Voir mes Questions politiques
on voit trop des socialistes partout, ce qui fait des confusions où l’on se perd.
Par exemple M. Lichtenberger avait donné en tète de ses Socialistes avant S9 la définition du socialisme qu’il répète en tète de son Socialisme pendant la Révolution française et que je transcrivais tout à l’heure; et il en avait déduit, au cours de son livre, que les penseurs sociologues du xvni0 siècle sont infiniment peu socialistes et le plus souvent n’ont pas même l’idée de ce que c’est.
Sur quoi M. Aulard lui dit, en soutenance de thèse, et lui répéta dans un article : « Je vous reproche de n’avoir appelé socialistes que ceux dont les critiques ou les systèmes pourraient s’appliquer à la société d’aujourd’hui. Je crois qu’il y a eu au xvme siècle une question sociale, celle de la destruction de la propriété féodale et que, par exemple, la mise à la disposition de la nation des biens du clergé c’était du socialisme, comme le serait aujourd’hui la socialisation des mines ou des chemins de fer. Nos pères ont résolu leur question sociale, qui n’était pas celle que nous avons à résoudre; mais c’était bien une question sociale. Et quand on attaquait les droits féodaux on faisait du socialisme; car ces droits passaient alors pour une propriété aussi sacrée que l’est aujourd’hui n’importe quelle propriété. Seulement le mot socialisme n’a paru qu’en notre siècle, et dans l’usage il ne s’applique qu’à la réforme, quant à la propriété, de la société issue de la Révolution. Est-il légitime de donner à ce mot une application rétrospective? N’cst-il pas naturel au contraire d’appeler socialistes les penseurs qui ont voulu
réformer l’ancien régime en lant que système de propriété? »
Cette observation est d’une netteté et d’une précision parfaites, comme tout ce qu’écrit M. Aulard; elle est même très juste en un certain sens. Rien ne défend d’appeler socialistes ceux qui ont tendu ou poussé à socialiser quelque chose. Rien ne défendrait même d’appeler socialiste tout homme qui, en quelque temps que ce fût, a conçu la production et répartition des richesses autrement qu’elles n’existaient de son temps. Les mots sont élastiques.
Cependant, prenez garde. Si la forme actuelle du socialisme, à savoir l’abolition de la propriété individuelle, était exclusivement de notre temps, de notre siècle, on pourrait dire : « Je considère toutes les formes anciennes de réorganisation économique comme des ébauches inconscientes du socialisme moderne et je leur donne son nom par droit d’analogie ou de parentage. Je donne à la racine le nom de l’arbre ». Mais si la forme moderne du socialisme n’est pas du tout moderne; si, tel qu’il est, il a toujours été; si le communisme ou collectivisme est une doctrine aussi vieille que Platon et qui a reparu périodiquement de siècle en siècle, sans peut-être en excepter un; s’il paraît dans l’antiquité, au Moyen âge, à la Renaissance et dans les temps modernes; alors il faut le distinguer •les autres doctrines économiques qui ne sont pas lui, et donner, en chaque siècle, son nom à lui seul; et précisément n’appeler socialisme au xvme siècle, comme l’a fait M. Lichtenberger, que ce qui s’appelle ainsi aujourd’hui.
Pourquoi? pour savoir nettement de quoi l’on parle; car on ne pourra appeler socialiste un sociologue du xviic ou du xviii0 siècle sans qu’aussitôt le lecteur se le représente comme ayant les idées de M. Georges Renard, et c’est une confusion à éviter. C’est précisément pour les mieux définir que nous ne leur appliquerons pas ce mot nouveau qui ne doit s’appliquer qu’à la doctrine moderne qu’il désigne, ou aux doctrines anciennes vraiment semblables et très semblables à la doctrine moderne ainsi désignée.
Aussi bien, peu importe, à la condition qu’on donne en commençant sa définition à soi et qu’on ne la perde point de vue. J’ai donné la mienne; ce que j’appelle socialisme c’est la mise en commun des sources et des moyens de production et, par conséquent, l’abolition de toute propriété individuelle. Tout ce qui n’est pas cela n’est point le socialisme, n’y mène point et en éloigne. Là-dessus j’examine le socialisme pendant la Révolution française. Ce que j’en trouverai, je le dirai; mais comme j’examinerai en même temps ce que, à côté, on peut prendre pour du socialisme, et comme je chercherai aussi ce qui, dans la Révolution, sans être le moins du monde du socialisme a pu contribuer à le faire naître, quelque définition du socialisme que puisse avoir le lecteur, il trouvera ici tout ce qui, dans la Révolution française, a rapport proche ou lointain à la reconstruction sociale, et selon sa définition aussi, il conclura à son gré.
M’en rapportant à la définition que j’ai adoptée, je dis d’abord que la Révolution n’a été aucunement socialiste en son ensemble, et que même les écrits socialistes, lesquels sont de tous les temps, ont été à cette époque moins nombreux qu’à une autre, de sorte que la caractéristique de la période révolutionnaire serait qu’elle est la moins socialiste de toutes les périodes.
Si l’on commence par les Cahiers , on sait assez, de l'aveu de tous, qu’ils ne contiennent aucun socialisme d’aucune espèce.
Les Cahiers, à les prendre en leur majorité, en leur quasi unanimité, comme il ressort assez du livre de M. Edme Champion 1 , ne demandent rien autre chose qu’un gouvernement régulier, un gouvernement uniforme, et non capricieux, non arbitraire, un gouvernement en un mot qui eût une loi. Si la France a si unanimement accepté le Consulat et l’Empire, c’est que, moins la guerre, ils étaient précisément ce qu’elle demandait en 1789.
Ce qui est même surprenant, ou ce qui peut surprendre les superficiels, c’est la trace insensible, on peut dire nulle, que soixante ans de philosophie sociale ont laissée dans l’esprit public en 89. Il n’y a rien ni de Montesquieu, ni de Rousseau, ni de Diderot, ni de Mably dans les Cahiers de 1789. Ce qu’on y trouverait,
1. La France d'après les Cahiers de 1780 (librairie Armand Colin).
si l'on voulait, c’est quelque chose du dernier programme de Voltaire, YÉlocje de la Raison (1774), admirable du reste, mais extrêmement monarchiste et conservateur, réformiste avec une judicieuse mais extrême circonspection. Ce qui revient à dire que les Cahiers de 1789 ne reflètent que le philosophe qui a été le moins révolutionnaire du .\vme siècle et même qui a été à peine progressiste; ou, bien plutôt, qu’ils ne reflètent rien; mais que Voltaire, avec son bon sens net et court, était en plein contact et pleine communion avec l’esprit public général de 1774 et aussi de 1789.
M. Espinas, que les Cahiers gênent, prend soin de faire observer que les Cahiers n’expriment pas la pensée nationale. Ils n’expriment que la pensée de la bourgeoisie : « Les prolétaires n’étaient pas électeurs; leurs vœux ne figurent pas dans les Cahiers ».
A quoi je répondrai d’abord que si les idées des philosophes du xvin0 siècle n’ont pas pénétré dans la bourgeoisie, encore moins, sans doute, ont-ils pénétré dans le peuple, et que s’il n’y a rien, ou quasi rien, de Montesquieu, de Diderot et de Rousseau dans les Cahiers de la bourgeoisie, il est assez probable qu’on en trouverait encore moins dans les cahiers du quatrième état s’ils existaient. Comment! les Cahiers de 1789 ont été rédigés par ce qu’on appelait en 1848 les « capacités » et ce qu’on appelle maintenant les intellectuels, et il ne s’y trouve aucune trace de la philosophie sociale du xviii0 siècle! Sur qui donc alors une trace de la philosophie sociale du xvme siècle a-t-elle été laissée?
