‹ Problèmes et conclusions de l'histoire des religionsChapitre 20 sur 38 · HARMONIE DES RESSEMBLANCES · texte numérisé non relu

HARMONIE DES RESSEMBLANCES

et, s'ils connaissaient le paganisme gréco-romain, c'était en ayant pour cette religion une profonde horreur, en la considérant comme l'œuvre du démon. Aussi ne voiton dans leurs écrits' aucune trace d'imitation de doctrines étrangères. Tout ce qui est humain dans l'Évangile, toutes les idées qui n'ont pas le cachet exclusif d'originalité chrétienne, viennent des opinions régnantes parmi les Juifs de Palestine au premier siècle de notre ère. Le seul point où il pourrait y avoir eu un emprunt de langage à la philosophie grecque, est l'emploi du terme Tiôyo^, Verbe, pour désigner le Fils de Dieu dans son existence éternelle. Or, cet emprunt, s'il a eu lieu, n'est point celui d'une doctrine, mais d'un terme philosophique, et il est fait à Platon et non à une religion païenne. On a relevé aussi certains termes, tels que celui de jxuan^piov, mystère, qui ont pu être empruntés au paganisme : mais ne fallait-il pas que les apôtres, écrivant en grec, désignassent les nouvelles institutions chrétiennes par les termes qui désignaient des institutions analogues des religions antérieures? Auraient-ils pu se faire comprendre autrement? L'Évangile est donc une œuvre pleinement originale, juive et divine, juive et chrétienne, mais nullement païenne ; il n'y a rien dans l'Évangile qui vienne de l'Inde, de la Perse, ou des cultes de la Grèce ou de Rome (1).

Or, dans cette source pure, nous trouvons les éléments primitifs de tout ce qui s'est développé plus tard dans le catholicisme. Au point de vue dogmatique, l'unité divine, la distinction des trois personnes, les attributs divins de chacune d'elles, les deux natures du Christ et l'étroite unité de sa personne, la rédemption, la grâce,

(1) Voir la note 6 à la fin du volume.

304 HISTOIRE DES REUGIONS.

le péché originel, tout se trouve dans TEvangile; au point de vue sacramentel, le baptême, la cène, les diverses impositions des mains, le pouvoir de remettre les péchés accordé aux apôtres, le germe de la liturgie catholique; au point de vue hiérarchique, Tapostolat et la primauté de saint Pierre ; au point de vnie moral, l'indissolubilité du mariage, le précepte de la chasteté, de la charité, de Taumône, les conseils évangéliques, et enfin la rétribution future et définitive des bons et des méchants : tout cet ensemble d'institutions et de préceptes s'appuie directement sur le texte du Nouveau Testament.

Maintenant, ce texte contient-il toute la religion telle qu'elle existait à l'origine? N'y avait-il pas des points dogmatiques et disciplinaires confiés à la tradition orale, et qui n'ont point été mentionnés dans le texte inspiré? Tout indique que la doctrine entière n'a pas été confiée à l'écriture. Selon l'Evangile même, elle est confiée à un corps enseignant vivant auquel il n'est nullement prescrit d'écrire des livres. Les livres eux-mêmes n'ont point la forme d'un catéchisme ni d'une encyclopédie de la doctrine chrétienne. Ils sont écrits en diverses circonstances pour répondre à divers besoins de l'Église primitive. Ils font constamment allusion à un enseignement oral parallèle. Nous pouvons donc aux enseignements écrits de l'Évangile joindre, comme parties primitives et originales de la doctrine et de la liturgie chrétiennes, des enseignements traditionnels : tels sont la prière pour les morts, l'institution du dimanche substitué au samedi, les cérémonies du baptême, le baptême des enfants, etc.. Tout ce fond de doctrines et de rites si considérable est exclusivement chrétien, sans aucune importation païenne.

