PROGRES PANS LE (SIR1ST1AMSME
puissance directement irréligieuse, toujours croissanlc et ennemie mortelle de la religion divine.
Telle est la vue générale de l'histoire des religions, qui résulte des idées que j'ai exposées. Cette vue eslr elle exacte et conforme aux faits?
En ce qui concerne le passé, l'exposé que nous avons fait dans cette série d'études de l'histoire des diverses religions est la justification de nos assertions. Il est certain que tous les cultes païens q^ui n'ont pas disparu sont dans une profonde décadence, et ne peuvent pas soutenir le grand jour de la civilisation et de la science moderne. 11 est certain que l'islamisme a un idéal moral trop bits et une base trop peu rationnelle pour èlre autre chose qu6 la religion de peuples de mi- barbares. Il est certain que la religion catholique, bien que venue tardivement, contient ce qu'il y a de bon dans les autres religions.
En ce qui concerne le présent, nous pouvons alBrmer, quoi qu'en disent les adversaires de l'Église et malgré les inquiétudes de quelques-uns de ses adhérents, qu'elle est encore pleine de force et de vie, et que ce que ses ennemis prennent pour des signes de décadence et de vieillesse, est bien plutûl l'indice d'une transformation dans ses rapports avec la société. Les anciennes relations de l'Église avec les nations, l'appui que les lois civiles apportaient à la religion, le caraclère social et national du culte, tendent par diverses causes à diminuer dans la plupart des contrées du monde, et celte ruine de certains appuis extérieurs et de certains usages entraîne nécessairement la diminution du nombre des lidèles. Hais cette force de la tradition et de la coutume, très grande en elle-même et dont la perte est très regrettable, n'est pas la seule force de la vraie religion. Ce sont les cultes païens, incapables de faire appel à la
raison et à la conscience , qui s'appuient ainsi exclusivement sur la coutume. Ce sont aussi les sectes séparées du tronc de l'Eglise qui, n'ayant plus de vie propre ni de principe doctrinal, étant par là même incapables de progrès, ne s'appuient que sur le passé et ne vivent que de traditions.
La vraie Eglise a des ressources que ne possèdent pas les autres cultes. Rien n'est ébranlé dans ses principes constituants. L'infaillibilité de son autorité doctrinale est plus respectée que jamais. Elle a resserré en ce siècle le lien de son unité. L'efficacité de ses sacrements est l'objet d'une confiance qui semble croître de génération en génération. La croyance au surnaturel, dont les rationalistes annoncent la ruine prochaine, se manifeste avec éclat dans les lieux de pèlerinages où la prière demande et obtient des faveurs célestes que la science incrédule s'efforce vainement d'expliquer de manière à n'y voir que l'effet des causes naturelles. Si la foi traditionnelle des masses semble diminuer, la foi individuelle et personnelle, dont la production est le vrai but d'une institution religieuse, se manifeste avec une vigueur plus grande , et son caractère surnaturel apparaît avec plus d'évidence, précisément à cause des obstacles qu'elle doit vaincre. L'Église, dans sa faiblesse, continue à soulager les misères de l'humanité : les grandes œuvres de charité, les congrégations destinées à venir en aide par des dévouements héroïques aux plus cruels des maux de cette vie, n'ont peut-être jamais été plus florissantes que de nos jours. Abandonnée par les puissances sociales dans les pays où elle régnait autrefois, l'Église n'a pas perdu de sa fécondité et conquiert de nouvelles contrées. L'Église d'Amérique , l'Église catholique renouvelée de l'Angleterre, ont paru pour lapre-
mi&re fois dans le dernier concile œcuménique. Les missions lointaines ne se ralentissent pas et dans les contrées païennes le sang des martyrs continue d'être la semence fie nouvelles chrétientés. L'ÉgliEe attaquée de toutes parts est aux yeus même des hommes politiques ime puissance avec laquelle il faut compter, et qui use à la longue les forces de ceux qui veulent la délniire. Sur le lermin de la science et de l'histoire, elle est encore en minorité, elle a contre elle le plus grand nombre des savants ; mais le nombre n'est rien dans une question de ce genre. Elle a de son côté-ses propres savants, «es prfjpreK défenseurs, qui luttent contre ses adversaires et qui leur font face de toutes parts, La démonstration ea- Iholique forme un système puissant dont les incrédules eux-mêmes reconnaissent la force logique . qui cherche et qui trouve appui dans des faits incontestés, et ne craint pas le*^ attaques de ta critique historique. Hien daus tout ce rapide exposé n'indique une institution qui aoil en décadence el sur le point de périr. Le présent comme le passé est donc conforme aux vues (|uc nous venons d'exposer.
Quant à l'avenir, il y a des raisons de croire que nous marchons vers une séparation de plus en plus profonde entre une religion complète, conservant et résumant (iiut ce qu'il y a de bon dans les traditions religieuses du passé, et une complète et absolue irréligion- Les systèmes iiilermédinires se dissolvent graduellement par l^ logique de leurs principes. Le protestantisme a longlemps prétendu être le véritable progrès religieux, el a voulu reléguer dans le passé le catholicisme , confondu avec le paganisme auquel il essayait de l'assimiler, C'était, disaient les protestants . vers un culte dégagé de toute forme l't He loule auloritc, mais pénétré île l'esprit
et des dogmes de l'Evangile, que devait tendre l'histoire religieuse de l'humanité.
