pays du monde, un trihunal sera composé d'un président, d'asseeseurs; il aura devant lui nn accusé muni d'un défenseur et poursuivi par un accusateur. Une assemblée délibérante, qu'elle ait lieu dans les forêts de la Germanie sauvage ou dans l'agora d'Athènes, aura toujours certains caractères semblables. Il y a partout de grandes analogies entre des institutions correspondantes^ et tendant à la même fin. Pourquoi ne pas appliquer ces principes si simples aux religions, institutions destinées ft satisfaire certains besoins spéciaux du cœur humain? Pourquoi ne pas admettre que , quelle que soit leur cause, qu'elle soit divine ou humaine, elles doivent avoir entre p11p= certaines ressemblances, par le fait même de leur destination? Pourquoi ne pas se servir de cette explication pour rendre compte de ces étranges analogies que nous rencontrons entre le chris-
tianisme et les cultes païens, analogies moins grandes que celles qui existent entre les autres institutions humaines ? N'est-ce pas là évidemment la solution que nous cherchons? Essayons, vu Timportance et la nouveauté de cette doctrine, de l'exposer de nouveau d'une manière plus complète et de l'appliquer aux singulières ressemblances que nous avons constatées.
La religion divine et vraie est sans doute profondément différente des religions humaines. L'une est vraie, les autres sont mensongères; l'une est surnaturelle et possède une puissance céleste, l'autre n'a d'autres forces que celles de la nature. Néanmoins l'une comme les autres reposent sur une base identique, la nature religieuse de l'homme. La grâce couronne et complète la nature, mais ne la détruit pas. La nature morale et religieuse, dans son fond, est la même chez les païens et chez les chrétiens. Le besoin de la prière , le besoin de l'adoration, celui de l'expiation, l'aspiration à la vie future, les terreurs de la conscience, la crainte d'êtres invisibles, la croyance au surnaturel, sont des sentiments naturels du cœur humain. Ceux de ces sentiments qui sont bons pourraient exister même dans l'état de pure nature et sans la grâce, car l'homme naturel peut connaître Dieu, aspirer à sa fin, distinguer le bien du mal. Mais dans l'état actuel de l'humanité, primitivement appelée à l'ordre surnaturel, et soumise encore, même en dehors de l'Église, à l'influence de la grâce qui sollicite les âmes de bonne volonté, on peut admettre que des sentiments plus élevés, des aspirations proprement surnaturelles, se trouvent mêlés, dans une proportion variable, aux sentiments religieux de l'ordre naturel chez tous les peuples.
Or qu'arrive-t-il lorsque les hommes animés de ces
sentiments se trouvent privés du bienfait de ia révélation véritable et de la religion divine ? Il arrive naturellement qu'ils cherchent ce qui leur manque, qu'ils le créent, qu'ils l'imaginent selon leurs lumières et leurs forces, tentant le besoin d'une révélation, ces hommes écouteront le premier prophète venu , sans vérifier ses titres ; sentant le besoin d'un libérateur, ils écouteront celui qui dira qu'il peut et qu'il veut les sauver. Sentant le besoin d'émotions rehgieuses, ils organiseront des cérémonies et des chants capables de les leur inspirer. Croyant au surnaturel , ils s'adresseront à des êtres invisibles pour obtenir d'eux la santé et la richesse. Les occasions ne manqueront pas k ces hommes pour manifester ainsi leurs sentiments. Ces besoins du cœur humain seront compris par d'autres hommes qui s'efforceront de les satisfaire. Les prophètes, les" messies, les thaumaturges, les prêtres fondateurs de culte , les inventeurs de cérémonies touchantes, ne manqueront jamais. Ainsi se développeront les fausses religions, o(J il y aura toujours une part d'imposture, et où le bien sera mêlé au mal, parce qu'à cûlé des sentiments religieux nobles et élevés, les sentiments plus bas , qui constituent la superstition , exerceront leur influence sur les cultes existants pour les altérer, ou sur les cultes nouveaux pour les abaisser au niveau des sentiments généralement régnants dans les peuples.
