‹ Problèmes et conclusions de l'histoire des religionsChapitre 5 sur 38 · I. — Polythéisme primitif · texte numérisé non relu

I. — Polythéisme primitif

Les auteurs qui soutiennent que la religion a commencé sur la terre par les formes les plus basses, par celles qui sont dans les pays civilisés qualifiées de su* perstitions, apportent en faveur de leur théorie deux sortes d'arguments, des arguments théoriques et des arguments tirés des faits.

Les arguments théoriques sont tirés du système de révolution.

L'homme, n'étant, selon ce système, qu'un animal lentement transformé, a nécessairement commencé par vivre à l'état sauvage. Dans cet état, toute espèce d'idée élevée lui était impossible; il ne pouvait se former que des notions très grossières. C'est donc par de telles notions que la religion a commencé. Elle s'est ensuite, en vertu du même système d'évolution et de progrès continu, élevée jusqu'aux formes les plus nobles et les plus hautes que l'on rencontre chez les peuples civilisés.

Nous n'essayerons pas de répondre à ces arguments.

IL faudrait pour cela discuter le système de révolution lout entier. Ce sont des arguments dogmatiques. St l'homme n'est qu'un animal lentement perfectionné, sa religion primitive a dû être une espèce de fétichisme. Mais 3) l'homme est antre chose, s'il est un être différ rent par le génie de tout le règne animal, ayant des attributs distincts; si, comme l'enseigne M. de Quatrefages, la religiosité est un des traits caractéristiques de l'espèce humaine, il n'est nullement nécessaire que cette faculté de concevoir des idées religieuses ail commencé par des formes très grossières. 11 est même vraisemblable qu'elle a commencé par des formes simples, mais pures et conformes à l'idée essentielle de la religion. On ne voit pas pourquoi l'idée d'un Dieu suprême unique et juste ne serait pas la première des formes religieuses dont les autres ne seraient qu'une altération.

Maintenant la question de l'origine animale de l'homme n'a nullement été tranchée par la science. M. de Mortillel déclare que le précurseur de l'homme n'a pas encore été trouvé. U ajoute, il est vrai : Nous le trouverons. Mais personne n'est obligé de partager .sa confiance.

Laissons de côté ces argunoents théoriques, fondés sur un système qui n'est nullement démontré, et voyons si l'histoire même des religions présente des faits qui justifient cette origine infime des idées religieuses.

Le fait principal, cité en preuve de cette théorfé par le savant professeur d'histoire des religions de l'université de Leyde, M. Tiele, c'est l'existence k une très haute antiquité chez les plus anciens peuples civilisés d'une doctrine ou plutAt d'une sorte de philosophie de la nature, qui consiste à admettre que le monde est peuplé <■ d'esprits invisibles, parcourant en liberté la terre et l'air,

et apparaissant aux hommes, soit par leur propre mouvement, soit par contrainte, soit par l'effet d'une conjuration mkgique. Ces esprits peuvent également prendre pour demeure temporaire et permanente un objet vivant ou inanimé quel qu'il puisse être, et alors cet objet, auquel on attribue une puissance supérieure, est adoré et employé à la protection des personnes ou. des communautés (1). »

Celte doctrine, que M. Tiele appelle V animisme, formerait selon lui le fond de la religion des peuples les plus anciens, des Sumir et des Accad, races primitives de la Chaldée , des Égyptiens et des Chinois. On retrouve en outre ces mêmes idées dans la plupart des peuples sauvages actuels.

Or ces peuples doivent nous représenter à peu près l'état des premiers hommes, puisque la civilisation aux époques primitives devait être semblable à celle des sauvages.

De là on conclut que cette croyance aux génies est la source de toutes les grandes religions, et qu'elle est elle-même le premier développement de la simple idée d'une puissance surhumaine.

Il est facile de répondre à cette argumentation.

Pour cela il faut d'abord bien se rendre compte de ce que c'est que cette croyance aux génies, que cet animisme dont on veut faire sortir toutes les religions.

Nous en emprunterons la description à l'auteur même du svstème, à M. Tiele.

« L'animisme, c'est, avons-nous dit, la croyance à des âmes et des esprits que l'on conçoit sous deux formes ,

(t) Tiele, Manuel d'histoire des religions, traduction de M. Vernes. Livre I, ch. i*'.

laiilôt errant dans le monde eolicr, tantôt fixés dans quelque être visible vivant ou inanimé. »

En outre, M. Tiele noua afDrme que les plus puissants de ces génies « sont seuls mis au rang d'êtres divins et deviennent des objets d'adoration ».