Mais je répondrai ensuite qu’il n’est pas exact que le
peuple ait été exclu de la rédaction des Cahiers de 89. Celte consultation n’a pas encore été complète; mais elle a été la plus complète de toutes celles qu’on ait jamais faites. Nous avons là des vœux de paysans illettrés, d’habitants de hameaux, d’ouvriers, comme on peut le voir assez par le livre de M. Champion. M. Lichtenberger évalue à cinq ou six millions le nombre de ceux qui concoururent à la formation des Cahiers. « Toutes les assemblées primaires, communales, corporatives, municipales... furent invitées à dresser les cahiers des paroisses et des corporations. » On ne voit pas, sauf le manœuvre des villes, sousouvrier non attaché à une corporation, quel est le sujet français qui n’ait pas collaboré aux Cahiers de 89. Malouet put dire sans que personne songeât à trouver l’expression inexacte : « C’est là le dépôt public et irrécusable de toutes les opinions et de tous les vœux de la France entière ».
Or les Cahiers de 1789 ne contiennent aucun souhait qui ait un caractère socialiste.
Mais M. Lichtenberger a été plus loin. Il a voulu voir les opinions toutes personnelles, non délibérées en assemblées, les opinions des « individualités sans mandats », celles des pamphlétaires, libellistes et brochuriers de 1789. Il en extrait tout le socialisme qu’elles pouvaient contenir, et là encore il n’a presque rien trouvé. Et remarquez que la définition du socialisme qu’il a adoptée et d’où il part est beaucoup plus extensive que la mienne. Non, la France n’était aucunement socialiste en 1789.
Le fut-elle plus tard? Un peu plus, très peu plus. Ce
qui frappe d’abord celui qui parcourt les discussions parlementaires et celles des clubs et celles de la Presse de 1789 à 1795, c’est que tous les partis se reprochent les uns aux autres de tendre à la loi agraire. D’où l’on peut conclure que tous y tendent. Oui, mais d’où l’on peut conclure aussi que tous regardent cette tendance comme un crime dont il faut se disculper en en accusant son adversaire. Les deux conclusions sont justes. Tous les partis révolutionnaires sentent que depuis le 4 août et le 2 novembre 1789 ils ont fait et continuent de faire de la loi agraire, et tous les partis, considérant ce qu’ils en font comme une nécessité de circonstance, protestent qu’il n’en est pas moins que ce n’est pas dans leurs idées et que rien n’est plus éloigné de leur pensée que ce qui est dans leurs actes, et qu’ils n’ont point l’intention d’ériger en principe ce qu’ils ont fait et qu’ils n’ont point dessein de continuer de le faire.
Voilà certainement leur état d’esprit. Au fond ils savent que la nation n’est pas agrairienne, et ils sentent la nécessité de proclamer qu’ils ne sont pas des Gracchus de conviction, encore qu’ils aient été des Gracchus de circonstance.
Et, en vérité, ils ne sont pas du tout, à aucun degré, des ennemis de la propriété. Ils croient naïvement l’avoir respectée et ils croient surtout la tenir désormais pour inattaquable. Dans leur Déclaration des Droits de l'homme, ils mettent la « propriété » au nombre des droits sacrés et inaliénables : « Ces droits sont : la liberté, l’égalité, la sûreté, la propriété ». — « La propriété est un droit inviolable et sacré. » Robespierre
LE SOCIALISME DANS LA REVOLUTION FRANÇAISE 14b
déclare mille fois que « la loi agraire est un absurde épouvantail présente à des hommes stupides par des hommes pervers », que « le cerveau même le plus délirant ne peut en concevoir l’idée » ; que « l’égalité [des conditions] est une chimère, essentiellement impossible dans la société civile, et supposant nécessairement la communauté [il a raison] qui est encore plus visiblement chimérique parmi nous ».
Autant en disent tous les chefs et tous les représentants qualifiés de tous les partis démocratiques. M. Lichtenberger, résumant son enquête, a raison de dire « qu’à la prendre dans scs principes et dans son ensemble il apparaît nettement que la Révolution française n'a été consciemment socialiste en aucune façon. Jamais aucun des pouvoirs publics de la période révolutionnaire n'a eu un programme socialiste ». La définition de la propriété par la Convention, texte de Condorcet accepté sans réserve par Robespierre toutpuissant alors, est la plus conservatrice et bourgeoise du monde : « L’homme est maître de disposer à son gré de ses biens, de ses capitaux, de ses revenus et de son industrie ». Aucune limitation indiquée. C’est un droit royal. Le propriétaire est roi de sa propriété.
Oui, l’on en peut revenir au jugement et au témoignage synthétiques du conventionnel Baudot : « La Convention a toujours regardé la propriété comme la base de l’ordre social. Je n’ai jamais entendu aucun membre de cetlc assemblée prononcer une parole ou laire une proposition contraire à ce principe. La Convention n’avait pas sur la propriété une autre opinion que celle du Code civil. »
Je ne vois pendant toute la période révolutionnaire, de 1789 à 1795, qu’une exception de quelque importance. C’est Saint-Just. Saint-Just a été proprement et nettement socialiste; il l’a été au sens presque strict du terme; il n’a pas été collectiviste; mais il a été partageux. Le résumé des Institutions républicaines sur ce point est celui-ci : l’opulence est un délit; l’oisiveté est un crime; il faut donner des terres à tout le monde; il ne faut ni riches ni pauvres; il faut que l’oisiveté soit punie; il faut maintenir l’hérédité seulement en ligne directe; il faut que chaque citoyen rende compte tous les ans de l’emploi de sa fortune; il faut qu’il n’en puisse disposer que si l’emploi n’en est pas jugé nuisible.
Ce n’est pas là encore le socialisme radical; mais c’est incontestablement un programme socialiste. Il ne fait pas, à la vérité, de chaque citoyen un simple salarié de l’État, ou un pensionnaire actif de l’État; mais il fait de chaque citoyen un débiteur perpétuel de l’État. La propriété qui lui est laissée, dans les conditions où on la lui laisse, n’est plus qu’un prêt que l’État lui fait et dont l’État continuellement lui demande compte. Entre ce régime et le pur régime socialiste il n’y a décidément qu’une nuance.
Mais je n’ai pas besoin de faire observer que ce projet de Saint-Just ne fut jamais un projet de loi ou de constitution; qu’il fut un simple idéal, un programme pour un avenir lointain et indéterminé. Je n'ai pas besoin de remarquer non plus que, même dans ce programme, le plus pénétré de pensée socialiste qui ait été conçu pendant la période révolution-
naire, l’idée de collectivisme n’apparaît pas. Cette idée, qui n’est pas nouvelle, ainsi que j’ai dit, qui s’est si souvent produite avant 1789, n’entre vraiment pas dans les esprits des révolutionnaires. A peine, et ce n’est que pour être tout à fait complet que je le dis, se présente-t-elle çà et là comme de profil, ou plutôt ce n'en esl que l’ombre, de 1789 à 179a. Elle n’est pas une idée révolutionnaire.
11 suffirait de constater le fait; mais le fait a une raison. La Révolution, en son ensemble, n’est pas du tout individualiste, et elle croit l’être; — et, qu’elle croie l’être, c’est aussi profondément vrai qu’il l’est qu’elle ne l’est pas du tout.
Elle ne l’est pas. Jamais l’idée que l’État est tout, que son salut est la loi suprême et unique, que la patrie a tous droits sur nous, qu’elle est notre mère avant notre mère, comme Joseph Chénier le fait chanter aux mères elles-mêmes, que nous sommes les membres et elle le corps; jamais celte idée n’a été plus profonde ni plus universelle qu’à cette époque-là.
Mais la Révolution croit être individualiste. Elle invente les « Droits de l’homme ». Elle croit que l’homme a des droits; elle appelle ces droits, « sacrés et inaliénables » ; clic veut que ces droits l’homme les connaisse, * l’oubli qu’on a fait d’eux étant la cause des malheurs du monde ». Elle aime à considérer l’homme comme un roi de soi, intangible et consacré comme tel.
