SUR LE MYTHE DE PROMÉTHÉE
Le récit mythologique dans lequel on a cru retrouver les traces les plus évidentes de la révélation chrétienne primitive egt l'histoire de Prométhée. Je voudrais apprécier sur ce point Fopinion qui a cours dans l'apologétique chrétienne, opinion que je ne puis partager qu'incomplètement.
Commençons par exposer la fable tout entière.
Prométhée n'est pas nommé dans Homère, mais il joue un rôle considérable dans les œuvres d'Hésiode. Voici ce qui en est dit.
Prométhée est un Titan, fils de Japet et de Clymène, père de Deucalion et d'Hellen. Il a pour frère Épiméthée.
Jupiter ayant détrôné Saturne, et régnant sur l'Olympe, se montra hostile au genre humain. II cacha la nourriture des hommes, qui ne purent plus vivre que par un travail pénible.
Il y eut ensuite une dispute entre les dieux et les hommes, au sujet du sacrifice et de la part qui devait revenir aux dieux.
Prométhée intervint et trompa Jupiter; il partagea un bœuf en deux parts , plaça d'un côté les os recouverts de la graisse, et d'un autre côté les chairs recouvertes de la peau de l'animaL
Al'l'ENDlCE.
Jupiter trompé, ou [suivant Hésiode) faisant semblant de l'être, parce qu'il voulait avoir l'occasion de châtier les hommes, choisit la part qui semblait la plus appétissante, les os couverts de graisse.
Ayant ensuite enlevé la graisse et voyant les os blancs, il s'irrita contre Proraéthée, et à titre de châtiment, cacha le feu aux hommes.
Prométhée , par son habileté , retrouva le feu et communiqua aux hommes la manière de se le procurer.
Alors, par une nouvelle vengeance, Jupiter créa un être qui devait nuire aux hommes : ce fut Pandore, la première femme, fabriquée par Vulcain du limon de la terre, qui fut envoyée comme épouse à Épiméthée frÈre de Prométhée. Malgré les conseils de son frère, Épiméthée la reçut; elle ouvrit alors l'amphore fatale d'où sortirent tous les maux et toutes les peines de l'humanité. L'Espérance seule resta dans le vase. Pandore l'ayant refermé à temps suivant le conseil de Jupiter.
Quant à Prométhée , il fut lié à une colonne par des liens indissolubles, et un aigle vint chaque jour dévorer son foie immortel, qui croissait de nouveau pour être de nouveau la nourriture de l'oiseau.
Le fils de Jupiter et d'AlcmÈne, Hercule, tua l'oi.^eau et délivra Prométhée.
Cette délivrance eut lieu du consentement de Jupiter qui voulait glorifier son ûls, et dont la colère s'apaisa.
Le même mythe est raconté dans" Eschyle avec les modifications suivantes :
Prométhée a été le conseiller de Jupiter dans sa lutte contre Saturne.
Jupiter aussitôt après son avènement veut détruire la race humaine. Prométhée s'y iqipose. Après avoir
empêché la ruine du genre humain, il donne aux hommes deux grands bienfaits. D'une part, pour les consoler, il leur met dans le cœur des espérances aveugles. D'autre part, il découvre et il leur communique le feu.
C'est à cause de ses actes de bonté envers les hommes que Prométhée est cloué sur un rocher par Tordre de Jupiter, qui est représenté comme un cruel tyran.
Prométhée annonce que Jupiter à son tour sera renversé; mais le chœur s'indigne et dit que la destinée de Jupiter est de régner toujours.
Prométhée ajoute alors que Jupiter aura plus tard besoin de ses conseils, mais il ne donnera ce conseil salutaire que lorsqu'il aura été délivré par le descendant de Jupiter et d'Io. Il annonce la venue de son libérateur.
Mercure, venu de la part de Jupiter, déclare à son tour à Prométhée qu'il ne sera délivré que lorsqu'un immortel sera mort volontairement pour le sauver.
Eschyle a composé trois autres pièces sur Prométhée; dans l'une il raconte sa délivrance : il nous en reste ce vers adressé par Prométhée à Hercule :
Cher fils d*un père ennemi.