Puis il reconnaît que celte espèce de polydémonisme n'exclut pas la croyance à un esprit suprême, bien que cette croyance porte en général peu de Fruits dans la pratique.

Exposant ensuite l'esprit de ces religions, il dît que la cFJiinte et le sentiment dominent, mais que la reronnaissance et la confiance ne sont pas tout à fait absentes.

Il ajoute que cette religion n'a que peu ou point ih' rapport avec la moralité, et que les bénédictions et les châtiments des esprits ne dépendent pas des bonnes on des mauvaises actions des hommes, mais seulement des offrandes et des dons que l'on présente ou que l'on refuse aux êtres surhumains.

Enfin la doctrine de l'immortalité dans ces religions consiste presque exclusivement dans l'idée que la vie terrestre se continue ailleurs, tandis que la doctrine que l'on recevra après la mort selon ses œuvres (théorie de la rétribution) laisse à peine apercevoir encore ses premiers éléments.

Le simple aspect de cette doctrine prouve qu'elle n'est pas si simple et si élémentaire que le voudraient ceux qui prétendent qu'elle est la source de toutes les religions. La conception d'esprits, d'âmes, d'êtres invisibles est une conception subtile qui suppose déjà un certain travail de la pensée. Au fond c'est déjà la notion de la distinction entre l'âme et le corps.

91 qualification d'êtres divins attribuée aux plus puis-

sants de ces esprits est encore une idée nouvelle dont cette théorie n'explique pas Torigine.

Enfin M. Tiele est obligé de convenir que Toil trouve souvent dans les religions animistes l'idée de l'Esprit suprême. Quelle que soit Torigine de cette idée, qu'elle résulte d'une tradition antérieure ou simplement de l'application au ciel et à la terre d'un procédé général de création d'esprits locaux, cette idée n'en est pas moins une notion sui generis.

Enfin M. Tiele admet en outre que les sentiments de reconnaissance et de confiance ne sont pas absents d'une telle religion et que l'idée de rétribution commence à y paraître, c'est-à-dire s'y trouve déjà.

Donc c'est déjà une religion compliquée contenant des éléments multiples. Si donc les peuples sauvages, image, suivant M. Tiele, des peuples primitifs, sont déjà capables d'une telle subtilité de conception, de quel droit supposera-t-on qu'une religion plus simple et qui n'est pas beaucoup plus élevée, le monothéisme moral, leur serait inaccessible?

Qui peut prouver en outre que cet état religieux est le résultat d'un progrès et part de l'idée plus basse de simples esprits locaux à puissance limitée et qu'il n'est pas au contraire une décadence et une forme plus complexe d'une notion primitivement plus simple, de celle d'un Esprit unique?

Les preuves manquent totalement pour établir la première assertion.

La Chine et TÉgjrpte que l'on cite à l'appui de la thèse sont des pays où la morale et la religion sont profondément unies dès la plus haute antiquité, et le ciel ou l'Esprit du ciel. Dieu des Chinois antiques, est un pouvoir essentiellement moral.

ORIGINE DK LA HI^LIGION. (Î7

Dès lors, quand même il aérait prouvé qu'à une cer- Idine époque, la forme religieuse que M. Tiele a appelé l'animisme, a régné dans le monde entier et quec'estde cette forme que sont sorties toutes les religions , il n"en résulterait nullement que cette forme soit primordiale et que le polythéisme ait précédé Ig monothéisme. L'animisme pourrait être considéré comme un monothéisme compliqué et dégradé. L'idée fondamentale de l'animisme, l'idée d'esprits, est une notion spiritiialist^ qui peut très bien provenir d'une conception primitive conforme à la doctrine chrétienne.

MaÎ9 ce n'est pas tout, et nous avons le droit de contester directement les deux autres assertions de M. Tiele, <i savoir que l'animisme aurait régné imiverseliement à l'origine comme seule religion et que les autres culle« en seraient sortis.

En effet, il est une conception religieuse, loiite diffé- , rente de la conception animiate, toute aussi ancienne que celle-ci et qui semble lui être irréductible, et ne pouvoir nullement en sortir.

C'est la conception de la divinité que nous trouvons dans les Védas de l'Inde et dans la religion officielle de l'Egypte et qui paraît aussi être l'antique religion de la la Syrie.