Pourquoi cette contrariété entre ce que la Révolution est au fond et ce qu’elle croiL être? Eli! parce qu’au fond de toutes nos pensées, politiques surtout,
il y a une négation. Nos affirmations sont fondées secrètement sur une répulsion intime. Dis-moi ce que tu détestes, je te dirai ce que tu penses. Ce que déteste la Révolution c’est l’aristocratie. Partons toujours de là. Or elle n’est pas individualiste, parce qu’elle est l’État et que l’État n’est jamais individualiste, a toujours besoin de tous et croit toujours avoir besoin de tous beaucoup plus qu’il n’en a besoin véritablement. Et elle croit être individualiste, parce que l’aristocratie qu’elle déteste est la négation même de l’individualisme, enserre l’individu dans le tissu pressé d’une organisation forte, qui elle-même est maille solide d’une organisation plus étendue et supérieure.
Et c’est cela que la Révolution ne peut pas souffrir. Elle détruit les corporations ouvrières tout comme la corporation féodale et la corporation ecclésiastique. Tous les agrégats lui sont odieux. Elle brise toutes les mottes de terre qu’elle rencontre et ne s’arrête que devant le grain de poussière, l’individu. Et celuici elle l’admire, l’exalte et s’incline devant lui, comme devant l’atome sacré, tout en le réclamant tout entier au service de l’État, et le confisquant après l’avoir adoré.
Et ces deux démarches contraires sont aussi naturelles l’une que l’autre.
S’il en est ainsi, la Révolution ne peut pas ne point respecter la propriété individuelle. L’homme debout dans son champ lui est une vision chère; elle lui représente une chose éminemment anti-aristocratique. Elle s’arrête là. Son rêve est satisfait. Vous voyez bien autour de quel idéal tournent toujours plus ou
moins précisément les conceptions du bonheur social de cette époque : chaque Français autonome dans la médiocrité, possesseur d’un petit domaine et en vivant vertueusement sans lien qui le rattache à qui que ce soit. C’est le rêve individualiste. Le collectivisme apparaîtrait à ces hommes comme quelque chose rappelant le couvent. A qui n’aime pas l’association, le communisme paraît une archi-association, un syncrétisme dégradant où l’individualité se perd et disparaît. Oi'i est l’homme debout dans son champ? Voici le troupeau. La belle vision disparaît, et l’homme de 1789 y tenait fort. Point de communisme. La pensée même ne s’en présente pas. Le révolutionnaire pourra être partageux; collectiviste il ne le sera jamais. Nous venons de voir qu’en fait il ne l’a jamais été.
Non, la Révolution n’a pas été socialiste consciemment, intentionnellement, volontairement. Il n’y a pas à rectifier sur ce point l’opinion généralement admise.
Qu’a-t-elle donc été relativement aux choses de propriété? Elle a été approprialioniste, si l’on me permet d'user de ce mot que j’ai hasardé ailleurs. L’appropriation consiste ù exproprier d’abord et à approprier ensuite du mieux que l’on peut. Elle consiste à prendre la source de richesses à ceux qui l’ont et qui sont jugés en faire mauvais usage ou n’en pas faire usage, et à la
donner à ceux qui sont supposés devoir en faire un usage meilleur. Au fond c’est une spoliation dans l’intérêt de l’État. C’est quelque chose comme une conquête à l’intérieur.
Au point de vue de la justice cela peut être attaqué; au point de vue de l’exemple, c’est dangereux. On ne peut nier que ce ne soit un coup d'État. Il est parfaitement vrai aussi que ce peut être une nécessité sociale. 11 est parfaitement vrai que l’État peut raisonner ainsi :
« Sans parler le moins du monde de mes droits, mon devoir est de disposer les choses sociales de manière que des maladies mortelles ne se déclarent pas et ne s’invétèrent pas dans la société. La patrie, n’est-ce pas? a le droit de vivre. Une maladie mortelle est certainement l’accumulation des richesses improductives entre des mains qui ne les rendent pas fécondes. Je n'ai pas, autrefois, par imprévoyance, disposé mes lois de façon que cette maladie mortelle ne se produisît pas. Elle s’est produite. Certes, c’est mon tort. C’est ce qui me force à appliquer maintenant un remède très rude et très dangereux. Mais parce que j’ai eu un tort dois-je y persévérer? Ce que je n’ai pas fait, dois-je, parce que j’ai eu le tort de ne pas le faire, avoir le tort de ne le faire jamais? Non. Ce que je n’ai pas fait, je le fais maintenant, trop tard sans doute et d’un seul coup, au lieu de l’avoir fait par l’action incessante d’une loi bien conçue; mais je le fais parce qu’il le faut. En somme j’exécute en un moment ce qu’il est évident qu’une loi générale aurait dû exécuter jour à jour pendant six siècles. Vous,
lésés, pouvez-vous légitimement vous plaindre? Ce que je vous ôte, une loi bien faite vous l’aurait ôté, en vous empêchant de l’acquérir, depuis six cents ans. J’établis après coup celte loi. Ce qu’elle semble avoir de tyrannique c’est ce qu’elle a de rétroactif. Il est vrai; mais en son fond elle est juste, puisqu’elle devait être et que c’est son absence qui a fait péricliter l’État. Elle existait; seulement, par ma faute, elle n’était pas appliquée. Je l’applique en tenant compte de l’arriéré. Est-ce que je frustre un rentier par la conversion d’une rente et en ne lui donnant plus que 4 quand je lui donnai 5? J’en ai l’air; mais personne n’ose soutenir que je le fais; parce que cela veut dire, non pas que je lui donne moins que je ne lui dois, mais que je lui donnais plus que je ne lui devais. L’expropriation dont vous êtes victimes est du même ordre. Vous avez touché plus qu’il ne vous était dû, en ce sens que vous avez touché plus qu’une loi conservatrice de l’existence de l’État ne vous aurait permis de toucher. La preuve? La preuve c’est que l’État meurt. »
Ce raisonnement n’est pas tout à fait un sophisme. 11 est dominé par celte idée qu’avant tout il faut que la Patrie vive. Il est clair que ce n’est qu’en cas de nécessité mille fois prouvée qu’il est permis d’en arriver à ces mesures. Il est clair aussi qu’elles peuvent servir de base d’argumentation à toutes les spoliations possibles. Il est clair qu’elles seront rappelées toutes les fois que quelqu’un incitera l’État à dépouiller n’importe qui. Mais il y a des cas, que tous les régimes ont connus, où elles sont nécessaires et où l’argumen-
tation précédente emprunte sa légitimité à cette nécessité même.
Quoi qu’il en soit, la Révolution a été expropriationiste et appropriationiste très décidée, très énergique, sans le moindre remords et peut-être sans une suffisante prévoyance.
Elle a dépossédé la noblesse, elle a dépossédé le clergé, elle a dépossédé les corporations ouvrières. A cet égard, si l’on appelait socialistes les partisans de l’appropriation, il faudrait dire que la Constituante a été beaucoup plus socialiste que la Convention, et — ou encore mieux — il faudrait dire que la Constituante a été socialiste et que la Convention ne l’a pas été du tout. C’est la Constituante qui a décrété et qui a fait le transfert, et c’est la Constituante qui du transfert a trouvé la théorie et la doctrine. Elle a été appropriationiste en acte, en esprit et en théorie. Si vous êtes anti-appropriationiste, ne l’en maudissez point, pour autant. Elle a été appropriationiste en acte parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement; et elle l’a été en esprit parce qu’on se fait toujours un esprit conforme à ses actes; et elle l’a été en théorie parce qu’on trouve toujours une théorie justificative de sa conduite. Elle s’est trouvée en présence du déficit : elle a cherché à le combler; elle s’est trouvée en face d’une détestable organisation de la propriété : elle l’a détruite, ou plutôt elle a supprimé les plus mauvais effets de cette détestable organisation.