Dans le Prométhée délivré, la prédiction de Mercure s*accomplit et le centaure Ghiron consent à mourir, quoique immortel, pour délivrer Prométhée.
Les ressemblances entre ce mythe et l'histoire de la colère de Dieu contre le genre humain et de la rédemption sont très frappantes. Mais faut-il de ces ressemblances conclure nécessairement à l'existence d'une source commune, et faut-il croire qu'Hésiode et Eschyle nous présentent une ancienne tradition plus ou moins défigurée?
Avant d'admellre celte concluâion, il faut examiner le principe sur lequel elle est fondée.
Ce principe, c'est que les reesemblancea entre les légendes et les mythes doivent s'expliquer toujours par une source commune.
Or ce principe s' appliquant à toutes les légendes de l'antiquité, et principalement à la légende du Bouddha, obligerait à supposer l'existence d'un christianisme primitif semblable presque au christianisme réel, hypothèse inadmissible.
On voit donc que l'on ne peut pEis admettre a priori et sans examen l'existence d'une source commune, uniquement à cause de la ressemblance.
Ce n'est pas tout. Dut-on môme croire qu'il y a une source commune, il faudrait encore prouver que la forme chrétienne de la tradition est lu forme antique. On pourrait en effet admettre que les deux notions analogues sortent d'une source qui ne soit semblable ni à l'une ni à l'autre.
Donc, pour établir que la ressemblance provient d'une source commune et pour savbir quelle est cette source, il faut lAcher de remonter plus haut que les deux idées parallèles et analogues que l'on voit provenir d'une même origine. Essayons donc de remonter le fil de chacune des deux idées, celle qui inspire le Prométhée d'Eschyle et celle qui est gravée dans l'Evangile.
Si nous remontons dans la tradition juive â partir de l'Evangile, nous voyons que l'idée de la rédemption est extrêmement vague à l'origine. Il y a une promesse obscure faite à la femme ; II y a d'autre part le rite du sacrifice, mais sans que ce rite soit interprété par le livre sacré et sans que rien indique qu'il ait signifié
une rédemption, et à plus fofte raison une rédemption par le Fils de Dieu mourant pour les hommes.
En revanche, ce que nous trouvons dans cette antique tradition de la Genèse, c'est l'idée de la malédiction divine, de Dieu menaçant de destruction le genre humain, de maux provenant d'une chute primitive ; l'origine de ces maux est attribuée à la femme.
Nous y trouvons en outre l'idée d'un arbre, l'arbre de vie, dont le fruit semble avoir été la cause de l'immortalité de nos premiers parents.
Si maintenant nous remontons le cours de la tradition païenne , d'abord d'Eschyle à Hésiode et ensuite d'Hésiode à la source commune de la mythologie aryenne, voici ce que nous trouvons.
Les idées morales, l'idée de rédemption, de souffrance expiatoire, la mort de Ghiron pour sauver Prométhée, la souffrance volontairement subie par Prométhée pour les hommes, tout cela s'évanouit dans Hésiode. Il reste la haine de Jupiter pour les hommes, les artifices de Prométhée et la libération par Hercule, fils de Jupiter. Lés faits sont à peu près les mêmes, mais la couleur morale, la couleur en apparence chrétienne a disparu.
En remontant plus haut et en rapprochant la tradition grecque de celle de l'Inde et des autres branches de la race aryenne, nous trouvons des mythes analogues, mais dans lesquels le caractère naturaliste est plus frappant. Il s'agit surtout de la découverte du feu et de l'arbre céleste dans lequel ce feu est caché. A cette idée s'en joint une autre, celle du breuvage qui donne l'immortalité (l'ambroisie) qui est produit par le suc de cet arbre divin. L'ambroisie ayant été perdue, les dieux la cherchent et la retrouvent. Le feu et le suc de la
plante céleste deviennent dans l'Intle deux divinités : Agni eiSoma.
Dans cette forme plus ancienne de l'idée, le libérateur fulur, l'Hercule délivrant Prométhée n'apparait pas. Tout se réduit à la notion d'un malheur primitif et d'efforts pour reconquérir un bien perdu.