Maintenant, supposons qu'au milieu deceserreurs Dieu veuille faire paraître la vérité, supposons qu'il veuille satisfaire lui-même par une institution réelle, authentique, céleste, efficace, à ces mêmes aspirations du cœur humain qui avaient trouvé dans des cultes erronés une satisfaction mensongère, que fera-t-il? Il fera d'une manière plus parfaite, d'une manière réelle, ce qu'avaient
vainement essayé et ébauché ces hommes. II ^Qkverra de véritables prophètes dont les paroles seront efficaces et certaines; il enverra un véritable sauveur de Thumanité. n instituera lui-même ou bien il laissera instituer, par ses envoyés revêtus de sa délégation, des rites et des institutions religieuses qui produiront sur les âmes le même effet naturel que les cérémonies extérieures du paganisme, mais qui auront en outre leur efficacité propre et leur action mystérieuse sur le fond même de la nature. 11 satisfera enfin, par de véritables miracles, au besoin de surnaturel qui existe de tout temps et partout dans l'humanité.
Si telle est la vraie histoire de la formation des religions, qui ne voit que la religion divine et vraie doit être très différente des religions fausses, mais qu'en même temps elle doit leur être très ressemblante? Elle doit être très différente , parce que la marque de l'œuvre divine doit se trouver en elle, parce qu'elle est Tœuvre du Créateur et de Tauteur de la vie , tandis que les autres sont les œuvres de Thomme. Mais elle doit être très analogue , parce qu'elle doit répondre aux mêmes besoins , 3'adapter aux mêmes dispositions du cœur de Thomme, satisfaire aux mêmes aspirations. Elles doivent se ressembler, comme la réalité au rêve qui la reproduit, comme le corps vivant à la statue ou au portrait qui le représente. Cette analogie peut avoir lieu sans qu'il y ait eu imitation d'une part ni de l'autre. La vraie religion a pu ne paraître dans l'histoire qu'après les ébauches que l'homme avait faites pour combler les vides de son cœur et les défaillances de sa nature.
Cette explication a, comme on peut le voir, les mômes ressources que le système traditionaliste pour rendre raison des ressemblances entre les divers cultes : elle est
en même temps délivrée de Thypothèse peu probable d'une religion primitive semblable au christianisme intégral de l'Évangile ; elle est aussi à l'abri des contestations lie l'école mythologique. EUerend raison des ressemblances modernes aussi bien que des ressemblances antiques; elle permet de croire au progrès religieux, au lieu d'être asservie à la théorie de la décadence qui fait partie du système traditionaliste.
Essayons maintenant par quelques exemples de voir comment ce système permet de rendre compte de quelques-unes des plus singulières analogies entre l'Évangile et les autres cultes. Choisissons d'abord la ressemblance entre le Christ et les personnages qui remplissent le même rCile dans d'autres religions et en particulier entre le Christ et le Bouddha.
Je laisse de côté la question de savoir ce qu'il y a de réel dans la vie de Çakia-Moiinl. Ce que nous possédons, c'est une vie idéale, légendaire, un type de libérateur et de sauveur de l'humanité. Cherchons d'abord comment ce type a pu être formé. L'un des éléments de cette notion typique du Sauveur est l'idée générale de libérateur, idée qui n'est pas propre au bouddhisme, que l'on trouve dans le cidte de Krishna, dans celui d'Hercule, idée flottante dans les esprits à l'époque où parut Çakia-Houni. Çakia-Mouni s'est donné comme le sauveur de l'humanité, parce que les hommes croyaient à un sauveur et désiraient un sauveur. D'où provenait cette idée? Peutêtre est-elle un écho de la tradition primitive, mais cela n'est nullement certain : il est possible que la tradition se soit effacée sur ce point et que cependant cette idée ail surgi dans les esprils. En elTet, l'idée d'un sauveur pouvait naître chez l'homme du sentiment de sa misère, provoquant le dé^ir et l'es^poir de lu délivrance. A tout
instant et dans toute circonstance, les hommes peuvent désirer un libérateur qui soulage leurs souffraiwîes, un sauveur dans Tordre politique ou social. Il est possible aussi, par Içs seules lumières de la raison et de la conscience , de craindre la rétribution future , et de désirer quelqu'un qui nous délivre des conséquences de nos fautes. Pour pouvoir désirer un sauveur de l'ordre strictement surnaturel , au point de vue théologique , il faut la grâce (1). Mais cette grâce peut être une illumination intérieure tout aussi bien qu'une tradition conservée, et peut par conséquent se confondre en apparence avec la nature.