Je suis de ceux qui croient que le radicalisme des moyens employés était de trop et que « le gouffre » n’était pas si profond qu’il fût nécessaire d’aller si
vite; et que, d’autre part, à aller si vite ou a précisément empêché le moyen employé de produire ses bons effets, et que l’opération des biens nationaux a été la plus détestable opération financière de l’histoire universelle et que ç’a été l’histoire de la poule aux œufs d’or éventrée; mais enfin nous n’avons ici qu’à nous demander ce qu’a été la Révolution en matière de propriété, et elle a été ceci : expropriation, appropriation, rien autre chose.
Elle a racheté les droits féodaux, qui n’étaient pas tous honorifiques et qui étaient pour la plupart sources de revenus; elle les a « rachetés » et ne les a pas payés; et la Convention les a purement et simplement supprimés sans indemnité. Elle a confisqué les biens des émigrés, ce qui paraît une mesure pénale, mais ce qui, très souvent, fut une simple confiscation dolosive; parce que, le ci-devant dont on convoitait la propriété et qui ne voulait pas émigrer, on le maltraitait de manière à le contraindre de partir, on en faisait un émigré malgré lui, et, quand on l’avait forcé à s’en aller, on confisquait son bien pour le punir d’avoir été forcé de le quitter.
Elle a pris les biens du clergé, à charge d’indemniser le clergé en lui assurant des traitements, et sur ce point elle a tenu parole. Mais remarquez qu’il y a ici confiscation encore, presque pure et simple. Il y a une grande différence entre d’un propriétaire faire un rentier et d’un propriétaire faire un salarié. J’ai un million. L’État a besoin des trois quarts de mon million. Je ne discute pas avec lui, n’aimant pas à faire des choses inutiles. Mais il y a (rois moyens de me
prendre sept cent cinquante mille francs et de m’en laisser deux cent cinquante mille. Le premier est do me prendre sept cent cinquante mille francs et de ne plus s’occuper de moi. Le second est de me prendre un million et de m’assurer une rente de 12 500 francs. Le troisième est de me prendre un million et de me servir un traitement de 12 500 francs.
Dans le premier cas, je reste propriétaire; dans le second je deviens rentier, dans le troisième je deviens salarié. Dans le premier cas je tire de ce qui me reste de mon bien ce que je peux, comme je veux. Dans le second je dépends de la situation économique de l’État, et je subis les conversions qu’il fait, selon ses intérêts et convenances, de mon 5 en 4 et de celui-ci en 2 et 1/4. Dans le troisième enfin je dépends, non de la situation économique de l’État, mais du caprice du gouvernement, et j’aurai pour bien ce qu’il me donnera si je lui plais.
Des trois situations c’est la dernière qu’on a faite au clergé en le dépossédant. On pouvait le laisser propriétaire d’une portion de ce qu’il possédait auparavant; on pouvait le faire rentier créancier de l’État dans la mesure de ce qu’on était censé lui laisser; on l’a fait salarié, sinon dans le dessein de ne lui donner rien du tout si cela devait convenir, du moins de manière à ne lui donner rien du tout si le bon plaisir devait être tel. Je vous prends tant, dont vous n’entendrez plus parler; et je vous laisse tant, dont je vous servirai la rente, si je suis de bonne humeur. Ceci n’est pas autre chose qu’une pure et simple confiscation du tout.
Et enfin la Révolution a dépossédé les corporations ouvrières, ce qui se fit presque sans protestations, les voix des dépouillées étant très faibles. On décida de les rembourser. Pratiquement elles ne furent jamais remboursées. La Révolution tout entière, par suite de sa passion anti-aristocratique, détestait plus que tout autre toute propriété corporative, ou plutôt ne détestait que ces propriétés-là. Si l'on considère la propriété collective comme un acheminement à la propriété socialisée et au collectivisme, on peut dire qu’en détruisant la propriété collective des corporations ouvrières en môme temps que ces corporations ellesmêmes, la Révolution tournait le dos aussi décidément que possible au collectivisme.
Voilà trois formes très précises d’appropriationisme et toute une série de mesures qui sont de l’appropriationisme pur et simple.
Il en est une autre forme plus précise encore et plus brutale, qui est le partagisme, la volonté de partager purement et simplement les sources et les moyens de production de manière qu’ils appartiennent au plus grand nombre possible de citoyens, sinon à tous, sans trop s’inquiéter, à vrai dire, de les approprier, et en supposant qu’ils s’approprieront d’eux-mèmes par le seul fait du partage et de la division qu’on en fera. Or, ceci est certain, la Révolution a eu des tendances partageuses. Elle voulait surtout, elle désirait surtout qu’il n’y eût ni riches ni pauvres.
Elle disait par l’organe du citoyen Blandin à la section des Lombards : « Il faut que les biens des patriotes soient respectés et ceux des riches aristocrates donnés
aux pauvres. Un égoïste, un royaliste ne peut avoir de propriété dans une République ».
Elle disait par la bouche de Rabaud Saint-Étienne, de Jacques Roux, de Robespierre qu’il fallait fixer une limitation aux grandes fortunes. Elle disait par ses projets d’impôt progressif et de limitation de la liberté de tester qu’il fallait que la fortune accumulée fût, au moins peu à peu. rongée, minée et divisée jusqu’à disparaître ou, au moins, mise hors d’état de s’augmenter même par le travail.
Elle disait dans les considérants de la loi des 10-20 août 1790 « qu’on ne peut trop recommander aux directoires de faciliter les petites acquisitions » et dans les considérants de la loi des 3-G juillet 1791 : « Constamment occupé du désir de multiplier le nombre des propriétaires, l’Assemblée nationale n’a cessé de tendre par toutes ses dispositions à la plus grande division possible des domaines nationaux ».
Elle décrétait le 14 août 1792 le parlage obligatoire des biens communaux entre tous les habitants d’une même commune. Elle décrétait le même jour que, « en vue de multiplier les pelits propriétaires », les terres des émigrés seraient divisées en petits lots pour être mises à l’enchère et aliénées à perpétuité. Elle tendait au partage, tout en étant sans cesse comme tirée en arrière par le besoin de vendre pour avoir de l’argent, ce qui explique tant de motions contradictoires; mais enfin elle tendait au partage, et, il est incontestable, sans que personne puisse donner un détail précis sur ce point, que bon nombre de parcelles de terre, soit provenant des communaux, soit provenant des biens
d’émigrés, furent non vendues, mais données, ou prises sans qu’on les réclamât. Au cours de la Révolution il y eut tendance au partage, et il y eut partage effectif, au moins partiel.
Tout cela venait d’une passion et d’une théorie. La passion, nous venons de voir quelle elle était; c’était la passion anti-aristocratique. La théorie, très curieuse, c'était celle de l'omniposscssion de l’État.
Quand M. Deschancl pousse et presse les socialistes contemporains avec sa dialectique si lumineuse et si vigoureuse, il leur dit : « Ce que vous ressuscitez, c’est une doctrine monarchiste; c'est le droit éminent de propriété que revendiquait pour lui le roi de France. Le roi se considérait comme propriétaire de la France entière et tous les propriétaires français comme ses fondés de pouvoir et comme de simples usufruitiers. La doctrine c’est : tout propriétaire de France est propriétaire dans le temps et dans la mesure où le roi permet qu’il le soit. Voilà ce que vous ressuscitez ».
M. Deschanel a parfaitement raison. C’est là une doctrine monarchique. — • Seulement il faut ajouter que cette doctrine monarchique, la Révolution l’a absolument adoptée.
Là-dessus elle est presque unanime. Quelques révolutionnaires croient que la propriété est fondée sur la nature et qu’elle est un droit de l’homme, et c’est pour cela que la propriété est inscrite dans la déclaration des droits. Mais la plupart des révolutionnaires, et parmi eux ceux-là même peut-être qui professent la doctrine précédente, croient au contraire, ou croient en même temps malgré la contradiction, que c’est la
société qui fonde la propriété, que la propriété est une création de l’État, et que, par conséquent, l’Etat a tout droit sur la propriété qui est son œuvre et qui ne tient son droit que de lui.