Les écrivains de l'école rationaliste prétendent que la forme naturaliste de la légende est la forme primitive. Cela n'est nullement certain, et il peut se faire qu'une idée élevée et morale se soit transformée par dégradation en un mythe dont le sens naturel est purement physique.
Mais d'autre part, il est certain qu'il y a eu dans la tradition païenne, à partir des époques les plus reculées jusqu'à Eschyle, un progrès dans le sens de l'idée morale d'une souffrance subie pour autrui et que le Prométhée et le Chiron d'Eschyle sont sous ce rapport plue près de l'idée du Christ que la PrométJiée d'Hésiode , ou que le Pra-manlha des Aryas qui semble se confondre avec Àgni, le feu divinisé.
Si d'une autre part nous remarquons que la tradition biblique sur le libérateur ne se développe que très tard, que l'idée d'un Sauveur souffrant et mourant n'apparaît que dans Isaïe, au huitième siècle avant Jésus-Christ, qu'il n'est pas même clairennent indiqué alors que ce Sauveur aoit le fils du Dieu qui a maudit les hommes, nous pourrons arriver aux conclusions vraisemblables PU i vantes :
1° La partie antique et primitive de la tradition biblique, à savoir la faute première ofi la femme joue un rûle, l'inimitié de Dieu contre le genre humain, la privation d'un bien figuré ou causé parle fruit de l'arbre de vie, et la partie la plus antique de la tradition païenne,
la découverte du feu caché dans Tarbre paradisiaque et de Fambroisie, Thistoire de Jupiter haïssant les humains, celle de Pandore et la condamnation de Prométhée , bienfaiteur de l'humanité , peuvent être ramenées assez facilement à une source commune.
Prométhée serait alors Lucifer, ayant promis aux hommes la science ; Pandore serait Eve source de tous les maux, et Tarbre d'où sort le feu et l'ambroisie, s'identifierait avec l'un ou l'autre des deux arbres de la Genèse. Enfin on pourrait encore voir dans l'Espérance, restée au fond du vase de Pandore un vague souvenir d'une première promesse.
2** L'idée d'Hercule libérateur de Prométhée et fils de Jupiter,
Ce cher fils d'un père ennemi,
ne semble pas pouvoir être interprétée comme la conservation d'une idée chrétienne primitive. C'est une histoire mythologique qui correspond à la période ahthropomorphique qui succéda au naturalisme. On ne voit ni comment elle aurait traversé la période du naturalisme,ni pourquoi elle se serait conservée chez les Grecs et aurait disparu ailleurs, même chez les Juifs.
11 en est de même de l'idée de Prométhée souffrant pour les hommes et de Chiron mourant pour Prométhée.
L'idée de l'expiation par la souffrance est sans doute très ancienne; l'idée de substitution d'une victime innocente à un coupable peut aussi être antique, mais la forme plus précise d'un Dieu souffrant et mourant semble être un développement postérieur de cette idée et non une forme primitive.
Cette ressemblance si étroite avec le christianisme
doit donc, dans Pelte parlie du mythe, être considérée Koit comme une coïncidence, soit comme une divination de l'humanité cherchant le Sauveur dont elle a besoin.
Répétons encore ici, ce que nous avons dit dans cet ouvrage, que ce point de vue différent ne détruit pas la preuve qu'apporte en faveur du christianisme l'accord des traditions et des légendes des différents peuples. Cet accord montre que le Christ répond aux besoins et aux aspirations de l'humanité.
Nous pouvons conserver, interprétée de cette manière, la description de la ligure du Christ avant l'Evangile que donne M. A. Nicolas. Ohser\'ons néanmoins que les progrès de la science ont détruit quelques-unes de ces ressemblances, comme par exemple le caractère de Mithra (i) considéré comme médiateur, mais en revanche elles en ont créé d'autres et le Bouddha est certainement plus rapproché du Christ qu'aucun des personnages cités par l'éminent apologiste (2).