Qu'est devenue maintenant dans l'histoire, cette reli-

Rion déjà ai parfaite el déjà si complexe k son ori|^ine? Elle s'est développée kous la forme fie la granile et universelle Église qui t;e manifeste dans les conciles du iy° siècle. Puis, cette Église s'élant divisée en branches, le développement liturgique, doctrinal et hiérarchique s'eat continué dans chacune d'elles, mais la branche principale et maîtresse a toujours été et est encore celle dont le chef est le successeur de saint Pierre et qui porte dans l'histoire à l'exclusion de toute autre el malgré des prétentions rivales, dont l'opinion publique chrétienne a fait justice, le nom d'Église catholique. Ce n'est pas le lieu de discuter laquestion de navoir si ce développement H été légitime; s'il a été voulu de Dieu; si les modification extérieures de l'organisation hiérarchique et du culte, si les formules dogmatiques plus précises, ont ou n'ont point altéré le christianÎHme primitif. La théologie catholique tfaite ces questions et ne manque pas d'arguments pour justifier les dogmes et les rites actuellement existants et montrer l'accord entre le présent et le passé. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment. Il s'agit seulement de savoir si la religion catholique, telle qu'elle existe aujourd'hui, a été le produit d'un développement organique et vital du christianisme, développement spontané et se produisant sous l'action d'un principe interne, ou si elle est une œuvre composite, une pièce de marqueterie faite avec les morceaux de diverses religions, ou tout au moins une œuvre arlilicielle et savante, destinée intentionnellement à satisfaire Jk tous les instincts religieux de l'humanité et h gagner ainsi le cœur de l'homme.

Or il Buflflt d'un simple coup d'œiljeté sur l'histoire de rÉpliee pour reconnaître la fausseté de" ces dernières hypothèses. On peut suivTc l'histoire de chaque dogme

et de la plupart des cérémonies. Nulle part on ne trouvera qu'ils aient été empuntés à un culte étranger. On ne rencontrera aucun pape ni aucun concile qui ait eu la pensée exprimée par Max Muller, et dont un essai de réalisation a eu lieu dans l'Inde, celle de fondre et de mettre enharmonie les diverses religions. Partout on verra que la pensée des théologiens et des dépositaires de Fautorité doctrinale et liturgique a toujours été de conserver précieusement, pur de tout alliage, le dépôt de la tradition, de le mettre en lumière et d'en déduire les conséquences. Et s'il a pu arriver, comme le croient certains historiens, que vers le iv® siècle les évéques aient reconnu l'utilité, pour combattre l'éclat des fêtes païennes, de donner au culte un caractère plus brillant, c'est dans des institutions spécialement chrétiennes qu'ils en ont puisé les éléments. C'est le culte de la sainte Vierge et celui des martyrs qui s'est substitué à l'idolâtrie païenne. C'est à la suite du concile d'Éphèse traitant une question dogmatique purement chrétienne, que s'est produit le grand développement extérieur du culte de la sainte Vierge. Tout est donc chrétien dans cette croissance du culte, tout naît spontanément et vient du dedans.

Dès lors, lorsque nous voyons sortir de ces germes originaux et spéciaux de l'Évangile, une religion vraiment universelle, dans laquelle tout ce que contiennent les autres cultes se trouve reproduit d'une manière supérieure et avec une admirable harmonie, lorsque nous voyons cette œuvre traverser les siècles, grandir au milieu des obstacles, s'assimiler ce qui se trouve de bon partout, soutenir une guerre acharnée contre les excès et les passions, vivre de sa propre vie et rassembler dans un même ordre de sentiments des hommes de toute race et

fin toute civilisation, ne devona-DOiis pas conclure que iioup sommes en présence d'une institution vivante, soutenue par une force invisible et interne, et que c'est à cette force organisatrice qu'il faut attribuer l'harmonie des éléments religieux qu'elle contient? Sans doute cette force n'opérera pas seule. Elle s'associera aux forces inférieures pour les diriger, de mÉme que la force vitale s'approprie les forces physiques et chimiques. Les instincts de l'humanité auront leur action propre au sein même de la vraie religion. La tendance A l'ascétisme, la tendance au culte, d'objets vlFiHes exerceront leur influence. Mais deux caractères distingueront la religion divine des œuvres humaines. D'irne part, aucun de ces instincts, en ce qu'il a de bon, ne sera anéanti et supprimé d'avance. La vraie religion ne sera ni exclusivement ascétique comme celles de l'Inde, ni opposée comme l'islamisme au développement d'un idéal moral supérieur et d'un culte satisfaisant le cœur et l'imagination. D'autre part, les instincts de l'humanité seront partout gouvernés et dirigés par la force interne qui anime la religion, de manière à ce que ses principes fondamentaux restent les mêmes et que l'harmonie se maintienne. Or l'existence d'une telle puissance organique et vitale, évidente pour quiconque étudie le calholiciame, suppose une cause spéciale qui ne se rencontre pas ailleurs. Et du moment que l'œuvre produite par cette cause est destinée i\ élever l'humanité à un idéal sublime, qu'elle inspire des vertus héroïques et qu'elle prescrit l'adoration d'un Dieu parfait et créateur, n'est-il pas évident que celte cause n'est autre que cet Être parfait lui-même, la source de toute vie et le principe de toute perfeciionî