L'idée du libérateur étant formée, les caractères qui lui conviennent s'en déduisent sous l'action des mêmes instincts de l'humanité. Le libérateur doit être victorieux ; il doit vaincre le mal. Le mal , dans toutes les légendes relatives au libérateur, devient une personne, c'est Ahriman, c'est Gacus^ c'est le serpent Vritra, c'est le démon Mara vaincu par le Bouddha. D'où provient cette nouvelle idée? Peut-être encore , probablement même , elle est primordiale et a été conservée dès l'origine de l'humanité. L'idée des démons est universelle, et on la trouve dans les plus anciens documents. Néanmoins, si elle s'était effacée , rien n'empêcherait qu'elle ne fût née spontanément, et que le mal n'eût été personnifié par le même procédé qui dans la religion romaine a personnifié la Pâleur, la Fortune, la Crainte. Quoi qu'il en soit, la lutte contre un adversaire devient un des éléments de l'idée typique du sauveur.
De quelle nature sera cette lutte? Souvent elle aura le caractère' d'une lutte purement physique, ce sera Hercule
(1) Constitution Auctorem fidei. — Pie VI (1794), prop. 18.
terrassant Cacus, ce sera Krishna détruisant les monstres envoyés pour le tuer. Mais chez les peuples dont l'idéal moral sera plus élevé, la lutte s'élèvera elle-même. Le sauveur devra être un ascète , il devra jeûner, se mortifier, vivre dans le désert; sa lutte contre le mal sera une lutte morale; ce sera une tentation; c'est ce que nous voyons dans la lég'eiide de Zoroastre et dans celle du Bouddha.
D'où viendra maintenant ce sauveur? 11 doit venir du ciel, il doit être divin et surnaturel. Gomment ne seraitil pas un être divin, quand tout chez les païens est l'œuvre des dieux, quand ils interviennent à tout instant et que tous les événements dépendent d'eux? Il doit venir du ciel; il doit être miraculeux dès son origine, mais comment? Ici les légendes se divisent. Quelquefois il sera fljs d'un dieu et d'une mortelle, tel sera Hercule. Ailleurs, dans l'Inde, cette origine céleste se manifestera sous la forme d'une conception virginale. Ce sera le Bouddha futur, qui descendra lui-même du ciel et viendra s'incarner dans le sein de la princesse Maya. Dans beaucoup de légendes sa mort sera tragique et suivie d'une apo- Ihéose. Son enfance sera persécutée comme celle de tous les grands hommes, de Romulus, de Cyrus, etc. Observons néanmoins que ces deux traits, la mort tragique et l'enfance persécutée, manquent dans la légende du Bouddha; on les trouve dans d'autres légendes analogues.
Quant au caractère moral dii libérateur et à ses œuvres, ils seront en harmonie avec les idées régnantes dans chaque peuple. Chez les peuples barbares, co sera un guerrier puissant, souvent féroce. Chez les populations douces et honnêtes de l'Inde, un homme idéal, austère pour lui-même, doux, Lienveillant, zélé pour le bien des hommes, soit qu'il ait réellement existé, soit
278 HISTOIRE DES RÉUaiONS.
qu'il ait été créé par la légende, a pu devenir Tobjet de la vénération et presque de Tadoration des peuples. Il leur a paru plausible d'admettre que l'humanité doit être délivrée du mal et de la souffrance par un sage et un saint.
