‹ Problèmes et conclusions de l'histoire des religionsChapitre 18 sur 38 · HARMONIE DES RESSEMBLANCES · texte numérisé non relu

HARMONIE DES RESSEMBLANCES

de même espèce. Nous avons déjà répondu et nous répondrons encore à ces objections; mais leur existence même prouve que cette universalité de doctrines et que l'ensemble des sentiments qui constituent la religion en général, et qui se trouvent dispersés dans les divers cultes, se trouvent réunis et concentrés dans la religion catholique. Il en résulte que Ton peut dire d'une religion quelconque , fût-ce le fétichisme ou le culte des esprits , qu'elle est un fragment ou une déformation du catholicisme, qui est le type universel auquel on peut rapporter tous les cultes.

Observons maintenant que ce caractère d'universalité n'appartient, parmi les cultes historiques, qu'à la religion catholique, et qu'on ne peut l'attribuer à aucune autre religion. Si l'on choisissait l'islamisme, par exemple, comme type universel des religions, le type serait trop étroit ; les cultes païens , et principalement le bouddhisme athée, n'auraient rien de commun avec lui. Réciproquement, pris comme type, le polythéisme exclurait les cultes monothéistes , les plus élevés qui existent sur la terre, et le bouddhisme serait absolument opposé au judaïsme primitif. Dans le bouddhisme, en effet, le caractère religieux provient uniquement de l'idée de la vie future; l'idée de la divinité est exclue. Dans le judaïsme, c'est l'adoration de Jéhovah qui est l'essence de la religion, et la vie future joue un rôle si peu important, que l'on a pu mettre en doute si elle faisait partie de la croyance des Hébreux.

Ainsi, dans toutes les religions historiques nous voyons une conception partielle et tronquée de la religion. La religion y est mise en accord avec les besoins spéciaux d'une race et d'un peuple. Le catholicisme présente seul le type d'une religion unique, s'adressantà tous les hom-

mes et contenant en elle-même ce qu'il y a de beau et de bon dans toutes les religions, ou plutôt contenant en elle-même la perfection des éléments qui se trouvent à l'état imparfait et grossier dans les autres cultes.

Rassembler tout ce qu'il y a de bon dans les diverses religions ne serait rien, si ces éléments divers n'étaient associés ensemble avec ordre et avec unité, s'ils ne formaient qu'un chaos et non une harmonie. Si, en effet, les éléments des diverses religions étaient ainsi assemblés pêle-mêle, l'œuvre formée de la sorte serait incohérente et pleine de contradictions. La croyance à un seul Dieu se heurterait contre le polythéisme, l'idée de la métempsycose contredirait l'éternité du bonheur et des peines futures. Il faudrait à la fois adorer des idoles avec les païens et les briser pour obéir à Mahomet. La polygamie et le divorce , permis par l'islamisme, sont interdits par l'Évangile; comment établir l'accord? Cette irapossibiHté d'une religion fondée sur le syncrétisme des autres cultes est évidente. Aussi ceux mêmes qui, ne comprenant pas l'harmonie des éléments religieux qui existe dans le catholicisme, ont voulu créer une religion universelle, ont tous senti qu'il fallait choisir entre ces éléments, les limiter l'un par l'autre et les mettre d'accord. Il sera intéressant , avant d'étudier l'harmonie catholique, de jeter un coup d'oeil sur quelques essais récents de ce genre.

Max Muller, dans un de ses derniers ouvrages (1), a essayé de jeter les bases d'un éclectisme s'appliquant à

(1) Hibbert Lectures, 1878, p. 378, à la fin de rouyrage.

toutes les religions de l'univers. Voici comment il décrit la religion qu'il espère voir devenir, sinon celle de l'humanité, du moins celle d'un pelït groupe de sages, de cette aristocratie defldèles.à l'esprit cultivé, pour laquelle seule travaillent les niodernea apôtres : « J'attends avec espoir le temps où les fondements souterrains de la religion de l'humanité deviendront de plus en plus accessibles, et où la science de la religion, qui à présent n'est qu'un germe et un espoir, arrivera à son développement complet et à son abondante moisson. Quand ce temps sera venu, quand les plus profondes fondations de toutes tes religions de l'univers auront été découvertes et restaurées, qui sait si ces fondations mêmes ne pourront pas être encore une fois, comme les catacombes, ou comme les cryptes des vieilles cathédrales , une sorte de lieu de refuge pour ceux qui, quel que soit le culte auquel ils appartiennent, aspirent à quelque chose de meilleur, de plus pur, de plus ancien et de plus vrai que ce que l'on peut trouver dans les sacrifices liturgiques, dans les offices religieux et les prédications du temps où leur destinée les fait vivre sur la terre? Ces hommes ont appris â. rejeter les choses enfantines, qu'on les appelle légendes, . généalogies, miracles ou oracles; mais ils ne peuvent se séparer de la foi enfantine de leur cteur. Alors, laissant de côté une partie de ce qui est adoré ou prêché dans les temples hindous, dans les viharas bouddhiques, dans les mosquées musulmanes et dans les églises chrétiennes, chaque croyant apportera avec lui dans cette crypte silencieuse ce qu'il préférera à tout, sa propre perle de grand prix : l'hindou , sa croyance innée au néant de ce monde et sa foi sans hésitation li un autre monde; le bouddhiste, sa perception d'une loi éternelle, sa soumission à celte loi, sa douceur, sa compassion;