Ceci, on peut dire que c’est la doctrine courante, la doctrine classique et la doctrine quasi universelle de la Révolution tout entière relativement à la propriété. Écoutez Robespierre : « A la mort de chaque citoyen ses biens appartiennent à la société ». Et Tronchet dit littéralement la même chose. — Écoutez Camus : « La propriété n’est pas de droit naturel; elle est de droit social ». — Écoutez Mirabeau, plus net que tous sur ce point, comme il a accoutumé de l’être sur tous les points : « La société est en droit de refuser à ses membres, dans tel ou tel cas, la faculté de disposer arbitrairement de leur fortune ». Ailleurs : « Je ne connais que trois manières d’exister dans la société : il y faut être mendiant, voleur ou salarié. Le propriétaire n’est lui-même que le premier des salariés. Ce que nous appelons vulgairement la propriété n’est autre chose que le prix que lui paye la société pour les distributions qu’il est chargé de faire aux autres individus par ses consommations et scs dépenses. Les propriétaires sont les agents, les économes du corps social ».
Voilà qui est décidément d’une clarté souveraine. Le propriétaire se croit propriétaire. Il ne l’est pas. Il est un fonctionnaire. Comme l’État, qui peut tout, délègue à un « agpnt » une partie de son pouvoir pour gouverner, administrer, surveiller ou conserver quelque chose, de même l’État, qui possède tout, prête à un « agent » une partie de sa propriété pour l’admi-
nistrer, l’exploiter et la distribuer en vue du bien général. Le propriétaire est un économe ou un aumônier de l’État. Il a une caisse. De cette caisse il est le gérant; mais à qui la caisse? A l’État. Pourquoi? Parce que l’État possède tout. Voilà la théorie dans toute sa précision.
Est-elle juste? Disons d’abord qu’en 1789 elle est déjà traditionnelle. C’est celle de Montesquieu, c’est celle de Voltaire, c’est, avec quelque indécision, celle de Rousseau. Aucun assurément n’en a vu toutes les conséquences; tous incontestablement l’ont professée.
Disons ensuite qu’elle est logique, qu’elle est en pleine concordance logique avec les principales idées révolutionnaires. Le fond de la Révolution, c’est relativement aux individus l’idée qu’ils doivent être égaux, ce qui est juste, et non associés, ce qui serait aristocratique; relativement à l’État qu’il doit être la seule puissance, la seule chose forte qui existe sur tout le territoire. Or la propriété est une puissance, elle ne doit appartenir qu’à l’État. Si l’État est omnipuissant, il doit être omnipossesseur. L’individu ne peut être qu’un délégué en propriété comme un fonctionnaire est un délégué en pouvoir. L’État prête son pouvoir, il ne le donne jamais; il confie sa propriété, jamais il ne l’aliène. A cet égard la Révolution est ce qu’elle est à tous égards : elle est une transposition de la souveraineté; rien autre chose. Qui était souverain? le roi. Qui sera souverain, aussi absolu que le roi? L’État. Qui était propriétaire de tout le sol, ou qui prétendait l’être? Le roi. Qui sera propriétaire de tout le sol, par un droit éminent de propriété, aussi éminent
que celui du roi? L’État. Voilà tout. 11 n’y a pas d’idée qui soit aussi d’accord avec l’esprit l’évolutionnaire que celle-ci.
Disons enfin que cette idée est fausse, et qu’il est impossible qu’elle ne soit pas, dans la pratique, comme si elle était vraie.
Elle est fausse. Il ne faut point que l’État croie qu’il crée ce qu’il garantit. Ce n’est pas, cependant, la même chose. Je suis redevable de ma vie à l’État, parce qu’il la protège; il n’en doit pas conclure que ma vie lui appartient, ni qu’il me l’a donnée. Je suis redevable de ma liberté individuelle à l’État, parce qu’il veille sur elle; il n’en doit pas conclure qu’il me l’a donnée et qu’il en peut disposer comme de sa chose. Je suis redevable de ma sécurité à l’État parce qu’il la défend; il n’en doit pas conclure qu’il peut à son gré cesser de s’en occuper et que c’est une grâce qu’il me fait quand il daigne y songer.
De la propriété il en est de même : il la protège, il ne la crée pas. Elle se crée en dehors de lui et il la garde. Elle lui doit de la reconnaissance, non ellemême. Il peut lui demander une rémunération, non la réclamer tout entière.
Cette idée que qui garantit est comme s’il créait est un bien joli sophisme. On le voit à l’analyse : « Je vous prends votre vie. — Pourquoi? — Parce qu’elle est à moi. — Pourquoi? — Parce que vous la tenez de moi. — Non! — Enfin parce que je la protège, parce que je vous la sauve tous les jours. C’est la même chose. — De sorte que dans le fait de protéger ma vie vous puisez le droit de ne pas la protéger! De ce que
vous la garantissez, vous êtes suffisamment autorisé à ne pas la garantir. Vous me sauvez jusqu’à en avoir le droit de me mettre à mort. Qui ne voit que de ce qui constitue votre droit vous tirez plus qu’il ne contient? Puisque vous n’avez de droit sur moi que parce que vous garantissez ma vie, dès qu’au lieu de la garantir vous me l’ôtez, vous venez de perdre tout le droit que vous aviez sur elle, et vous me l’ôtez contre tout droit ».
De la propriété il en va de même sorte. Certainement, je ne possède que parce que vous gardez ma propriété. Et cela vous fait un droit. De créance? Certainement. De propriété? Pas du tout. Car cela reviendrait à dire que dans le fait d’empêcher les autres de prendre mon bien, vous puisez le droit de le prendre vousmême. Dans ce cas le droit dépasserait ce qui le fonde. Si votre droit vient de ce que vous défendez mon champ, il cesse d’être dès que vous ne le défendez plus, puisque vous le prenez.
Voilà la différence entre créer et garantir. L’État se trompe quand il croit que ce qu’il garantit il le crée et que ce qu’il protège lui appartient.
Et celte idée si elle est en soi monstrueusement fausse, il est impossible que dans la pratique elle ne soit pas comme si elle était vraie. L’État n’a pas tous les droits; mais par la force des choses il est comme s’il les avait. Les droits de l'homme sont la liberté, la sécurité, la propriété; mais les droits de l’homme sont une fiction, en ce sens qu'ils ne peuvent avoir aucune sanction. Ils ne sont, en dernière analyse, qu’une manière de dire (pie l’État ne doit pas se considérer
PnOHLKMES POLITIQUES. I 1
comme tout-puissanl. Mais le moyen de le forcer à se reconnaître et à s’imposer des limites? Il n’y en a pas. Point de sanction aux droits de l’homme. En pratique, l’État a tous les droits. C’est évident.
Je vais plus loin. Les droits de l’homme n'ont pas plus de fondement qu’ils n’ont de sanction. Comment apporterait-on un droit en naissant ? On n’apporte que sa faiblesse, et le droit de mourir de faim. Et si l’on vit, c’est parce qu’on trouve des protecteurs euxmêmes protégés par la communauté et toute l’institution sociale. Un droit est une propriété qui résulte d’un contrat. M X*** me doit cent francs parce qu’il m’a promis cent francs pour un travail et que ce travail je l’ai fait. L’enfant qui naît n’a pas contracté. L’homme n’a pas un droit par ce seul fait qu’il est un homme. Cela est si vrai, comme je l’ai dit cent fois, que ceux qui ont voulu donner un fondement aux droits naturels, aux droits de l’homme, ont été forcés de supposer un contrat primitif, qu’ils ont appelé le « contrat social », et dont ils ont fait dériver, de générations en générations, les droits actuels de l’homme toujours inaliénables et toujours sacrés. Seulement cela ne tient pas debout et ne sert qu*à démontrer l’impossibilité de fonder les droits de l’homme d’une manière sérieuse. D’abord il n’y a pas de droits de l’homme parce qu’ils n’ont pas de fondement; ensuite, quand ils en auraient, n’ayant pas de sanction possible, ils seraient comme s’ils n’étaient point.
