LE SOCIALISME
La Révolution française de 1789-1795 a-t-elle été socialiste? C’est une question qui est diligemment et même passionnément discutée depuis quelques années.
M. Espinas dit : oui 1 ; M. Deschanel dit : cent fois non; M. André Lichtenbcrgcr dit surtout : non, en disant oui quelque peu; et même la raison qu’il donne des divergences sur ce point est si juste que je commencerai par le citer 2.
« Un catholique intransigeant regardera toute la Révolution comme un énorme attentat contre la propriété. Le conservateur libéral, selon qu’il est plus conservateur ou plus libéral, défendra de l’accusation
1. Espinas : La Philosophie sociale du XVII P siècle et la Révolu lion française.
2. André Lichtenbcrgcr : Le Socialisme et la Révolution française.
de socialisme les seuls constituants ou aussi la plupart des Girondins. L’opportunisme orthodoxe leur adjoindra les Dantonistes. Le démocrate politique, non socialiste, justifiera Robespierre et le Comité du salut public contre toute imputation d’atteinte à la propriété. Le socialiste, selon son humeur, revendiquera pour sienne toute la Révolution, ou restreindra ses sympathies à quelques hommes, voire aux seuls Babouvistes.... Et il résulte de là que l’histoire des idées socialistes sous la Révolution est encore à faire. »
Au fond c’est une querelle de mots, puisque c’est une querelle de définitions. Selon la définition que l’on a adoptée du socialisme, on arrive, même sans appartenir à aucun parti, et c’est bien mon cas, à trouver qu’il n’y a pas un atome de socialisme dans toute la Révolution, jusqu’à Babœuf, ou qu’il n’y a que du socialisme depuis 1789 jusqu’à 1795, ou que, sans qu’il y en ait beaucoup, il y en a un peu.
C’est ainsi que M. Deschanel commence par dire : « Le socialisme c’est le collectivisme; c’est l’abolition delà propriété individuelle » ; et continue en disant : « La Révolution est fanatique de propriété individuelle, et par conséquent n’est pas socialiste pour une obole »; et il a parfaitement raison.
C’est ainsi que M. Lichtenberger commence par dire : « J’appelle socialistes les systèmes sociaux qui prétendent faire exercer dans un sens égalitaire ou communiste l’action de l’Etat sur la production et la répartition des richesses »; et continue en disant : * Il n’y a donc pas beaucoup de socialisme dans la
Révolution française; mais il y en a un peu; il y a de confuses tendances socialistes » ; et il a raison.
C’est ainsi que M. Espinas... ne donne pas sa définition du socialisme; mais je la donne pour lui, après l’avoir bien lu et sans croire le trahir. M. Espinas appelle socialisme tout ce qui est plébéianisme, tout ce qui est d’une part ascension de la plèbe, et d’autre part mesures parties d’en haut qui favorisent cette ascension, tout ce qui tend à diminuer les inégalités de conditions entre les hommes. Et il continue en affirmant que toute la Révolution est socialiste; et je crois bien qu’à ce titre la Révolution est socialiste presque tout entière.
Et c’est précisément pour cela qu’il faut s’entendre sur ce qu’on appelle socialisme avant de se demander s’il procède de la Révolution, ou s’il en est le contraire, ou encore s’il en est le contraire tout en en procédant, ce qui n’est pas du tout impossible.
Pour moi le socialisme c’est la mise en commun des sources et des moyens de production, et ce n’est pas autre chose, et à tout ce qui n’est pas cela je donne un autre nom, tout ce qui n’est pas cela étant, comme j’ai essayé de le démontrer1, de nature non seulement à ne pas établir le régime socialiste, mais à l’empècher d’ètre.
Est-ce que je donne au socialisme une définition trop étroite? 11 est possible, encore que je ne le croie point; mais le danger est bien grand aussi de lui en donner une trop large et surtout indéfinie; car alors