294 HISTOIRE DES REUGIONS.

le musulman, si ce n'est autre chose, au moins sa sobriété; le juif, sa confiance et son attachement, à travers les jours bons ou mauvais, au Dieu unique qui aime la justice et dont le nom est Celui qui est. Nous, chrétiens, nous apporterons ce qui vaut mieux que tout le reste, ce qui sembleraitmeilleur à ceux qui en doutent, s'ils voulaient en faire l'expérience, notre amour de Dieu , quelque nom qu'on lui donne , l'Infini , l'Invisible, l'Immortel, le Père, le Moi qui est le Très-Haut, qui est au-dessus de tout, à travers tout, manifesté dans notre amour de l'homme, dans notre amour des vivants, dans notre amour des morts, dans notre amour vivant et qui ne meurt pas. Cette crypte, bien qu'elle soit encore petite et obscure, est visitée dès à présent par ceux qu'effraient le bruit de voix nombreuses, l'éclat de diverses lumières, le conflit des opinions. Qui sait si avec le temps elle ne deviendra pas plus large et plus brillante, et si la crypte du passé ne deviendra pas l'Eglise de l'avenir? »

Ce programme poétique, mais bien vague, de Max Muller, a trouvé sur cette terre des hommes qui ont cherché à le réaliser immédiatement. Ce n'est point dans notre Europe, où les vieilles traditions de logique et de clarté, provenant delà civilisation grecque et conservées par l'Eglise, ne permettent point aux illusions et aux chimères de prendre corps et de s'établir d'une manière durable ; c'est sur les bords du Gange, au contact de la civilisation anglaise avec la spéculation de l'Inde; c'est dans la race intelligente des brahmanes qu'est née une secte nouvelle, qui a pris à peu près pour principe et pour dogme fondamental l'idée exposée plus haut par Max Muller. Là secte du Brahma-Somaj après avoir essayé de fondre ensemble le Véda et la Bible, a proclamé en 18801a doctrine théiste, entendant par ce terme le culte d'un seid Dieu

UAHWOMË DES RESSEMBLANCES.

i;t rérierliame entre les diverses religions de l'univers (1), Les bramoistes (c'est le nom qu'ils se sont donné) conr-idèrent comme des saints et des 'prophètes tous les tondateurs de religion de l'univers ; Mahomet , Bouddha , ConfuoJus. Ils font un choix dans les livres sacrés de tous les cultes. Jusqu'à présent le principe pratique de leur éclectisme aconsîsté h exclure, d'une part, le polythéisme et l'idolâtrie, d'autre part, le panthéisme absolu et l'athéisme. Hais cette secte, déjà divisée en plusieurs branches, n'a eu, malgrésesprétenlïonaàconquérir le monde, que des succès très limités et n'est pas encore sortie d» Bengale, où elle compte, dit-on. environ 30,000 fidèles. Il suffit d'ailleurs d'un peu de réflexion pour comprendre la vanité d'une pareille tentative. Qu'un individu comme Mas MuUer fasse pour son propre compte , et d'après ses idées personnelles, un choix entre les doctrines, les sentiments et les rites des diverses religions, cela est possible. Mais pour qu'un tel système devienne une religion universelle et populaire, il faut un principe qui permette de faire cet écleclisme d'une manière sûre. Or, quel sera ce principe ? Sera-ce la raison inviduelle ? Mais cette raison est faillible et il est probable qu'elle arrivera à des conclusions diverses. Chacun choisira, parmi les diverses religions, ce qui convient à la nalure de son esprit ou aux préjugés de son éducation. Max Muller semble supposer que la science par ses proîtrês atteindra à des conclusions tellement certaines et tellement concordantes sur les croyances .primitives de l'humanité, qu'on pourra composer avec ces croyances un symbole commun. C'est ce que semble indiquée sa

(1) Voir sur ce sitjet les deui collections de journaui publiés à CakiiUa en 1S82, sous le nom de Brama Soiaaj of India, et sons celui de Thr iXeiu />iapi:nanlion.

