‹ Problèmes et conclusions de l'histoire des religionsChapitre 32 sur 38 · DU PROGRÈS RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DU PROGRÈS RELIGIEUX

L'idée d'une double évolution religieuse, d'un développement parallèle et distinct de l'erreur et de la vérité, est le trait caractéristique de la théorie catholique du progrès religieux* Le progrès continu ne peut exister que daii« la vraie religion. Les fausses religions

ne peuvent contenir que des progrés intermiltents, suivis de décadence, et n'entrent pas dans la chaîne continue du progrès providentiel.

Il existe une autre théorie du progrès, celle qui a étéexposée par Creuzer dans son livre intitulé : les Religions de l'antiquité. Selon Creuzer, le christianisme est la plus parfaite des religions, la religion dernière et divine. Mais son avènement a dû être providentiellement préparé par les cultes anlérieura. Une telle doctrine, plaçant l'erreur religieuse formelle parmi les éléments du progriïa, et ne distinguant pas d'une manière précise la révélation objective, authentique et publique qui appuie la vraie religion, des révélations imaginairea qui sont la base de l'enseignement des aulres cultes, est nécessairement entachée de rationalisme et même de scepticisme. Aussi la théorie de Creuzer s'est- elle transformée rapidement en une doctrine contraire à la foi chrétienne. Benjamin Constant a modifié l'idée de Creuzer en enseignant que le christianisme n'est pas le terme, mais une des étapes du progrés; il a sup- ' posé qu'un théisme plus parfait devait succéder à l'Évangile. Jouffroy a substitué k ce théisme le déisme philosophique de Rousseau, et Auguste Comte, rejetant le déisme comme suranné, a fait du positivisme, c'est-àdire de la négation même de l'idée religieuse, le terme de l'évolution des religions (1).

On n'échappe complètement à cette conséquence logique qu'en admettant deux évolutions distinctes et parallèles, l'une de l'erreur, l'autre de la vérité sans mélange d'erreur. Signalons à celte occasion un livre

(1) Voir le Progrès religieux, par l'alibé de Broglîe , brotliure en Tente chez Rimy, 2S, rne Vaujlrerd,

412 HISTOIRE DES REUGIONS.

anglais savant et plein d'idées ingénieuses, intitulé : Fore gleams of Christianity^ Rayons précurseurs du Christianisme.

L'auteur, M. Charles Newton Scott, a des croyances chrétiennes très déterminées et soutient l'idée très vraie que le christianisme contient en lui-même la perfection de tout ce qui se trouve dans les autres cultes.

Malheureusement, comme il ne distingue pas les deux évolutions de la vérité et de l'erreur, il ne peut pas établir, entre le christianisme et les autres cultes, une différence assez profonde. 11 voit dans le polythéisme primitif une révélation de Dieu dans la nature, dans l'anthropomorphisme une révélation de Dieu dans l'homme. Il admet, en outre, une troisième révélation qu'il nomme divinatoire, c'est celle qui se fait par les prophètes et les miracles. Mais on se demande si cette troisième révélation ne s'étend pas, dans sa pensée, au paganisme même, sous la forme d'oracles ou de prophètes inspirés. Malgré les erreurs graves que nous avons signalées, ce livre peut être utile, et contient, sur les rapports entre la vraie religion et les cultes antérieurs, certaines idées analogues à celles que nous avons exposées.

NOTE VIII (page 315).

l'oracle DE DELPHES ET LA PROPHÉTIE HÉBRAÏQUE.

Ceux qui s'appuient sur les ressemblances entre toutes les religions pour les déclarer de même valeur, ont prétendu rencontrer dans les oracles païens l'équivalent des prophéties.

C'est l'oracle de Delphes qui est leur plus puissant

argument. Il est certain qu'il y a entre le rôle qu'a joué cet oracle dans l'histoire de la religion grecque et celui qu'ont rempli les prophètes hébraïques certaines analogies. Mais il y a aussi, ce que ces auteurs ne disent pas, des différences tout aussi grandes et suffisantes pour montrer que l'oracle est une institution humaine, et la prophétie une ceuvre divine.

L'oracle de Delphes a été consulté par les Grecs pendant de longs siècles. On venait interroger Apollon de toutes les régions du monde hellénique. L'influence politique de l'oracle a été très grande. L'alliance religieuse dont le conseil des amphictyons a été l'origine, avait pour objet principal le culte d'Apollon Delphien. Cette alliance était comme le centre d'unité de la nation hellénique.

C'est l'oracle qui a présidé à la fondation des colonies lointaines, c'est d'api-ès les avis, eouvent tfès sages, des prêtres de Delphes, que les divers lieux d'établissement des colonies ont été choisis. Les prêtres d'Apollon, en relation avec le monde grec tout entier, étaient mieux placés que d'autres pour indiquer les lieux favorables pour la fondation de nouvelles cités.

On dit aussi que l'oracle a exercé une influence morale, et que ses réponses ont contribué à adoucir les mœurs et h faire prévaloir des principes de civilisation. Quelques textes semblent prouver en effet que les prêtres d'Apollon ont souvent usé, dans l'intérêt de la morale, de l'autorité que la croyance populaire leur donnait.

Tout cela peut être vrai, mais cela ne prouve nullement l'existence d'un caractère surnaturel dans les révélations de la pythie. Toutes les fois qu'il s'est agi de prédire l'avenir, ses réponses ont été ambiguës, et souvent démenties par l'événement. En outre, l'influence de

la politique sur Toracle a été évidente, et la pythie a été le plus souvent du parti le plus fort, pour les Perses tant qu'ils ont occupé la Béotie, et pour Philippe, dès que son pouvoir est devenu prépondérant.

Les prophètes hébraïques ont également été consultés par le peuple juif, ils ont eu également un rôle politique; ils ont enseigné, avec une bien autre clarté et une bien autre puissance que Toracle, une morale très pure.

Mais on trouve chez eux ce qu'on ne trouve pa& à Delphes, d'une part des prophéties accomplies d'une manière surnaturelle, comme celles d'Isaïe sur le Messie, et d'autre part une indépendance de caractère et une liberté de langage contre les puissances du jour, contre les rois, les princes, les prêtres et le peuple dont le sacerdoce grec ne donne aucun exemple.

En un mot, entre l'oracle grec et la prophétie hébraïque, il y a toujours la différence qui doit exister entre une religion subjective, œuvre de l'homme et de ses instincts, et la parole réelle, objective et authentique du vrai Dieu.

Page 1