Il serait difficile, à notre époque, de soutenir cette opinion. Les divisions croissantes du protestantisme, l'impossibilité dans laquelle se trouvent ceux des protestants qui veulent défendre les grands dogmes chrétiens, de formuler ces dogmes et de se séparer de ceux qui n'ont plus de chrétien que le nom, ont amené beaucoup d'esprits sérieux à reconnaître qu'on ne saurait voir dans le protestantisme une doctrine définitive, et qu'il ne saurait être qu'une transition entre la religion catholique et un rationalisme descendant graduellement jusqu'au déisme et même à l'athéisme. La critique biblique a porté un autre coup sensible à l'orthodoxie protestante. Le texte biblique , seule base de la foi selon cette doctrine, est maintenant attaqué et contesté dans beaucoup de ses parties. A défaut, pour défendre l'autorité de ce texte d'une autorité indépendante et appuyée sur une promesse divine, la foi à la parole révélée n'a d'autre appui et d'autre preuve qu'une discussion savante que les simples ne peuvent comprendre.
Le protestantisme ne pouvant avoir l'avenir pour lui, et se dissolvant par l'effet de ses propres principes, serace le spiritualisme philosophique qui devra être sur les grands problèmes de notre destinée, la croyance définitive du genre humain? On l'a soutenu également et on peut lire dans les Mélanges philosophiques de Jouffroy toute une théorie de l'histoire des religions d'après laquelle le christianisme devait succéder au polythéisme et le détruire, pour ensuite céder la place à la philosophie, qui devait régner définitivement sur l'humanité (1).
(1) Jouffroy, Mélanges philosophiques. — De l'état actuel de r humanité. — Du problème de la destinée humaine.
Mais depuis le temps où Jouffroy exposait cette théorie, les idées ont marché et le spiritualisme philosophique, mis en présente du panthéisme et de l'athéisme, s'est trouvé dans l'impuissance pratique de leur résister et de constihier une croyance efficace, capable de conserver à l'humanité ses espérances et à la vertu sa sanction. Cette faiblesse pratique du spiritualisme, privé de l'idée de révélation, pouvait être prévue. Nous avons déjà indiqué les motifs de cette infériorité de la philosophie sur les religions positives , et nous n'avons pas besoin d'y revenir (1).
Par l'effet de ces éliminations successives, la religion catholique reste la seule institution qui ait dans ses principes une force suffisante pour conserver et défendre les grandes idées de Dieu et de la vie future, ei nécessaires à l'humanité. On peut donc supposer avec luie certaine vraisemblance qu'un jour elle sera seule en présence de la complète irréligion. Sans doute ce jour est bien loin d'être arrivé; il y a encore, tant dans les cultes non chrétiens que dans les diverses sectes chrétiennes, une vitalité très grande ; il peut y avoir encore bien des vicissitudes, bien des changements, et môme des sortes de résurrections de cultes qui semblaient frappés à mort.
Mais, au milieu des incertitudes de cet avenir, au sujet duquel les prophéties seraient imprudentes, il y a cependant une vérité certaine. C'est que les principes faux finissent par porter leurs fruits ; c'est que les hommes éclairés ne peuvent pas rester attachés toujours à uue religion dont les fondements sont aussi fragiles que ceux (le l'islamisme, ni à une forme de christianisme aussi peu stable en elle-même, aussi contradictoire et aussi
(1) Voir plus haut chapitre i",
différente du christianisme primitif que l'œuvre de Luther. Aussi, pendant que les religions qui ne reposent pas sur une base historique et logique solide seront constamment à l'état de changement, obligées souvent, à défaut de preuves, de s'appuyer uniquement sur le sentiment , et sans défense suffisante contre les négations de la critique incrédule , l'Église conservera la solution essentielle des graves problèmes de notre destinée et la défendra contre tous ses adversaires : elle maintiendra dans le monde l'idée de Dieu, de la vie future et la grande idée de la rédemption et du pardon. Elle aura seule une force suffisante pour résister en face à l'irréligion; sa ruine, si elle devait arriver, entraînerait celle de toute autorité doctrinale parlant au nom de Dieu, et par suite de toute croyance générale et efficace aux réalités invisibles. Elle sera donc dans tous les cas la dernière des grandes religions, comme elle est la plus parfaite. On ne peut pas supposer qu'elle périsse , sans que toutes les nobles croyances s'écroulent avec elle, ni qu'elle soit jamais remplacée par une autre institution religieuse.
Telle est donc la vue générale de l'histoire des religions qui nous semble la plus conforme aux faits historiques. A partir de Torigine de l'humanité, la vérité religieuse, conservée par un petit nombre d'hommes, se sépare des erreurs qui ne sont que les altérations de cette vérité. La vérité et l'erreur se développant toutes deux dans le cours des siècles, il existe une double évolution religieuse (1) : l'une, celle de l'erreur, consistant dans des changements et des révolutions perpétuelles , dans des progrès et des ruines qui se succèdent alternativement, ou dans des états de décadence qui peuvent
(1) Voir la note 7 à la fin du volume.