296 HISTOIRE DES HEUGlONS.

■ ■ ' ^ m ■ 111— IMMMM^ - — ■...-.. .^ ,

métaphore de la crypte. Mais combien les faits sont loin de répondre à cette espérance ! Que de divisions parmi les savants précisément au sujet de ces croyances primitives ! Si Max Muller a quelques adhérents à son hénothéisme primitif, combien n*a-t-il pas d'adversaires parmi les rationalistes qui soutiennent le fétichisme primitif ! Et de quel droit exclurait-il de sa crypte ceux qui, appuyés eux-mêmes sur les plus anciennes traditions de l'humanité, admettent une révélation primitive surnaturelle et monothéiste? A défaut de la raison individuelle, ira-t-on chercher le principe de cet éclectisme dans une inspiration surnaturelle, dans la prophétie ? C'est le parti qu'a adopté Ghunder-Sen, fondateur d'une secte nouvelle, divisipn du Brahma-Somaj : tout homme communique avec la divinité, tout homme est inspiré, tout homme est prophète. Mais on comprend que ce principe ne résout pas la difficulté. Si tout homme est inspiré, comment se fait-il que les opinions religieuses soient si diverses? Pourquoi les grands hommes, tels que Moïse, Mahomet, Çakia-Mouni, chez lesquels on doit admettre, vu la grandeur de leurs œuvres , que l'esprit prophétique était plus' puissant que chez les autres, ont-ils établi des doctrines si opposées? Et cette unité qu'ils n'ont pas réalisée, qui pourra se flatter de la produire ? Un prophète plus grand qu'eux tous , plus grand que Moïse, Mahomet, Bouddha, que Jésus-Christ même, puisque le christianisme doit être l'un des éléments de la religion nouvelle ? Mais qui peut prétendre à une telle grandeur et à une telle puissance? Si d'ailleurs, il se trouvait un prophète supérieur à tous les fondateurs de culte, quel besoin aurait-il de la doctrine des anciens sages, et comment la même sagesse qui lui serait nécessaire pour choisir la vérité et la discerner de

HAKMDNIE DES RESSEMBLANCES.

l'erreur dans les cultes passés, ne lui sutRrait-elle pas pour créer une religion nouvelle et originale?

L'Église de l'avenir de Max Muller est donc une chimère. Mais le problème qu'il s'est posé, et que les brahmoifitea de l'Inde essaient de résoudre, sans avoir pour cela la force ni les principes nécessaires, n'est cependant pas -insoluble. Non seulement ce problème'peut être résolu, niiiis il l'est déjà, et la fameuse Église de l'avenir, bâtie sur les fondements des plus antiques croyances (le l'humanité, montre au grand jour ses piliers, ses arceaux et sa majestueuse nef. Klle est ignorée des savants orgueilleux, et c'est, suivant l'antique prophétie, la pierre que ceux qui bâtissent rejettent comme inutile ; mais elle existe et cette merveille divine est sons nos yeux. Regardez, en effet, comment, dans la doctrine catholique, les éléments épars des religions de l'univers s'accordent dans une admirable harmonie. Voyez aussi comme dans ce sublime édifice tout ce qui est impur, tout ce qui est mauvais, tout ce qui est irrationnel dans le paganisme, a été rejeté, et avec queUe sagesse la main divine a choisi et préparé ses matériaux!

Gomme nous l'avons dit plus haut, la religion catholique nous présente à la fois le monothéisme et certaines formes analogues à celles des religions polythéistes et que les autres religions monothéistes, judaïsme et islamisme , ont rejelées. Or, ces éléments en apparence opposés sont-ils laissés sans conciliation et sans harmonie? La réponse se trouve dans la théologie catholique, el principalement dans la doctrine des premiers conciles. Les discussions sur la Trinité, les discussions des conciles de Nicée el du premier concile de Constantinople ont eu précisément pour but d'établir, autant que cela est possible avec le langage humain et la pensée humaine.