Dans le même pays, par suite sans doute de l'unité de culte qu'avait produite la prédominance de la caste sarante des brahmanes, l'idée d'une religion et d'une doctrine universelle se développa. Les écoles religieuses et philosophiques des brahmanes purent également faire naître l'idée d*un enseignement populaire, d'une prédication qui s'adresserait à tous et non aux seuls initiés. Le libérateur devint donc un prédicateur et un docteur. Dès lors aussi, les faits surnaturels, les prodiges et les miracles qui devaient lui être attribués comme à tous les demi-dieux païens, devinrent des preuves de son autorité infaillible et de son rôle de libérateur, et de législateur souverain. En réunissant tous ces traits, en choisissant ceux qui s'adaptaient au caractère du peuple hindou, on peut s'expliquer la formation naturelle d'une légende analogue à la vie de Çakia-Mouni , telle qu'elle est contenue dans les documents qui nous sont parvenus.
Maintenant parmi ces traits il y en a un grand nombre qui convenaient au véritable libérateur de l'humanité, sans lesquels ce libérateur n'aurait pas répondu aux besoins qu'il devait satisfaire, et n'aurait pas pu remplir dignement et convenablement sa mission. Il fallait que ce libérateur fût un saint, un héros et un sage. Il était convenable qu'il pratiquât l'ascétisme, qu'il fût tenté, qu'il eût une origine miraculeuse. Il devait fonder une religion universelle par la prédication. Il était nécessaire qu'il fit des miracles. Dès lors nous ne devons pas nous étonner de retrouver dans le Christ ces
RESSEMBLANCES DES RELISIONS. ^79
mêmes caractères. Que des hommes les eussent devinés ù l'avance, qu'ils eussent créé un type imaginaire qui les contenait, ce n'est nullement un obstacle à ce que Dieu revêtit son envoyé, son Fils, de ces mêmes traits qui convenaient à sa mission. L'Évangile étant très certainement un récit vrai appuyé sur des témoignages authentiques, on ne peut pas dire que le personnage de Jésus-Christ soit une reproduction idéale du type préexistant du sauveur qui flottait dans les esprits. On est obligé d'admettre qu'il est la réalité parfaite , dont ce type n'était que la vague image; que c'est l'œuvre divine correspondant au rêve des hommes; que le Christ est vraiment le désiré des nations, celui qu'elles ont cherché à inventer, parce qu'elles en avaient besoin et ne le possédaient pas. Ici encore nous ne nions pas l'explication traditionaliste, mais nous pouvons nous en ■ passer. 11 est possible qu'à l'origine cette figure idéale du Christ ait été manifestée aux hommes; mais cela n'est pas nécessaire pour expliquer qu'elle se soit formée . et qu'elle ressemble à la réalité évangélique,
Choisissons un autre exemple, celui des fêtes d'Osiris, d'Adonis et d'Atys, dont la ressemblance est si grande avec la fête de Pâques, puisqu'il s'agit d'un Dieu mort et ressuscité. Comme je l'ai indiqué plus haut, il semble à peu près prouvé que l'origine de ces fêtes est un mythe naturaliste et qu'elles sont destinées primitivement à célébrer la mort de la nature en hiver et son réveil au printemps. Si l'on s'en tenait à cette idée, qui est ceUe de la plupart des savants modernes, l'analogie avec la fête de Pâques .serait purement fortuite; car le sens de la Pâque chrétienne est connu : elle est destinée à fêter la résurrection véritable du Sauveur et elle succède ù la PAque juive qui célébrait le passage de la mer
Rouge. Il n'y a là aucun rapport même éloigné avec la succession du printemps à l'hiver.
Mais peut-être, en examinant plus profondément le sens de ces cérémonies, pourra-t-on trouver un fondement réel à la ressemblance. La fête d'Adonis peut avoir eu primitivement un sens naturaliste pur, mais elle s'est transformée dans les esprits : telle qu'elle était célébrée en Phénicie, avec des larmes et des cris de joie, cette fête était un drame religieux roulant sur des personnages divins et humains à la fois, et non plus sur des phénomènes naturels. La souffrance d'un héros adoré, la mort terminant ces souffrances, et ensuite la résurrection et le triomphe final, c'est la forme suprême du drame , c'est le plus complet développement des sentiments du cœur humain. Une forme dramatique de ce genre est un puissant auxiliaire du sentiment religieux; sans de telles émotions, l'âme religieuse n'arrive pas au complet épanouissement de ses facultés. Le même genre de fêtes dramatiques se rencontre dans la Perse musulmane; à l'occasion de la mort d'Hussein, iils d'Ali (1), il y a eu en Perse une cérémonie dramatique analogue à la passion d'Adonis. Nous pouvons donc admettre que c'est sous l'influence de ce besoin d'émotions dramatiques que le phénomène naturel de la succession des saisons a pris chez les Phéniciens la forme émouvante de la fête de Tammouz.