Par conséquent l’État n’est ni omnipuissant ni omnipossesseur ; mais personne ne peut l’empêcher de l’être. Personne ne peut lui opposer ni un droit
fondé, ni un droit qui puisse disposer d’une sanction.
L’État en pratique a donc tous les droits; il faut savoir le reconnaître franchement Seulement il a tort d’en user. Je ne connais pas les droits de l’homme; mais je connais les devoirs de l’État. Les devoirs de l’État sont définis par sa fin. Son but est le bien-être commun, et le bonheur commun exige que l’État ne soit pas omnipuissant, qu’il n’ait de puissance que précisément ce qu’il lui en faut pour rendre la nation forte, indépendante et sans alarmes pour son indépendance. C’est là la limite, non pas des droits de l’État, puisque pratiquement il les a tous, mais de son action, s’il veut que son action soit intelligente, c’est-à-dire conforme à sa fin. Le droit de l’État est illimité; son devoir est de faire bien son métier et partant de ne pas user de tout son droit.
Quand, donc, les théoriciens de la Révolution transportaient purement et simplement à l’État l’omnipuissance du roi, l’intervention universelle du roi, Lomnipossession du roi et c’est à-dire, en fin de compte, laissaient omnipuissance, intervention universelle et omnipossession où elles étaient auparavant, il n’y a à dire qu’une chose c’est qu’ils proclamaient l’excellence de l’Ancien Régime. Ils me rappellent ce républicain à qui je reprochais certaines idées à mon avis peu libérales et qui me répondait textuellement : « Que voulez-vous? Je suis républicain radical. Mon idéal, c’est l’Empire. »
Voilà, je crois, ce qu’il faut penser de la théorie fondamentale sur la propriété qui était celle des principaux révolutionnaires. Mais ce que nous avons
surtout, dans une étude historique comme celle-ci, à remarquer, c’est que les tendances partagistes des révolutionnaires étaient l’aboutissement naturel de toutes leurs idées. Comme égalitaires, ils tendaient à l’abolition des grandes fortunes et au relèvement de la classe pauvre; comme humanitaires ils voyaient dans des mesures en ce sens le soulagement de beaucoup de misères et souffrances; comme idylliques ils voyaient par les yeux de l’imagination la France entière dans une médiocrité heureuse et souriante et chaque intérieur formant un tableau de Greuze; et enfin ils n’étaient pas arrêtés sur ces voies par la considération d’un droit violé, puisqu’ils croyaient que le droit éminent de propriété, appartenant tout à l’heure au roi, leur appartenait.
En résumé, dans la Révolution française point de socialisme proprement dit; — tendances formelles à l’appropriationisme; — tendances confuses au partage; — point de « socialisme » et beaucoup de « loi agraire » , ce qui n’est pas la même chose, voilà l’état d’esprit relativement à la question de la propriété.
Ce que nous venons de voir c’est ce qu’a voulu (un peu vaguement) faire la Révolution irançaise. Maintenant qu’a-t-elle fait? Elle a consolidé la propriété et le principe de propriété. Elle a consolidé la propriété et l’on pourrait presque dire qu’elle l’a créée en France.
Remarquez, en effet, qu’avant 1789 presque aucune
propriété n’a le caractère d’une vraie et franche propriété, n’a le caractère d’une propriété intangible. Quelles seraient bien les propriétés qui auraient ce caractère?
Celles du roi? Un principe trop absolu se retourne contre lui-même, et précisément parce que le roi se considère et se déclare comme le propriétaire de tout le sol, ce qui est à lui privément se confond avec ce qui est à lui en tant que roi, et rien n’est plus naturel que de considérer, au jour de crise, son bien privé comme le domaine, non du roi, mais de l'État tout entier. A trop dire : « l’État, c’est moi », on habitue les esprits à dire : « Le roi, c’est l’État » et on les achemine à attribuer à l’État tout ce qui était royal, même à titre personnel. Domaine de la couronne, domaine national, dès 1789, cela commençait, dans la plupart des esprits, à être tout un.
Celles de la noblesse? Ces propriétés-là étaient celles qui avaient le plus, avant 1789, le caractère de propriétés intangibles. Mais encore remarquez qu’elles avaient un peu, aussi, le caractère d’une compensation. La noblesse disait : « Nous sommes exemptés d’une foule de charges, parce que nous avons la plus lourde. Sur nous pèse l’impôt du sang. Nous sommes l’armée de la nation. C’est pour cela que nous avons des privilèges ». A quoi, depuis longtemps déjà, on répondait et tout à l’heure on va répondre avec plus de raison encore : « Cet impôt du sang nous le payons tous. Votre argument est archaïque et ne vaut rien pour le temps présent. Avec cette différence entre vous et nous relativement aux charges doit disparaître la
différence entre vous et nous relativement aux avantages. Votre supériorité de sacrifice disparaissant, doivent disparaître vos privilèges ».
Or les propriétés de la noblesse pouvaient passer, elles aussi, pour un privilège compensatoire. Elles aussi pouvaient passer comme constituant une grâce rémunératrice d’un service, et devant disparaître quand ce service n’était plus rendu par quelques-uns mais par tous. Rien n’était plus facile que cette confusion involontaire ou méditée. A ces propriétés pouvait admirablement s’appliquer le raisonnement de Mirabeau. Il disait : « Mendiants, voleurs ou salariés. Les propriétaires même sont des salariés... » et j’ai dit comme il l’entendait. Aux nobles considérés comme propriétaires on pouvait dire : « Mendiants, voleurs ou salariés. Vous-mêmes êtes des salariés. Vous avez des privilèges, des droits seigneuriaux et des propriétés parce que vous rendiez à l’État des services particuliers qu’il vous payait ainsi. Du moment que vous ne rendez plus à l’État que les services que lui rend tout le monde, vous êtes salariés à tort, vous êtes sursalariés, et en restant salariés à tort, vous passeriez de la classe des salariés légitimes dans celle des voleurs ou des mendiants ». Il y a un péril extrême à être privilégié, parce que quand on en vient à examiner les titres des privilégiés, tout ce qu’ils ont paraît privilège, depuis ce qui l’est jusqu’à ce qui ne l’est pas; et la propriété proprement dite d’un noble en 1789 était ou semblait être de moins bon aloi que celle d’un paysan; était, je ne dis pas moins légitime, mais plus attaquable.
Quelles sont encore en 1789 les propriétés qui avaient le véritable caractère de propriétés? Celles du clergé? Moins que toutes. La théorie monarchique sur ce point, très ancienne, était que les biens du clergé étaient les biens des pauvres, une réserve pour parer aux misères quotidiennes, ou aux grandes calamités historiques. Et bref, c’étaient des propriétés considérées un peu comme bien national administré par les clercs. Au fond, c’était moins une propriété qu’un dépôt. Quand on a pris ses biens au clergé, on a pu dire très conformément à une tradition historique : « Ce n’est peut-être pas à nous; mais en tout cas ce n’est pas à eux ».
Les propriétés ayant le caractère de vraies propriétés étaient-elles celles des bourgeois et des paysans? Nullement encore. Elles étaient presque toutes soumises à des redevances de mille espèces et de mille formes aux seigneurs anciens possesseurs du sol. Par cela elles avaient toutes le caractère de pseudopropriétés, et de quasi propriétés ou de propriétés relatives. Elles n’étaient pas le bien propre de leur possesseur comme la pistole qu’il avait dans sa poche. Ce n’étaient pas des propriétés de droit intact, de droit absolu. La propriété franche et nette, ne devant rien à personne et où personne n'a rien à voir, l’alleu, cela existait dans l’ancienne France. Mais c’était rare. C’était la forme exceptionnelle de la propriété.
