‹ Problèmes et conclusions de l'histoire des religionsChapitre 6 sur 38 · II. — ffénoihéisme · texte numérisé non relu

II. — ffénoihéisme

Le système de Max Muller consiste à considérer, comme un fait primordial et comme la véritable origine de la religion, la production spontanée de cette notion que nous avons nommée l'hénothéisme.

Voici en quoi consiste sa théorie. La religion résulterait de l'union de deux éléments, l'un subjectif, l'autre objectif, l'un appartenant à l'homme, l'autre provenant du dehors. L'élément subjectif serait une faculté spéciale à l'homme, par laquelle il se distingue de l'animal; cette faculté consisterait à percevoir l'infini ; ce serait comme une sorte d'intuition de la divinité analogue à la perception des phénomènes sensibles; l'auteur l'appelle le sentiment du divin , sensus numinis. L'élément objectif consisterait dans l'univers visible lui-même et surtout dans les grands et majestueux phénomènes qui présentent le caractère d'une puissance et d'une beauté exceptionnelle. La rencontre des deux éléments produirait l'idée primitive de la divinité. En présence de la na-

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liire, l'homme sentirait et percevrait l'iiiliDi et commenrarail h l'adorer. Celte première idée de Dieu n'est pas le monolhéisme, ce n'est pas la notion d'un Dieu solitaire et jaloux, excluant toute multiplicité; ce n'est pas non plus le polythéisme ou la pluralik' des dieux, (je n'est pas le monolhéisme, car, dit notre auteur, si le monothéisme était l'idée primilive, le polythéisme ne pourrait pas naître ; une fois l' esprit pénétré par l'idée d'un Dieu unique qui n'a pas d'égal, on ne peut plus concevoir la pluralité des dieux; elle semble absurde. Ce n'est pas non plus le polythéisme véritable, car il est nécessaire de concevoir un dieu avant d'en concevoir plusieurs. C'est ime notion intermédiaire à laquelle Max Muller a donné un nom partie uber, Vhénolhéiame, dieu un, par opposition à la fois au polythéisme, plusieurs dieux, et au monothéisme, dieu uniqiie et solitaire. Une fois cette notion formée, elle est appliquée aux divers phénomènes naturels , au soleil , k la lune , au ciel, qui devieimeiil desdivinités distinctes. Ainsi de l'hénolhéisme est sorti le polythéisme, puis la réflexion a montré que l'idée de la divinité ne peut convenir qu'à un seul être; et alors, par un nouveau progrès intellectuel, s'esl formée l'idée plus élevée, l'idée du Dieu unique, qui n'a pas d'égaux; le polythéisme a été rejeté et a fait place à son contraire, l'idée soit monothéiste, soil panthéiste, de l'unilé divine. A l'appui de cette thèse M. Max Muller et sesdisciplesapportentcertainsfailSjCeusprécisémentque nous avons cités en combattant l'animisme primitif; (1) : ils nous montrent dans les vieux chants de l'Inde et dans les monuments de l'Egypte l'idée primitive, l'hénothéisme, en train de ae transformer en polythéisme, l'unilc

(l)Hibbert Lectures, I878ell879.

divine coexistant avec la multiplicité. En même temps le caractère naturaliste de la divinité apparaît avec éclat; les dieux ne sont que les voiles transpaï*ents des phénomènes naturels.

Le système que nous venons d'exposer est sans aucun doute très ingénieux, et d'une apparence assez plausible. Sous la forme gracieuse que lui donnent ses auteurs, quand ils nous représentent la pensée religieuse des premiers hommes qui s'éveille en présence des phénomènes de la nature, l'homme saisi d'admiration devant le lever du soleil, ou devant l'éclat de fa foudre, s'écriant pour la première fois : voilà Dieu, on ne saurait nier que cette doctrine ne soit faite pour obtenir assez facilement l'assentiment de ceux qui n'ont pas eu le temps de réfléchir sur ces hautes questions. Cette doctrine, qu'elle soit vraie ou fausse, est d'ailleurs toujours très supérieure à la brutale théorie du fétichisme ou de l'animisme primitif, qui se réduit à supposer des effets sans causes et à faire sortir le plus du moins.