" La venue de Jésus-Christ n'est donc pas, comme on le juge vulgairement, un fait isolé, accidentel, et sans antécédents dans l'histoire du genre humain. Ce fait ne répond pas moins à tous les siècles qui l'ont précédé qu'à tous ceux qui l'ont suivi,
M En lui rentrent tous les anciens temps, de lui sortent tous les temps modernes.
" Comme les formes indécises et fantastiques que revÈt un objet pendant la nuit se précisent et font place à. sa réalité devant le jour, ainsi toutes les traditions (3)
£l) M'" de llarlez {iHlrodiiclionà t'Areala) combat celle assinii-
(2) Nicolas, Éludes philosophiiiues, liïre II, chap. vi, |Kmes221, 232, 223.
(3] Roua dirions a loiiles les traditions cl les as|)l râlions. »
404 , HISTOIRE DES REUGIONS.
religieuses du genre humain sont venues se rectifier et se rejoindre dans ce grand médiateur des temps comme (Jes choses, et y reprendre l'unité primitive d'où elles avaient divergé par tout l'univers. L'humanité en corps a pu dire à Dieu ces belles paroles de saint Augustin : « Je fus coupé en pièces au moment où je me séparai de « ton unité pour me perdre dans une foule d'objets : tu « daignas rassembler les morceaux tie moi-même (1). » « Jésus-Christ est tout ce qu'ont désiré les nations , tout ce qu'elles ont rêvé (2) sous des noms divers, et à travers des images plus ou moins grossières et impures ; il est la réalisation de cette espérance restée au fond de la boîte de Pandore, réparatrice de tous les maux qui en étaient sortis ; il est cet Epaphm , enfant promis, qui devait naître miraculeusement de la vierge lo, pour délivrer l'homme enchaîné de ce vautour rongeur auquel une. femme-serpent avait donné l'être; il est ce dieu de l'Olympe, ce cher fils d'un père ennemi, qui devait s'offrir pour succéder à nos souffrances; 11 est cet Orus descendant d'Isis, qui devait surmonter^ sans le détruire, le serpent Typhon, d'après les Égyptiens, et qui devait naître d'Isis-vierge, d'après les Gaulois; il est le véritable Hercule qui devait tuer le dragon, et rendre aux hommes les fruits d'or de ce merveilleux jardin d'où ils étaient exclus; il est le Mithra des Perses, ce médiateur^ vainqueur d'Ahrimane, qui, jusqu'à ce qu'il soit venu ouvrir, faire et procurer la délivrance des hommes, a chômé cependant et s'est reposé un temps non trop long pour Dieu ; il est le Wischnou des Indiens, dont l'incarnation devait venir réparer les
(1) Confess., II, 1, 2.
(2) Ce terme rêvé prouve que la pensée de l'éminent apologiste se rapproche beaucoup de îa nôtre.
iiix faits par le grand serpent Kaliga; le Genteolt d Mexicains, qui devait triompher de la férocité des autres âievx, apporter une réforme bienfaisanle, et combattre la couleuvre qui avait séduit la mère de notre chair ; le Puru des Salives d'Amérique, qui devait faire rentrer en enfer le serpent qui dévorait les peuples; il est enfin le dieu Thor, premier né des enfants d'Odin et le plus vaillant des dieux, qui devait livrer un combat particulier au grand serpent l^tgdar, et laisser lui-même la vie dans sa victoii'C. " Loin toutes ces impures et « grossières images , » dit' Tertullien , <i loin toutes ces " impudiques supercheries des mystères d'Isis, de Ce- (1 rès, de Mithra! Le rayon de Dieu, fils de l'éternité, " devait se détacher lui-même des célestes hauteurs, V comme il avait été prédit. 11 est enfin descendu, s'est " reposé sur un front virginal , et le Verbe s'est fait chair H et le grand mystère du genre humain a'eat accompli, Cl nous adorons un homme-Dieu (i). n
11 Voilà le Aôyo! de Platon, Je docteur universel de Socrate, le saint de Confucius, le monarque universel des sibylles, le roi si redouté des Romains, le dominateur attendu par tout l'Orient; voilà la victime des victimes dont l'immolation devait mettre un terme à tous les sacrifices; voilà enfin l'Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde, le vrai médiateur et le vrai Christ. »
11 importe d'observer, lorsqu'on veut apprécier les livres d'apologétique chrétienne du commencement et du milieu de ce siècle, que l'adversaire qu'ils combattaient, était différent de celui que noua combattons de nos jours.