Mais , ces sentiments existant dans le cœur humain , Dieu devait en tenir compte et s'en servir pour tourner vers le bien, vers la vertu, vers le sacrifice, vers l'idéal, tous les instincts généreux de notre cœur. Dès lors il convenait qu'il y eût au centre de la vraie religion
(1) Garcin de Tassy, V Islamisme. Voir aussi Gobineau, Trois ans en Asie, ^
RESSEMBLANCES DES HEUGIONS.
Lin drame suprême où se manifesteraient la vie et la mort, la défaite et le triomphe, et où ta compassion et la joie prendraient leur plein développement dans les cœurs. Tel nous semble avoir été l'un des motifs de la passion et de la résurrection du Sauveur (1). Nous retrouvons ainsi dans les profondeurs du cœur humain le lien qui rattache ces fêles si diverses sous d'autres rapporte, la folie désordonnée et furieuse des pleureuses d'Adonis et la noble folie des amants du crucifié. Peut-être même peut-on aller plus loin ,.et admettre une cause de ressemblance, tirée de la même source, mais plus philosophique et plus profonde : qui sait si cette mort et cette résurrection de la nature ne sont pas jointes, dans la pensée de certains adorateurs des dieux païens , au problème de la destinée humaine, et à l'idée de la vie future? Qui sait s'ils n'ont pas deviné que l'homme doit mourir pour revivre, comme le grain jeté dans la terre? Ces fêtes auraient alors une signlilcation plus mystérieuse. Elles représenteraient la mort et la résurrection de Dieu (2). Le défunt pour l'Eçyptien, c'est l'Osiris qui traverse les régions inférieures. Mais cette idée de la nécessité de mourir pour ressusciter étant une idée vraie, se retrouve dans la vraie religion, et le Christ est vraiment le type de l'homme qui s'anéantit pour revivre. L'analogie est donc plus frappante encore, mais la différence est aussi immense; car ces passions d'Osiris, d'Alys, d'Adonis sont des fables, et la passion du Sau-
(llLathéologieenseigDe qu'an abaiagemenl quelconque da Verbe de Dieu est «iflisant pour ei[)ier tous tes péchés du inonde : l'eicës des Eouffranues el des humiliations de la Taasion semble donc avoir pour caufio finale radian morale produite sur l'humanité par ces preurea manifeMes de l'amour de Dieu.
(2) Jules Girard, dit Sentiment religieux en Grèce, livre II,
veur une réalité historique, attestée par les historiens païens eux-mêmes.
Telle est, selon nous , Fexplication principale et fondamentale des ressemblances entre le christianisme et les autres religions. Les religions diffèrent par leur cause efficiente, qui peut être divine, humaine, diabolique même. Elles diffèrent en ce que Tune peut être objectivement vraie, et posséder la vraie solution du problème de notre destinée, tandis que les autres sont erronées et mensongères. Mais elles se ressemblent en tant qu'elles sont des religions, c'est-à-dire des institutions destinées à répondre aux sentiments religieux de Thumanité.
Cette clef des ressemblances est extrêmement générale et peut s'appliquer à toutes les analogies constatées par la science. On est surpris de voir dans l'Inde des ascètes et des moines semblables extérieurement à ceux que le christianisme a produits. La réponse est que l'ascétisme, le célibat volontaire, la pauvreté volontaire, la vie commune , sont des institutions qui correspondent à certains instincts de l'humanité. Elles ont pu se développer spontanément dans l'Inde, et l'Esprit-Saint a pu se servir de ces mêmes dispositions du cœur humain pour les élever à l'ordre surnaturel et en faire un puissant instrument de sanctification.