Ce qui caractérise ces religions, c'est une conception de la divinité très élevée, mais vague. Les dieux se confondent les uns avec les autres, se distingnent les uns des autres, se substituent les uns aux autres sans règle précise; on se demande si leur différence est réelle ou nominale. Ils sont alternativement considérés comme père ou fils l'un de l'autre. Chacun d'eux est adoré ùaon tour comme être suprême.

Cette notion de la divinité que nous pouvons appeler.

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avec Max Muller, Yhénothéisme, semble tout à fait incompatible avec Vanimisme.

L'animisme consiste dans le culte d'êtres tout à fait individuels, distincts les uns des autres, souvent ennemis les uns des autres, les uns bons, les autres mauvais; c'est une multiplicité formelle, sans unité; quand les peuples animistes admettent un Esprit supérieur, cet Esprit est un Être personnel, très nettement caractérisé, distinct des autres et les gouvernant.

L'hénothéisme, au contraire est la conception d'une divinité unique et multiple à la fois, de personnalités chatoyantes et changeantes, et selon laquelle l'unité de l'Être suprême se rattache tantôt à l'un tantôt à l'autre des noms divers qui servent à désigner les dieux.

En outre, de l'aveu même de M. Tiele, le caractère divin n'est qu'exceptionnel dans l'animisme. Les peuples animistes conçoivent une multitude d'esprits et n'en adorent que quelques-uns, les plus puissants. Dans Thénothéisme au contraire c'est le caractère d'être adorable, divin, ayant droit au sacrifice, inspirant la vénératiotf et le respect, qui est le principal caractère des dieux. Les êtres divinisés sont plus clairement conçus comme divins que comme personnels.

Enfrhl'un des traits caractéristiques de l'animisme c'est la conception d'esprits et d'êtres invisibles qui hantent les diverses régions de l'univers. Ces esprits sont censés quelquefois se cacher dans certains fétiches visibles ; mais ces fétiches, animaux sacrés ou objets matériels adorés, sont des êtres sans éclat apparent et qui ne tirent leur droit au culte que de la croyance à l'habitation en eux d'un être invisible.

Dans l'hénothéisme au contraire les dieux sont identifiés à moitié avec de grands et brillants phénomènes de

la nature. C'est le soleil personnifié, mais gardant ses attributs visibles, c'est le nuage, c''est l'éclair et la foudre,

c'est le ciel étoile, c'est la terre nourricière, et non plvia comme dane l'animisme les esprits du ciel et de la lerre ; ce sont la lune et les planètes, qui deviennent des divinités.

Oa ne saurait donc concevoir deux, notions plus différentes que l'animisme eL l'héno théisme et l'hypothèse qui fait sortir la seconde de la première est gratuite et tout à fait inadmissible.

L'animisme est une sorte de magie, où des éléments religieux se trouvent mêlés à des conceptions purement superstitieuses; l'hénothéisme est une adoration d'une divinité idéale et suprême mais vaguement connue.

Il y a d'ailleurs contre l'idée que l'animisme est la source de lotîtes les religions un dernier argument qui semble irréfutable.

C'est que dans l'animisme on ne peut expliquer l'origine de la notion de Dieu. Que l'homme par son imagination puisse peupler la terre de génies et d'esprits cachés, qu'il puisse trembler devant ces puissances invisibles, cela se conçoit. Mais pourquoi choisir quelquesuns de ces esprits pour lenr rendre un culte spécial de vénération et de reconnaissance? Pourquoi n'adresser aux uns que des conjurations magiques, et honorer les autres par l'acte suprême du sacrifice? Gomment les magiciens de l'animisme sont-ils devenus des prêtres?

Tout cela est inexplicable. La partie supérieure de l'animisme, l'idée de dieux adorables et envers lesquels l'homme a des devoirs, l'idée d'un fttre suprême ne sort nullement de la partie inférieure, l'idée de génies.

Et comme cette partie supérieure de l'animisme est semblable h la conception principale et dominante de

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rhénothéisme, il en résulte qu'il faut chercher ailleurs que dans le simple culte des esprits lorigine véritable de ces grandes idées qui constituent la religion.

La tentative de M. Tiele consiste à faire sortir la religion tout entière de ce qui n*est que la corruption de ridée religieuse, de la superstition et de la magie. C'est une tentative vaine ; autre est la magie, autre est la religion véritable; autre est l'idée d'esprit et de démon, autre celle de Dieu, autre est la croyance aux revenants et aux génies malfaisants, autre Tadoration de l'Être suprême. 11 faut chercher ailleurs que dans l'animisme la vraie source du grand fleuve des idées religieuses.

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