inférieurs à de si grands mystères, l'accord entre Tuniié transcendante du Dieu suprême et la multiplicité des personnes divines. Tandis que les triades païennes, molles et changeantes , se greffant les unes sur les autres , établissent entre l'Être suprême vaguement connu et le monde une échelle d'êtres intermédiaires et confondent ainsi le fini et l'infini, la doctrine catholique distingue d'une façon absolument précise le monde supérieur de Téternité, où vivent les personnes divines, et le monde inférieur des êtres créés. La divinité reste transcendante et parfaitement une; elle ne se divise pas, ne s'abaisse pas, et cependant le Dieu chrétien n'est plus le Dieu solitaire qui effrayait le cœur et troublait l'imagination; la paternité, la filiation, la vie , la société, l'amour, toutes les beautés de l'infini, dont les beautés du monde inférieur sont l'image, apparaissent aux yeux charmés, quoique éblouis des fidèles. La présence de la divinité sous forme visible sur la terre alterne chez les païens entre un anthropomorphisme grossier qui assimile l'Être suprême aux créatures, et un symbolisme vague qui ne diminue en rien la difficulté pour l'homme d'entrer en rapport avec Tlnfini. L'Incarnation chrétienne, défioie par les conciles d'Éphèse et de Ghalcédoine, établit au contraire un lien mystérieux entre le monde absolu et le monde contingent, et fait vivre réellement Dieu sur la terre, sans qu'il cesse d'être le souverain invisible de l'univers. La même doctrine pure et idéale rejette comme des scories les grossières analogies païennes, les incarnations dans des corps d'animaux, ou dans la personne d'hommes coupables ou corrompus, tels que Civa ou Krishna. Gomme Hercule et d'autres héros, le Christ a une origine céleste et miraculeuse; mais à la place des fables grossières et immorales par lesquelles le paganisme explique cette

union du ciel H (te la terre. l'Évangile nous montre un type de pureté idéale et surhumaine dont la beauté ravit les cœurs et les enQamme d'amour pour l'innocence et la vertu. Les liturgies païennes contiennent l'idée de l'expiation, de la purification, du pardon, exprimée quelquefois sous une forme très énergique. Mais, en attribuant aux cérémonies une puissante efïlcacité, elles n'en indiquent pas la cause, et par conséquent donnent à ces cérémonies un caractère irrationnel et magique. Elles négligent aussi, en général, les dispositions morales et permettent d'associer la pureté liturgique à la corruption du cœur. La doctrine catholique des'sacrements, aussi énergique que les croyances païennes quant â l'efllcacité des cérémonies, attribue cette puissance à la volonté du Dieu créateur, en exclut toute magie et maintient la nécessité des dispositions du cœur et du bon usage de la liberté (1). Le culte des saints el celui des images ressemblent extérieurement aux cultes des dieux païens et à l'idolâtrie; mais la doctrine monothéiste, qui anime la religion tout entière, transforme ces cérémonies ; la vénération des saints se distingue de l'adoration, et des explications sages empêchent que l'image ne se confonde avec la réalité. En outre, deu tiens étroits rattachent le culte des saints à celui du Christ leur chef, qui leur «communique sa vie, le culte des images à la manifestation visible de la divinité en sa personne; le culte des reliques au dogme de la résurrection des morts et à la résurrection du Christ, type de toutes les autres. Aussi ces usages et ces pratiques, qui, s'ils étaient isolés, seraient répréhensibles, deviennent des conséquences légitimes et des corol-

(1) Consulter sur ce point ii^i Cou féreneei de Sainle-Talère sur In rie Mimaturflte, lomc lit : PousBiolKue-

laires des doctrines fondamentales du christianisme. Même supériorité, même modération dans la hiérarchie catholique. Le chef de cette hiérarchie a une autorité divine et infaillible, mais cette autorité ne va pas, comme celle des imans de Tislamisme persan, jusqu'à être une prophétie permanente, ni, comme celle des gurus de l'Inde et des lamas du Thibet, jusqu'à être une perpétuelle incarnation de la divinité.

En un mot, dans la religion catholique, tous les éléments communs entre le christianisme et les autres cultes sont chacun à leur place, se limitant et se modérant l'un l'autre, contenus dans les bornes de Ja logique et d'une raison soumise , mais non détruite , et toujours en accord avec un idéal moral sublime et élevé. Cette harmonieuse organisation d'éléments partout ailleurs dispersés, se rencontrant dans une seule religion, prouve qu'elle est surhumaine. Il faut une cause surnaturelle pour créer une telle merveille.

Comment s'est formée cette œuvre sublime? On ne peut guère concevoir la formation d'une harmonie pareille que de deux manières. On peut supposer qu'elle à été faite artificiellement, comme une œuvre humaine, et que l'accord des différents éléments a été obtenu par un travail philosophique et logique, par la combinaison systématique et factice de doctrines antérieures. On peut supposer, au contraire, que cette œuvre a été produite par une cause surnaturelle, agissant à la manière de la nature quand elle produit des êtres vivants, c'est-àdire par un développement interne, par l'épanouissement d'un germe qui soit une individualité distincte de toute

Page 1