(I] Ap«logëtique, chap, i
C'était le déisme de Rousseau, rejetant comme inutile toute révélation et toute religion positive, qui était le système en faveur chez les incrédules.
Aujourd'hui c'est une espèce de panthéisme, acceptant et confondant toutes les religions, qui est le principal ennemi de la foi chrétienne.
Les apologistes pouvaient se servir efficacement, contre le déisme, de témoignages de l'antiquité païenne, toute pénétrée de notions surnaturelles. Leur seul tort était de considérer cet état des esprits de l'antiquité comme provenant exclusivement de la tradition primitive , et de ne pas assez discerner ou plutôt de ne pas mettre assez en évidence ce qui provient des instincts du cœur humain.
Aujourd'hui il faut avant tout prémunir les esprits contre l'idée que les ressemblances entre les divers cultes sont les signes d'une même origine naturaliste. Il est pour cela nécessaire d'analyser avec plus de soin ces ressemblances, et de les ramener à leur vraie source.
NOTE VI (page 303).
SUR l'originalité de la doctrine chrétienne.
La thèse de l'originalité de la doctrine chrétienne est capitale. Les adversaires l'ont compris. M. Havet, dans son ouvrage sur le Christianisme et ses origines, s'est eff'orcé d'arracher le christianisme à son origine juive pour en faire une transformation spontanée de l'hellénisme.
A l'appui de cette hypothèse, M. ïlavet apporte un catalogue immense de textes de la littérature grecque
dans lesquels sont exprimés des préceptes de morale et ries sentiments analogues à ceux qu'inspire l'Évangile.
M. I, Denya, qui déclare dans sa préface son hostilité contre le christianisme, aoutienl la mÉme thèse dans son livre intitulé : Histoire des idées et des théories mo' raies dans l'antiquité.
Il est facile de reconnaître que cette argumentation porte à faux et ne touche pas à la véritable question.
Le christianisme, en effet, n'a pas la prétention d'avoir inventé la raison et la conscience humaine.
Il enseigne, au contraire, que la loi naturelle est gravée dans le cœur de tous les hommes. Mais ce qu'il prétend, c'est avoir promulgué de nouveau cette loi d'une manière plus efficace et plus solennelle, c'est avoir fait sortir d'une source nouvelle ces antiques préceptes de la morale, et les avoir montrés à l'humanité, joints il leur principe et à leur sanclion, avec une clarté inconnue jusque-là.
Il ne suffit donc pas d'avoir prouvé que telle doctrine chrétienne existait chez quelques philosophes grecs, pour attribuer à ceux-ci l'honneur de l'avoir propagée dans l'univers. Il faudrait prouver, en outre, que c'est dans ces philosophes que les apôtres l'ont puisée, et non dans leur propre tradition ou leur propre conscience.
Or si nous considérons la manière selon laquelle la morale chrétienne est enseignée dans l'Évangile, noua voyons qu'elle est intimement unie à un système dogmatique original. Le monothéisme hébraïque, l'idée du Créateur et de son pouvoir absolu, en même temps que celle de sa paternité, la notion de l'Incarnation, l'idée de l'union avec Jésus-Christ par la griV-e obligeant à l'union par la vertu; le péché originel, la rédemption, " \ sanction de la vie future sous la forme toute juive de
la résurrection des corps et du second avènement glorieux du Messie prédit par Daniel et juge des vivants et des morts, tel est le cadre dogmatique de la religion chrétienne. Il n*est pas un précepte de la morale évangélique qui ne s'appuie sur ces dogmes et n'en découle. Cet ensemble de dogmes existe déjà tout formé dans les Épitres de saint Paul écrites entre Tan 45 et 66 de Tère chrétienne, de 15 à 35 ans après la Passion du Sauveur.