Ce système , admettant dans l'homme une faculté religieuse spéciale et lui donnant pour cause excitante les grands phénomènes de la nature, est un véritable essai rationnel de résoudre le problème de l'origine de la religion. Néanmoins il nous semble qu'un examen attentif montre qu'il ne contient pas la solution complète et que la faculté perceptive de l'infini et le spectacle de la nature ne sont point une suffisante explication de l'origine du grand fait de la religion. En premier lieu nous observerons qu'il est difficile d'admettre que l'infini ainsi perçu dans la nature par une intuition sensible, soit un être personnel, ni qu'il ait le caractère moral d'un père et d'un juge. Ce que le spectacle du ciel, de la foudre et de l'océan peut faire naître dans l'âme humaine, c'est

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l'idée de quelque chose de vague, d'im objel inconnu d'effroi ou d'admiration, el non d'un être vivant capable de nous entendre, de nous proléger et de nous juger. Or les attributs moraux de la divinité se trouvent précisément dans les chants antiques de l'Inde et de l'Egypte, où M. Max MulJer veut nous montrer la première apparition de la pensée de Dieu dans l'intelligence humaine. Sur ce point donc la théorie est en défaut. Elle explique l'apparition d'un infini vague, elle n'explique nullement i'idée claire du Dieu suprême que le croyant invoque et devant qui le méchant tremble, qu'il s'appelle Jupiter, Amnion, Ormuzd ou Varuna. En second lieu, si c'est vraiment l'infini qui est perçu par la faculté religieuse, cet infini doit être perçu comme unique. S'il est un trait qui ne puisse pas être enlevé de l'idée d'infini, c'est son unité. Monothéiste [ou panthéiste, transcendant ou immanent, l'étrc infini est seul de son espèce et ne saurait être multiplié. Comment donc expliquer qu'aussitôt après la première perception de l'infini , le polythéisme succède à Thénothéisme, et que l'idée de l'unité exclusive de la divinité ne vienne que plus tard? Comment cette première idée se prête-t-elle si facilement à la mulliplication?.Comment se fait-il qu'un système qui pose comme première notion religieuse celle d'un Être unique et infini, aperçu comme tel, conduise h faire précéder d'une manière absolue l'idée de l'unité divine par l'idée polythéiste.

Il y a dans l'opinion de M. HaxMuUerunvice radical. Cette premièrejidée, intermédiaire entre le monothéisme et le polythéisme , qu'il considère comme l'idée originaire de la divinité , comme sa première manifestation dans l'âme, n'est pas une idée simple , c'est l'assemblage de deux idées, celle de l'Infini qui implique l'unité ab-

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solue et celle de la multiplicité des dieux qui entraine forcément leur limite. C'est la synthèse de deux contraires.

Il y a deux sortes d'idées simples, celles qui désignent un individu réel déterminé, Pierre, Paul ou Jacques, et celles qui désignent une classe, comme les idéesd'homme, d'arbre ou de chien.

Or l'idée hénothéiste de la divinité selon Max MuUer n'appartient ni à la première ni à la seconde classe.

Si elle désignait un être individuel déterminé, comme Jehovah chez les juifs, elle exclurait le polythéisme. Si elle désignait une classe , si l'on pouvait dire plusieurs dieux dans le même sens où l'on dit plusieurs chiens ou plusieurs hommes, ce serait le pur polythéisme, et le monothéisme ne pourrait pas naître. Or M. Max Muller admet que la réflexion s'appliquant à l'idée de Dieu qui provient de Thénothéisme, doit montrer la fausseté du polythéisme, et ramener à la croyance à un Dieu unique. Mais la réflexion ne découvre dans les idées que ce qui s'y trouvait caché. La contradiction, la dualité fondamentale se trouverait donc au fond même de l'idée que M. Max Muller considère comme primitive. C'est la condamnation du système : ce qui est incohérent, ce qui est complexe, ce qui est contradictoire ne saurait être primitif; cette complexité et cette opposition intime ne se trouvent que dans les idées dérivées, qui résultent elles-mêmes de la combinaison d'éléments plus simples. Il faut donc, si Ton admet, comme il semble qu'on doive le faire, qu'il y a eu dans l'Inde et l'Egypte un passage d'une idée vague de la divinité au polythéisme et un retour du polythéisme à l'unité divine ; iJ faut , dis-je supposer en même temps que cette idée vague, déjà complexe et incohérente , n'était pas primitive, et qu'elle

résultait eUe-ni&me de lu combinaison d'élémenls antérieurs.

Essayons néanmoins de voir si en modifiuni un peu l'idée de Max Muller, on ne la rendrait pas plus accep- (able.

Admettons que par l'effet de la faculté du divin, du sensus nutninis , l'homme puisse , sous l'excitation des grands phénomènes de la nature , percevoir Vlnlini véritable, le vrai Dieu, et que par l'effet de cette perception une notion non panthéiste', mais monothéiste simple, celle de l'Être unique, infini, parfait, souverain, se forme dans son esprit.