Vous le voyez, la propriété intangible, déclarée sacrée, défendue à l’avance contre tout empiétement et toute attaque, elle n’existait pas avant 1789 et c’est la Révolution qui l’a créée. Quand les hommes qui à
la fois se réclament de la Révolution et défendent la propriété individuelle disent que la propriété date de la Révolution, ils ont raison. La Révolution a créé deux classes de propriétaires : les gros propriétaires bourgeois et les petits propriétaires ruraux. L’opération de vente des biens nationaux semble bien à tous l’opération financière la plus mal menée qui fut jamais. Elle a été faite à coups de décrets successifs, précipités et contradictoires1. Un jour elle favorisait les petits acquéreurs, un autre jour elle les contrariait jusqu’à les mettre dans l’impossibilité d’acquérir. Elle a permis et comme produit un agiotage effroyable. Elle a, tout compte fait, beaucoup plus favorisé les gros acheteurs que les petits. Mais enfin ses résultats généraux ont été ceux-ci : une nouvelle classe de gros propriétaires terriens, qui, ayant de l’argent comptant, avaient pu acquérir, à très faible prix, souvent à 10 pour i 00 de leur valeur vraie, d’immenses morceaux de territoire; — une nouvelle classe de petits propriétaires, paysans qui à force de sacrifices et d’adresse, en se saignant aux quatres membres et en se syndiquant très ingénieusement, avaient réussi à se rendre acquéreurs de quelque lopin; ou qui encore, en moindre nombre, mais le fait est certain qu’il y en eut, avaient à un moment donné profité du trouble pour s’installer touL simplement sur un morceau de terre, et n’en sortirent pas.
Voilà les deux classes nouvelles de propriétaires que la Révolution française a créées. Nouvelles en ce
1. P. Sagnac: La législation civile de la Révolution française.
sens qu'à la vérité elles existaient auparavant; mais qu’à partir de la Révolution elles furent incomparablement plus nombreuses et plus fortes. Nouvelles en ce sens surtout que jamais le droit absolu de propriété n’avait été proclamé aussi fermement en faveur de personne qu’il ne le fut en leur faveur. C’est pour elles qu’on déclare que la propriété est un principe aussi sacré que la liberté ou la sûreté. C’est pour elles qu’on affirme, en remontant aux formules autoritaires et impérieuses de l’antiquité, que le propriétaire est maître souverain et royal de sa propriété, a le droit d’en user et abuser comme il lui convient, etc. C’est pour elles que plus tard le Code civil a été fait. C’est pour elles, c’est à leur considération que le Code civil repose tout entier sur le principe de la propriété.
L’évolution, le processus de la Révolution à cet égard est bien significatif. A prendre les choses en gros, mais sans les fausser, c’est au commencement que la Révolution a des tendances approprialionistes ou parlagistes ; à mesure qu’elle avance elle proclame de plus en (dus le principe de la propriété. Je le crois bien : l’opération s’est faite; la Révolution se trouve en présence d’une population immense de propriétaires, et de propriétaires qui sont propriétaires comme on est néophyte. 11 s’agit de les rassurer, de les protéger, de se les attacher, en tout cas de ne point les ellrayer. On devient affirmatif de la propriété en raison même de la violation du droit de propriété qu’on a commise et en raison même de la grandeur et de 1 étendue de cette violation. « Quand on se met à faire de la terreur, a dit Quinet, il faut être sûr de pouvoir
en faire toujours. » Quand on fait de l’appropriationisme, quand on fait de la loi agraire, on peut être sûr qu’on ne pourra pas en faire toujours, et qu'il faudra, après la première appropriation, être d’autant plus partisan et défenseur de la propriété nouvelle qu’on aura été plus ardent assaillant de la propriété ancienne.
Et ceci est précisément une leçon. Une partie, une grande partie des socialistes actuels, cessent de l’être, glissent du collectivisme vers l’appropriation. Et je crois, pour mon compte, que si le mouvement socialiste aboutit à quelque chose, ce sera à une dépossession suivie d’une appropriation ou d’un partage, exactement sur le modèle, sur l’exemple et comme en contrefaçon de la Révolution française. Soit; mais qu’ils sachent bien que les résultats aussi seraient exactement les mêmes, c’est-à-dire à l’encontre des desseins. Qu’ils sachent bien que, comme la Révolution française, ils ne créeront qu’une chose : une nouvelle classe de propriétaires et de propriétaires acharnés, une classe de possesseurs succédant à une classe de possesseurs et aussi ardente et tenace à la possession, sinon plus, que la précédente. Ma théorie, qui est que tout ce qui n’est pas socialisme pur est contre lui, qui est que tout ce qui n’est pas collectivisme, non seulement n’est pas socialisme mais va directement contre l’idée socialiste et en retarde la réalisation, a dans l’histoire économique de la Révolution française un fondement, un appui et une preuve.
Et voilà ce que la Révolution a voulu faire; et voilà ce qu’elle a fait; et ce n’est pas la même chose. — Et maintenant quelle a été son influence sur le développement ultérieur de l’idée socialiste?
La Révolution a été essentiellement favorable au développement de l’idée socialiste, par les souvenirs qu’elle a laissés, par les principes qu’elle a professés, par l'inutilité même de ce qu'elle avait fait , considéré au point de vue de la solution de la question sociale.
Les souvenirs qu’elle a laissés sont ceux d’une violation de la propriété. Tout système qui part d’une violation de la propriété telle qu’elle existe se souvient de la Révolution et s’en appuie. Il peut oublier les principes de la Révolution lesquels ne sont pas socialistes, du moins consciemment ; il peut oublier qu’elle a été créatrice de propriété et défenseur ardent du principe de propriété jusqu’à la guillotine inclusivement; il a le droit de ne se souvenir que d’une chose : la Révolution n’a pas respecté la propriété et ne l’a pas jugée respectable; elle a commencé par en nier le droit et par la briser elle-même. Elle a eu sa question sociale et elle l’a résolue. Nous avons la nôtre, résolvons-la. Nos racines plongent dans la Révolution française, nos exemples s’y trouvent, nos autorités y sont. La propriété bourgeoise n’est pas plus intangible que la propriété royale de 1789, que la propriété nobiliaire de 1789, que la propriété ecclésiastique de 1789, que la propriété ouvrière corporative de 1789.
En quoi et pourquoi le serait-elle? En ce qu’elle date, en gros, précisément de la Révolution? L’exemple de la Révolution fait-il autorité en ce qu’elle crée ou en ce qu’elle détruit? Est-ce son œuvre révolutionnaire qu’il faut suivre ou son œuvre constituante? Son œuvre révolutionnaire, qui fut juste, n’est-elle pas plutôt à suivre que son œuvre constituante qui fut mal faite? Où fut la pensée première, n’est-ce pas là qu’il faut aller, plutôt qu’où fut la main du hasard? En tout cas les titres des propriétaires actuels sont des titres historiques, comme étaient ceux des propriétaires de 1789 et moins lointains. La Révolution française n’a eu nulle cure des titres historiques; elle nous autorise à n’en avoir aucun souci.
Autant que par les souvenirs qu’elle a laissés dans les esprits la Révolution autorise le socialisme, je dis le plus pur, je dis le vrai, par les principes qu’elle a professés, lesquels contenaient le collectivisme sans qu’elle s’en doutât. D’abord elle a donné sa formule définitive au droit éminent de propriété transporté du roi à l’État et ce principe contenait le collectivisme. Ensuite elle a proclamé l’égalité comme un dogme et ce dogme contenait le collectivisme.