Nous pouvons choisir un exemple qui montre le vice de l'argumentation de nos adversaires. M. Denys, pour prouver que le paganisme a connu l'idée de la chasteté, même en ce qui concerne le sexe masculin, cite un stoïcien de la fin du premier siècle de l'ère chrétienne, Musonius, qui énonce les principes d'une morale très sévère sur ce point. C'est un témoignage unique ; il est postérieur à saint Paul, et peut-être a-t-il été inspiré par le spectacle des mœurs d'une communauté chrétienne. Maintenant, si nous comparons la théorie morale de Musonius à celle de saint Paul, nous voyons que le premier fait de la chasteté une des branches de la tempérance, tandis que saint Paul défend la fornication en se fondant sur ce que le fidèle est un membre de Jésus-Christ. Ne voit-on pas que le même principe moral est enseigné d'une manière toute diff'érente, appuyé sur d'autres motifs, et qu'il s'agit de deux enseignements distincts d'une même morale? Est-il besoin d'ajouter que ce témoignage unique de Musonius, au milieu d'une littérature qui contient en général des principes contraires, ne saurait être comparé à la loi rigoureuse et universelle qui défend, dans la société chrétienne, toute infraction à la loi des mœurs? Autre exemple tiré, non plus de la morale propre-
APPENDICE. 40
ment dite, mais des idées des premiers chrétiens relativement au paganisme.
Certains platoniciens, pour accorder les légendes mythologiques du culte populaire avec la perfection de la nature divine, avaient supposé l'existence de génies ou démons, portant le même nom que chacun des dieux de l'Olympe, qui auraient été capables de vices et d'imperfections, et auxquels seraient arrivées les aventures peu morales attribuées aux Olympiens par les poètes. Cette idée que les dieux païens sont des démons se retrouvant dans les Pères de l'Église et même dans saint Paul, on en conclut que la doctrine des démons, et leur identification avec les dieux païens, est un emprunt fait au platonisme.
Rien n'est plus inexact. L'idée des mauvais esprits fait partie de la tradition juive. Satan et Beelzebub sont des personnages tout à fait différents des dieux de l'Olympe ou des démons des platoniciens. Si l'on voulait absolument trouver, pour les mauvais anges de l'Evangile, une origine étrangère, ce serait bien plutdt dans les croyances de la Chaldée et de la Perse qu'il faudrait la chercher.
Quant à l'idée de considérer les faux dieux comme de véritables puissances ennemies de Jéhovah, et de les assimiler aux anges rebelles, elle est aussi très ancienne cher les Juifs. Le nom seul de Beelïebub, divinité phénicienne identifiée à un mauvais ange, en est une preuve.
Les apâlres n'ont donc pas en besoin de la sance du platonisme pour identifier aux mauvais anges les idoles du paganisme ; ils n'ont fait que suivre la tradition juive et imiter leurs pères.
U n'y a donc pas eu emprunt, il y a eu coïncîdeDce.
Les apôtres sont arrivés, par le développement de la tradition juive, à admettre l'existence de mauvais génies et à leur identifier les dieux païens. Les philosophes de Técole platonicienne sont arrivés au même résultat par suite de l'opposition entre les légendes traditionnelles et leurs idées rationnelles sur la divinité. Une fois d'ailleurs que ces idées, d'origine diverse, se sont rencontrées, il n'est pas étonnant qu'elles se soient fondues ensemble, et que les Pères aient cru trouver dans la philosophie de Platon la confirmation de leur doctrine et l'tiveu fait par les païens eux-mêmes du caractère démoniaque de leurs dieux.
On pourrait continuer cette comparaison, et reconnaître que, dans la plupart des cas, sinon dans tous, Fanalogie de doctrine ne résulte nullement d'une imitation.
Il importe d'ailleurs d'observer que tous les apôtres, même saint Paul, étaient des juifs de Jérusalem et de la Palestine, attachés à leurs traditions nationales, et n'ayant pas subi, comme les juifs d'Alexandrie, l'influence de la Grèce et de Platon.
NOTE VII (page 318).