Supposons en outre que cette notion ainsi formée, apparaissant comme un éclair dans l'intelligence, soif par elle-même peu stable et qu'elle ait besoin d'être fixée par quelque signe ou symbole.

Naturellement ce sera le phénomène par lequel aura été provoquée l'apparition de cette notion dans l'intelligence, qui lui servira de support et de signe. Dès lora par une tendance asssz naturelle qui consiste k idenlifier le signe avec la chose signifiée, l'homme réunira le phénomène à l'idée qu'il a provoquée, et s'écriera : le Soleil est Dieu, le nuage est Dieu, l'éclair est Dieu, le ciel est Dieu.

Ces afBrmations seront erronées et contradictoires, le sujet étant limité et l'attribut infini, les sujets étant multiples et l'attribut unique.

Mais on conçoit qu'elles puissent se produire sans que l'erreur se manifeste à l'esprit.

Elles produiront à leur tour des notions hybrides et complexes : Soleil Dieu , Nuage Dieu , Ciel Dieu , notions dont les éléments contiendront une contradiction lalente. De là nallrnit la véritable notion hénothéiste

de Max Muller dont pourrait sortir plus tard tour à tour le monothéisme et le polythéisme.

La modification que nous apportons au système de Max Muller correspond à une conception philosophique différente de la sienne. Max Muller professe un sensualisme plus ou moins mitigé. La perception de Tinfini réel, même occasionnée par la nature, appartient à une philosophie ontologiste.

Ainsi modifié, le système devient logiquement possible.

Mais il reste soumis à de graves objections historiques.

En effet, si Fhomme avait la faculté de percevoir Tinfini réel, c'est-à-dire de s'élever spontanément et par un élan de Tâme à Tidée du vrai Dieu en présence des phénomènes naturels, cette faculté devrait être permanente. Elle devrait se trouver à toutes les époques chez tous les peuples.

Or rhistoire proteste contre cette conclusion.

Il y a des peuples à peu près athées/ ou n'ayant que le culte des génies , qui contemplent le soleil et les nuages sans s'élever à l'idée d'un Dieu unique. Les peuples animistes, même lorsqu'ils croient à un être suprême, ne l'identifient pas toujours aux phénomènes naturels les plus frappants ; ils le conçoivent souvent comme un esprit invisible.

L'hénothéisme est un phénomène psychologique local qui se rencontre à une certaine période de l'histoire chez certains peuples. Ce n'est point le résultat régulier d'une faculté permanente de la nature humaine.

Les partisans de ce système essaient d'échapper à cette objection en disant que l'hénothéisme correspondrait à un état primitif naïf et simple de l'humanité, et

que plus tard, par l'effet des Icaditiona acquises et de l'habitude, l'homme deviendrait insensible à l'action des grands phénomènes naturels. M. Max Muller nous représente les Aryas primitifs se demandant le soir si le soleil reparaîtrait, et saluant l'aurore avec joie comme une renaissance imprévue de la lumière.

Malheureusement pour ce système, il y a plus de poésie que de vérité dans ces assertions.

Rien en effet n'est plus contraire à ta véritable histoire que de considérer l'état d'esprit des chantres des VédEisde l'Inde, ou celui desprêtres égyptiens comme un état primitif. Les religions de l'Inde et de l'Egypte, antiques par rapport à nous et placées à l'aurore de notre connaissance, sont déjà de très vieilles religions. Elles ont un caractère artificiel et sacerdotal qui ne permet pas d'y voir l'éclosion vraie du sentiment religieux. Elles sont déjà gavantes, mystiques, rafSnées, énigmatiques. L'humanité avait longtemps vécu et longtemps pensé avant que ces idées aient été fixées dans les documents les plus anciens que nous possédions. Les ancêtres des chantres du Véda avaient pendant des milliers d'années vu le soleil se lever à l'orient après avoir disparu à l'occident, et avaient pu sur ce point renseigner leurs descendants. Il n'est donc pas seulement permis, il est même nécessaire de remonter plus haut que les religion^ que noua connaissons et de chercher les antécédents de cette idée singulière de la divinité à la fois une et multiple, se montrant par une face comme le Dieu suprême de la conscience, et apparaissant par la face opposée sous l'aspect de la variété mythologique indifférente à la morale. Noua voulons bien donner à cette idée, avec M. Max Muller, le nom spécial d'hénothéiame, mais nous ne pouvons lui concéder le caractère primer-

dial que lui supposent ceux qui Font ainsi définie et nommée.

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