Elle a proclamé le droit éminent de propriété comme appartenant à l’État; elle a dit : l’État est propriétaire de tout le sol du territoire, il est propriétaire de toute propriété, parce que c’est lui qui la crée. Or le collectivisme est là-dedans. La Révolution ne concluait de cela qu’à l’appropriation relative, qu’au partage partiel, qu’à l’impôt progressif, qu’à la limitation des grandes fortunes, qu’à la non-liberté de tester; mais
de cela, c’est bien au collectivisme, après examen et épreuves, que l'on peut conclure. L’État est le vrai propriétaire de tout le sol, de toutes les sources et de tous les moyens de production. Sans doute il en fait ce qu’il veut, et, s’il le veut, il les laisse à ceux qui les détiennent, trouvant plus avantageux pour lui, pour la prospérité, pour la vitalité générale de les leur laisser que de les exploiter lui-même; et c’est précisément ma théorie. Mais comme on peut bien lui dire aussi : « Le meilleur moyen d’affirmer un droit, c’est de l’exercer, et il y a péril pour l’existence d’un droit à l’affirmer en ne l’exerçant point. Oui, vous êtes le seul propriétaire de France et vous le proclamez hautement. Mais en attendant vous laissez tout le monde être propriétaire, excepté vous, à peu près. Qu’est-cc à dire? Que vous laissez votre droit se prescrire. Il devient un droit platonique que l’on contestera toujours, que toujours on pourra nier. Ces propriétaires-dépositaires se considéreront éternellement comme propriétaires, tant que, loin de revendiquer leur propriété comme étant la vôtre, vous la protégez comme étant la leur. Puisque vous considérez la propriété comme appartenant, de droit, à l’État seul, savez-vous ce qu’ils sont, ces hommes-là? Ils sont littéralement des États dans l’État, et par conséquent des négateurs éternels de ce que vous êtes. Votre droit est, il ne vit pas. Pour qu’il vive, il faut que vous l’exerciez. Le droit est inaliénable ou il languit. Vous aliénez le vôtre éternellement, il périt éternellement, et dans le moment même que vous l’affirmez. Remarquez-vous que dans le Code le propriétaire qui laisse
en friche son bien pendant un certain nombre d'années perd son droit de propriété, lequel est transporté à celui qui a cultivé? Vous êtes ce propriétaire. Car qu’est-ce à dire? Que le droit de propriété se perd à ne l'exercer point. Vous n'exercez pas le vôtre. Vous êtes ce propriétaire déserteur de son propre droit. Si vous voulez être fidèle à votre principe, ne vous contentez pas d’être propriétaire idéal, ce qui n’est qu'un mot qui frappe l’air, mais propriétaire réel, ce qui est le seul moyen de consolider le droit. Vous êtes propriétaire; exploitez votre propriété. Le droit éminent, c’est une phrase; le droit réel c’est le droit en acte. L’État propriétaire collectif ne reste réellement propriétaire collectif que s’il est propriétaire collectiviste ».
Voilà le langage qu’on peut tenir à l'État et c’est en effet celui qu’on lui tient; et M. Deschanel a dit cent fois avec pleine raison que les seuls qui fassent revivre et qui proclament « le droit éminent de propriété » sont les socialistes. Or le droit éminent de propriété, s’il est dogme royal, n’en est pas moins un axiome révolutionnaire.
Je dis encore que la Révolution a proclamé l’égalité comme un dogme et que ce dogme contient le collectivisme. Par ce mot d’égalité les révolutionnaires entendaient qu’il n’y eût point d’autres privilèges que ceux que la nature confère, qu’il n’y eût point d’autres inégalités que les inégalités naturelles.
Quelquefois même, comme avait fait Helvétius et comme Proudhon, en un moment d’étourderie, devait faire plus tard, ils essayaient de prouver qu’il n’y a même pas d’inégalités naturelles, que toute inégalité
est œuvre de l’homme et effet d’un mauvais état social, et que, par conséquent, si les inégalités inventées par l’homme étaient détruites, il n’y aurait que l’égalité dans le monde.
Mais en général, en immense majorité, les révolutionnaires entendaient par égalité la destruction de toute inégalité qui n’est pas inégalité naturelle, le nivellement général, systématique, mais s’arrêtant devant les inégalités que la nature fait elle-même et les respectant.
C’est ainsi que la Déclaration des Droits de l’homme affirmait que la nation ne connaît d’autres motifs de préférence « que les vertus et les talents ». Vertus, talents, voilà des supériorités naturelles, des inégalités qui tiennent à la force des choses et non à une invention sociale. L’esprit de la Révolution respecte ces inégalités-là.
Ainsi le Révolutionnaire est insensible à l’argumentation qui consiste à dire que l’inégalité règne partout et qu'on ne saurait la détruire et qu’elle est la loi de nature elle-même. Cette argumentation ne l’atteint pas. Il répond : « Nous n’essayons pas de lutter contre la loi naturelle, et nous la subissons sans murmure, parce que de murmurer contre elle il serait mal à propos; mais c’est précisément parce qu’il y a assez d’inégalités naturelles que nous ne voyons pas du tout la nécessité que l’invention sociale en ajoute. Nous prétendons qu’il n’y en ait pas d’autres que celles qu’on est forcé de subir. Toute inégalité qui n’est pas strictement naturelle doit disparaître. Il y aura toujours des sains et des malades, des robustes et des
malingres, des hommes intelligents et d’autres qui le sont un peu moins; des hommes doués de force morale et d’autres à qui la moralité est étrangère. Voilà les inégalités naturelles. Mais toutes celles qui ne sont pas celles-là nous affirmons qu'elles sont injustes et nous sommes venus pour les détruire ».
Ce dogme contenait le socialisme défini comme abolition de la propriété individuelle; car la propriété est une inégalité sociale et n’est pas une inégalité naturelle. Naître riche est aussi contraire à l’égalité que naître noble, et n’est pas une inégalité naturelle. C’est un privilège de naissance tout comme la noblesse ou la royauté. Et à mesure que la marche de la civilisation fait de la supériorité financière une supériorité bien autrement considérable que la supériorité nobiliaire, à mesure s’impose à l’égalitaire la nécessité de détruire l’inégalité financière à beaucoup plus forte raison que l’inégalité de noble à vilain. « On ne naîtra plus riche. » Voilà où doit arriver l'égalitaire qui a commencé par dire : « On ne naîtra plus noble, ou cela ne servira à rien ».
Soit, naître riche est contraire à l'égalité; mais le devenir? Le devenir est une inégalité naturelle; mais non plus une inégalité sociale. On devient riche parce qu'on est plus sain, plus robuste, plus intelligent, plus laborieux, plus économe, plus homme de bonne conduite. Ce sont là des inégalités naturelles. Notre limite est trouvée. Nous y sommes. On ne naîtra plus riche; mais il sera permis de le devenir.
— Oui, c'est assez logique et l’on est tenté de l’accepter. Cependant, remarquez que permettre aux
hommes de devenir riches, c’est leur permettre de naître tels. Tout père qui aura pu devenir riche trou vera toujours un moyen, surtout en nos temps où la fortune est surtout immobilière, de faire son fils aussi riche que s’il héritait légalement, et voilà l’inégalitéartificielle rétablie, voilà rétabli le privilège de naissance. Ajoutez bien des choses. Le père devenu riche donnera à son fils une éducation que le pauvre ne pourra donner au sien. Voilà un enfant qui a, par ce seul fait qu’il est né de tel père, qui a par privilège de naissance une supériorité sur les autres, et ceci n’est point du tout une inégalité naturelle; et ceci rétablit une aristocratie, qui n’est nullement celle des vertus personnelles et des talents personnels, la seule que nous acceptions.
Que faire? Forcément, interdire non seulement de naître riche, mais de le devenir. Et c’est à cela que tendent et s’appliquent tous les systèmes socialistes. Seulement j’ai cru démontrer ailleurs 1 que le seul système socialiste qui y réussisse, c’est le système collectiviste; que tous les autres créent de ta propriété individuelle ou corporative au lieu de détruire la propriété corporative et individuelle; que tous, pour obéir à leur pensée première, seraient forcés de renoncer à leur méthode et de se ramener au collectivisme; et qu’enfîn le collectivisme est seul logique et seul efficace, parce que le seul moyen pour que personne ne possède plus qu’un autre est de décider que personne ne possédera.