La nécessité de cette force interne, de ce principe de vie divin':, upparaltni avec pUit; d'évidence si nous conai-

dérons la résistance qu'une telle œuvre doit rencontrer. Il ne faut pas croire en effet que cette puissance de s'adapter à tous les bons instincts de Thumanité, en les mettant en accord entre eux, soit pour une religion une cause de popularité et de succès. Par le fait même qu'une telle institution est prête à répondre, d'une façon juste et modérée, à tous les besoins légitimes des cœurs, elle ne saurait satisfaire complètement chacun de ces besoins ; elle est nécessairement obligée de résister à l'excès de chacune des tendances dont elle doit régler l'action. Nécessairement une telle religion se trouve en opposition et en guerre avec les exagérations de diverses sectes. Elle devra combattre l'idolâtrie, mais il lui faudra aussi faire face aux iconoclastes. Elle devra enseigner la nécessité absolue de la grâce, mais elle ne pourra pas céder à ceux qui veulent anéantir la nature et le libre arbitre. Elle prêchera l'abondance des miséricordes de Dieu, mais elle ne devra pas laisser oublier sa justice. Elle aura des formes de cultes répondant aux instincts des divers peuples du monde , mais elle devra les faire vivre en paix, obliger l'austérité des peuples du nord à supporter l'éclat joyeux des fêtes nécessaires aux méridionaux ; elle encouragera et louera l'ascétisme et la vie contemplative si chers à certains peuples de l'Orient, mais elle ne devra ni combattre, ni décourager la vie active, le travail agricole et industriel, l'emploi de ces forces que Dieu a données à l'homme pour transformer le monde. Elle devra en outre, précisément parce qu'elle est cosmopolite et universelle, exciter la défiance des divers peuples et de leurs gouvernements. Cette universalité même, cette nécessité d'être adaptée à tous, est donc une faiblesse tout autant qu'une force, et ne saurait être considérée comme l'explication du succès et de la

r'ROGRÊS DANS LE CHRISTIANISME. 309

durée d'une institution. Si l'oa observe, en outre, qu'une telle œuvre a contre elle la coalition de tous les inâtincls pervers de l'humanité, qu'elle est obligée de lutter contre ■ l'orgueil et la sensualité, dont elle est nécessairement l'ennemie, on comprendra l'absolue nécessité, pour la durée d'une telle œmTP, d'un principe de vie surnaturel et divin.

Il résulte de ces considérations que les ressemblances si nombreuses et si frappantes entre le christianisme catholique et les autres religions n'ont rien qui diminue le caractère divin de l'Évangile. Les éléments semblables en apparence de la religion divine et des œuvres humaines difi'ërent par leur origine, par leur perfection, par l'harmonie avec laquelle ils s'accordent ensemble. Ces ressemblances extérieures ne détruisent pas l'originalité de l'œuvre divine : elles prouvent seulement avec quelle perfection cette œuvre est adaptée à tous les besoins légitimes de l'âme humaine. La religion divine, religion définitive de l'humanité, recueille en elle-même, ou plutôt produit de nouveau ce qui n'était qu'à l'état d'ébauche dans les religions antérieures.

Mais cette œuvre étant vivante doit être progressive.

Pour bien comprendre ce dernier caractère , essayons d'exposer la vue générale de l'histoire des religions qui résulte de ces études. Elle est très difrérente de la conception de celte même histoire que l'on trouve dans les écrivains de l'école traditionaliste. Cette école voulait voir partout le surnaturel, et ne reconnaissait de bon dans le paganisme que ce qui provenait de la révélation primitive. Pour elle lu vérité et le bien ne se trouvaient

que dans le passé. L'histoire du paganisme était celle d'une continuelle décadence. Les quelques réformes que Ton y aperçoit ne pouvaient, si elles étaient réelles, provenir que d'une nouvelle infusion d'éléments surnaturels. De là l'idée d'attribuer la plupart des nouvelles religions à une influence juive. Enfin, dans l'histoire même du christianisme, cette école aurait voulu ne voir qu'une décadence et ne reconnaître aucun progrès, Dieu étant le seul auteur du bien et de la vérité, et l'homme ne pouvant que gâter l'œuvre divine.