Nous voyons dans l'histoire du paganisme antique l'idée du Dieu unique remplacée d'abord par le polythéisme, puis le culte s'adresser à des idoles visibles et tangibles. Les adversaires de l'Église catholique Taccusent d'avoir subi dans sa doctrine une transformation semblable. Ils prétendent que le culte des saints et le culte des images sont un retour vers le paganisme. Nous dirons , d'après notre explication , qu'il y a dans la nature humaine une tendance à multiplier les objets
de culte et à choisir des objets visibles de vénération religieuse ; cette tendance abandonnée à elle-même dans l'antiquité, a produit le polj-théisme et l'idolâtrie. Dans l'histoire du christianisme, ces mêmes aspiralions, gouvernées et dirigées par l' Esprit-Saint et par l'Église, ont trouvé leur satisfaction dans un culte de vénération envers les saints, distinct du culte d'adoration qui est réservé à Dieu seul, et dans l'usage légitime d'images qui ne sont nullement des idoles. Ainsi se manifesteal à la fois les ressemblances entre le christianisme et les autres culles, ressemblances qui proviennent de la nature humaine, et la transcendance de la vraie religion résultant de l'action divine qui l'a produite et qui la conserve.
Si nous ne nous faisons pas illusion, nous avons atteint le but vers lequel nous tendions. L'explication que nous venons de donner rend raison de ces étranges ressemblances qui étonnent et parfois scandalisent les esprits mal affermis dans les principes de la foi.
Cette explication ne détruit pas l'explication de l'école traditionaliste. Au contraire, ces deux explications se complètent l'une l'autre et s'accordent parfaitement. La ressemblance et l'espèce de parenté qui existe entre les religions païennes et le christianisme peut très bien avoir un double fondement. Elle peut résulter à la fois de l'identité essentielle de la relî^on primitive dont le paganisme est l'altération, et de l'identité des instincts religieux auxquels les diverses religions doivent nécessairement s'adapter. La religion est un lien entre Dieu et l'humanité. C'est Dieu qui s'est le premier rapproché de l'homme par la révélation primitive , qui a contracté par la révélation chrétienne une nouvelle alliance avec lui. Mais l'homme, de son côté, après avoir perdu la
vraie notion de Dieu, à dû créer, tant avec le souvenir de ses croyances passées qu'avec les instincts de son cœur, des cultes et des doctrines imparfaits et mêlés d'erreurs, jusqu'au jour où la lumière divine est venue de nouveau l'éclairer. La révélation primitive et la révélation chrétienne, seules religions divines par leur origine et adressées à tous les hommes , sont en même temps, si nous osons ainsi parler, les plus humaines des religions, celles qui sont le mieux adaptées aux instincts nobles du cœur de l'homme ; elles doivent contenir en elles tout ce que l'homme a pu deviner, inventer et créer de bon, de beau et de vrai. En même temps qu'elles sont des religions essentiellement surhumaines, la religion primitive et le christianisme sont des religions surnaturellement humaines, c'est-à-dire contenant avec une universalité, une perfection, une harmonie et une efficacité qui dépassent les forces de la nature, tous les sentiments religieux naturels et vrais qui sont dispersés dans les cultes erronés.
Ainsi les ressemblances, loin d'être une objection, deviennent une preuve. Elles montrent qu'on ne peut déclarer le christianisme mensonger sans découronner la nature humaine, sans lui enlever l'objet réel qu'elle poursuit partout et toujours , sans la condamner à une perpétuelle illusion ou à un désenchantement qui la dégraderait. Elles montrent que la divinité du christianisme est la seule conciliation possible entre la science et l'histoire qui condamnent le paganisme et les aspirations constantes du cœur humain, à qui il faut une religion quelconque et qui ne saurait s'çn passer. Nous pouvons donc entrer avec confiance dans l'étude des marques authentiques qui prouvent que la révélation chrétienne est divine et véridique.
UARHOmE DES RESSEMBLANCES.