Toute autre est notre conception de la nature humaine et de l'histoire des religions. Tout en admettant, conformément à la Bible, confirmée par certaines vraisemblances historiques, que la religion a eu une origine céleste, et que les premiers hommes ont reçu de Dieu même une initiation primordiale, nous croyons que cette révélation primitive a pu être très simple et très élémentaire, ne pas contenir de nombreux dogmes ni une liturgie compliquée , que ces éléments primitifs étaient destinés à grandir et à se développer, et que le christianisme n'était contenu qu'en germe et très obscurément dans ces croyances primordiales. A partir de ce moment, il y a une double évolution : l'une constamment progressive, celle de la vraie religion soutenue et guidée par l'Esprit-Saint, l'autre ayant des alternatives de progrès et de décadence , mais la décadence finissant par prévaloir, celle du paganisme. Chez les peuples où la religion primitive s'est déformée, les instincts religieux ont créé d'une manière naturelle et spontanée des formes et des institutions adaptées aux besoins de l'humanité, satisfaisant imparfaitement à quelques aspirations élevées, et se prêtant aussi à la satisfaction des passions. De grands hommes ont paru qui, sentant l'in-

sullisauce eL la corruption des cultus exislanls, en ont créé de nouveaux, se servant pour cela des anciennes traditions, mais a'appuyant auaai sur la raison et la conscience de l'homme, et sur ses instincts religieux que leur génie avait devinés. Ces œuvres imparfaites ont toujours été plus ou moins mêlées d'imposture, la communication avec le ciel étant le seul moyen d'obtenir la confiance des hommes en matière religieuse. Elles ont contenu un mélange de bien et de mal, Quelquefois on y voit l'ébauche grossière de ce que Dieu devait faire plus tard; mais ces éléments d'une vraie religion se trouvent isolés, dispersés, en opposition les uns avec les autres, impuissants pour le bien, sans force et sans stabilité. Les notions les plus sublimes se transforment tout d'un coup en grossières superstitions : l'idéal le plus élevé devient souvent , par une sorte de fermentation mystique, une doctrine basse et sensuelle. Pendant ce temps la main de Dieu conservait comme dans un canal étroit et resserré, la doctrine pure du monothéisme. Cette doctrine semblait austère et froide ; elle se réduisait h l'origine h un dogme à peu près unique, la souveraineté du Créateur; ce n'est que plus tard, vers l'époque de la captivité des Juifs à Babylone, que paraissent les grandes prophéties sur le Messie, suf le jugement dernier et les promesses relatives à la vie future et à la résurrection. Enfln, quand les temps fixés par la Providence sont accomplis, Dieu crée une œuvre nouvelle, une institution vivante. De la souclie du monothéisme hébpa'ique sortent le dogme et la liturgie chrétienne; cette œuvre adaptée à l'humanité tout entière, contient en germe tout ce que le cœur humain peut désirer. L'Évangile renferme le plan d'une immense société hiérarchique liée par les sacremenis. Ce .

plan se développe dans le cours des âges, et la nouvelle religion, croissant comme le grain de sénevé de la parabole, finit par couvrir la terre et par produire une série d'institutions, et de formes qui correspondent aux mêmes besoins auxquels cherchaient à satisfaire les religions païennes, mais qui satisfont d'une manière plus parfaite aux sentiments moraux, nobles et élevés, et se refusent à toutes concessions envers les passions basses et grossières. Cette oeuvre vivante se soutient par sa force interne. Bien qu'adaptée à tous les besoins nobles de l'humanité, elle est mal reçue par les hommes ; elle gène leurs passions et les oblige à accepter un idéal sublime. Faite pour l'humanité entière , elle trouble les institutions locales et brise les barrières étroites des nations. Sans sa force interne elle ne résisterait pas- à la conspiration qui se forme constamment contre elle.

Enfin, si nous regardons l'avenir, nous devons penser que celte œuvre, si elle est réellement divine, subsistera autant que l'humanité, malgré les attaques dirigées contre elle, et que les religions humaines au contraire périront au fjar et à mesure que les progrès de la science et de l'histoire mettront en évidence la faiblesse de leur doctrine et les vices de leur origine. La vraie religion est donc dans l'avenir l'héritière naturelle de tout ce qu'il y a de bon et de vrai, de tout ce qu'il y a d'honnêteté, de croyance sincère et de religion véritable dans les religions humaines. Malheureusement il y a aussi dans l'homme le mal, l'amour de l'erreur, les passions qui ne veulent pas se laisser contenir, l'orgueil qui rejette toute autorité. La ruine des fausses religions, ruine qui peut être tardive, mais qui arrivera un jour, comme une invincible logique l'exige, doit donc produire, en face de la vraie religion qui en recueillera tout le bien, une

Page 1